L’œuvre d’Élisabeth Roudinesco, historienne et psychanalyste, offre un éclairage pertinent sur les débats contemporains concernant l’avortement, la gestation pour autrui (GPA) et les mutations profondes qui affectent la structure familiale. Ses analyses, ancrées dans une perspective historique et psychanalytique, permettent de décrypter les enjeux idéologiques et les angoisses qui sous-tendent ces controverses.
Les Peurs Irrationnelles et le Concept Mal Compris du Genre
Roudinesco s’interroge sur l’emballement suscité par des concepts mal compris, notamment celui du genre. Elle souligne l’incompréhension qui a entouré les programmes d’égalité à l’école, alimentant des rumeurs infondées sur une prétendue transformation des filles en garçons et vice versa. Elle note que, dans le contexte du mariage pour tous, tout projet sociétal touchant à la famille est perçu par une partie de la population comme une menace pour l’enfant et un démantèlement de la structure familiale.
Elle n’est pas surprise par cette hostilité, qu’elle considère comme le symptôme d’autre chose. Sur fond de crise et d’inquiétudes sociales, s’expriment la crainte de la perte de la nation et le sentiment de perte de souveraineté, notamment dans les relations père-enfant. Elle rappelle qu’au XIXe siècle, l’industrialisation et les transformations sociales avaient déjà provoqué une terreur de la féminisation de la société, liée à l’essor du travail des femmes.
Selon Roudinesco, les boucs émissaires sont toujours les mêmes : les juifs, les étrangers, les homosexuels. Les arguments récurrents sont également similaires : la famille se meurt, la nation est bafouée, l’indifférenciation sexuelle menace, l’avortement se généralise, les enfants ne vont plus naître.
Fermeté sur les Principes et Encadrement des Progrès Scientifiques
Roudinesco insiste sur la nécessité de prendre au sérieux les inquiétudes qui s’expriment, notamment celles liées à l’emploi, à la retraite et à l’avenir. Cependant, elle appelle à rester ferme sur les principes et à ne pas accepter les slogans antihomosexuels, de même que les propos antisémites. Elle approuve la décision d’interdire le spectacle antisémite de Dieudonné, considérant qu’il s’agit d’une incitation à la haine raciale et non d’un problème de liberté d’expression.
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En revanche, elle regrette le report sine die du projet de loi sur la famille, d’autant plus qu’il avait été vidé des deux points les plus polémiques : la procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA). Elle comprend que ces questions puissent être provisoirement repoussées pour des raisons politiques, mais elle estime illusoire de s’opposer aux progrès de la science. Elle affirme que, dans dix ans, la PMA sera autorisée pour les lesbiennes et la GPA pour les couples infertiles, qu’on le veuille ou non.
L’Intérêt de l’Enfant et les Réalités de la Famille
Roudinesco critique l’argument récurrent des leaders de la Manif pour tous, qui mettent en avant la défense de l’intérêt de l’enfant et la nécessité d’avoir un père et une mère. Elle rappelle que les pires turpitudes peuvent se produire dans les familles à l’apparence la plus normale. Elle souligne que le premier malheur d’un enfant est la misère économique et que ce qui détruit une famille, c’est avant tout le chômage, la pauvreté, l’alcoolisme, la violence et les inégalités.
Elle insiste sur l’importance de l’attachement affectif personnalisé avec un être, qui peut être assuré par une autre personne que la mère. Cet attachement fort structure l’enfant et constitue ce qu’on appelle l’amour. Elle appelle à défendre toutes les recherches sur ce thème, qu’elle juge essentielles.
Le Genre : Une Hypothèse et Non une Application Béate
Roudinesco rappelle que le genre est une hypothèse qui permet de montrer que tout ne découle pas de la nature. Elle précise que le genre renvoie à un « sentiment de l’identité » et qu’il ne s’agit en rien de l’appliquer bêtement dans le quotidien de la vie. Elle souligne qu’un concept ne doit pas descendre dans la rue et qu’il est extraordinaire de voir comment une des théories les plus sophistiquées a pu engendrer une rumeur aussi stupide.
Elle dénonce le fantasme selon lequel on ne fabriquera plus les enfants par voies naturelles, rappelant que la quasi-totalité des enfants seront encore conçus par une copulation classique.
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Le Mariage pour Tous et la Prohibition de l’Inceste
Roudinesco critique le slogan « mariage pour tous », qui laisse entendre qu’on pourra marier tous ceux qui le voudront, y compris un père et sa fille, une mère et son fils, ou des frères et sœurs. Elle rappelle que la prohibition de l’inceste, tout comme l’exogamie, est fondatrice de la famille et que l’existence d’une société suppose des échanges entre familles et l’interdit de la reproduction par inceste.
Elle souligne que la loi stipule le « mariage pour personnes de même sexe » et qu’elle ne supprime pas les notions de père et de mère, mais ajoute celle de parent. Elle estime que le terme « mariage pour tous » a alimenté l’opposition à la loi.
Les Transformations de la Famille et la Peur de l’Abolition de la Toute-Puissance Paternelle
Roudinesco observe que la loi sur le mariage pour tous fait ressortir une panique liée aux transformations de la famille, qui se sont accélérées depuis la fin du XIXe siècle en Occident. Elle constate une crainte récurrente de l’abolition de la toute-puissance paternelle, qui se manifeste à chaque étape : divorce, travail des femmes, avortement.
Elle souligne que la France semble toujours divisée entre Valmy et Vichy, entre la France du progrès et celle de la réaction. Elle note que les opposants à la loi mobilisent sur le slogan de la prétendue abolition de la différence des sexes, alors que les évolutions sont déjà là et que la société n’est déjà plus ce qu’ils croient qu’elle est.
La Nécessité de Défendre les Droits des Enfants d’Homosexuels
Roudinesco insiste sur la nécessité de défendre les droits des enfants d’homosexuels et de les élever dans la possibilité de cesser d’être discriminés, mais aussi de cesser de jouir d’être discriminés. Elle souligne l’importance de voter des lois qui leur permettent de se défendre symboliquement.
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Elle rappelle que les enfants entre eux sont souvent méchants dans les cours de récréation et qu’ils désirent de la norme. Elle estime que la loi permet de changer les normes.
Homophobie Inconsciente et Conception Dépassée de l’Homosexuel
Roudinesco nuance l’affirmation selon laquelle s’opposer à la loi sur le mariage pour tous, c’est déjà être homophobe. Elle estime que, inconsciemment, les opposants le sont certainement, mais qu’on ne débat pas avec l’inconscient, mais avec de la rationalité.
Elle observe que les opposants rêvent d’une famille idéale qui n’existe plus et qu’ils ont une conception de l’homosexuel qui n’a plus cours. Elle note qu’ils « aiment » les homosexuels « littéraires », qui incarnent à leurs yeux une « race maudite », mais qu’ils rejettent les homosexuels normalisés d’aujourd’hui, qui veulent entrer dans l’ordre procréatif.
Le Retard des Lois de Bioéthique en France
Roudinesco déplore le retard des lois de bioéthique en France, soulignant que René Frydman, père du premier bébé éprouvette français, tire la sonnette d’alarme à ce sujet. Elle rappelle que la France n’a pas « démédicalisé » la PMA, qui est réservée aux couples infertiles, et que le diagnostic préimplantatoire est interdit, de même que la GPA.
Elle critique l’idée selon laquelle un enfant né d’un don de sperme doit être physiquement semblable à celui qui serait né naturellement et qu’on doit lui cacher son origine biologique. Elle affirme que les enfants nés par PMA veulent connaître leur origine et qu’ils veulent la vérité.
La GPA : Un Progrès Scientifique à Encadrer
Roudinesco considère que la GPA est un progrès scientifique qui doit être encadré par la loi pour éviter les dérives. Elle souligne que les pays qui ont autorisé la GPA l’ont accompagnée d’une réglementation stricte.
Elle rappelle que l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que « tout être humain a droit à la libre disposition de son corps ».
Les Libertés Féminines Face aux Régressions Radicales
Roudinesco estime que, dans une France qui s’imagine que les théoricien-ne-s du genre ont pénétré toutes les sphères de la société et qui vit dans la peur de l’abolition de la différence des sexes, les libertés féminines devront s’affirmer pour s’imposer devant la somme des régressions radicales en perspective.
Elle critique le recul du gouvernement français concernant la PMA, qui devait initialement figurer dans la loi famille, et souligne que la GPA est une pratique reconnue comme partie intégrante de la PMA par l’Organisation mondiale de la santé.
Les Nouvelles Techniques de Procréation et les Modes de Filiation
Roudinesco observe que les nouvelles techniques de procréation ont révolutionné les modes de filiation et que le développement de ces pratiques suscite chez le psychanalyste des affects violents et parfois contradictoires.
Elle rappelle que la contraception a été une grande mutation, dissociant sexualité et reproduction, et que le droit à l’avortement a conforté ce pouvoir féminin.
L’Inconception et la Stérilité Psychogène
Roudinesco décrit un fonctionnement psychique se rapprochant de celui des patientes psychosomatiques, avec une particularité tenant à la récursivité entre psychisme et soma. Elle propose le terme d’inconception pour désigner le versant psychique de la stérilité organique.
Elle est convaincue qu’il faut « en finir avec la stérilité psychogène » supposée dépourvue de cause organique, car toutes les stérilités sont équivalentes et exigent la participation du psychisme comme du corps.
L’Insoutenable Neutralité du Psychanalyste Face à la Bioéthique
Roudinesco raconte les expériences douloureuses réelles où les conflits éthiques sont engendrés par la technique elle-même. Elle cite des cas de femmes infécondes ne pouvant décider que faire de leurs derniers embryons congelés, de femmes ne réussissant pas à supporter un don de sperme et de femmes enceintes d’un fœtus porteur d’une tare non létale.
Elle estime que si l’analyste ne s’occupe que de la réalité psychique douloureuse, il ne peut éviter de se sentir persécuté par la technique.
L’Évolution des Mœurs et le Fléchissement des Formes de Patriarcat
Roudinesco observe que les progrès médicaux qui ont permis de dépasser bien des stérilités s’accompagnent d’une évolution des mœurs avec recrudescence de l’individualisme aux dépens de la cohésion familiale et fléchissement des diverses formes de patriarcat.
Elle rappelle que l’autorisation accordée aux célibataires d’adopter un enfant a ébranlé à son tour le repère que constituait l’existence de deux parents.
Les Dons Offerts aux Hommes Stériles et les Difficultés de Paternité
Roudinesco constate que les dons offerts aux hommes stériles se sont multiplés, mais que ce type de paternité, lesté par un non-dit, n’est pas aisé à assumer. Elle souligne qu’il est très répandu d’en garder le secret, tant les hommes se sentent humiliés et castrés que leur fécondité soit atteinte.
Elle décrit des cas où la mère se sent hypocrite et reproche ce secret à son mari, ou où elle éprouve le besoin de connaître l’apparence du donneur.
La Parenté : Une Construction Sociale et Humaine
Roudinesco cite Sophie Nizard, sociologue des faits religieux, qui analyse la question de la filiation adoptive dans le judaïsme contemporain. Elle rappelle que selon la loi rabbinique, tout enfant né d’une mère juive est considéré comme juif et que la filiation adoptive n’est autorisée chez les juifs que si l’enfant né d’une mère non juive est converti avant d’être adopté.
Elle souligne que la question de la ressemblance est toujours essentielle et que des parents s’amusent quand on affirme devant eux que leurs enfants adoptifs leur ressemblent.
La Famille Contemporaine : Égalitaire, Conflictuelle et Névrosée
Roudinesco rappelle que la Révolution française a contribué à l’avènement d’une société qui n’a cessé de déconstruire l’autorité du pater familias et que la famille contemporaine, égalitaire, conflictuelle et névrosée, en est l’aboutissement.
Elle affirme que plus jamais ne reviendra ce temps où l’on pensait que le père de droit divin était le véhicule unique de toute ressemblance psychique et charnelle.
Les Réformes de Société : Plus Difficiles à Faire Passer en Temps de Crise ?
Roudinesco s’interroge sur la difficulté de légiférer sur les sujets de société en temps de crise, soulignant que l’adoption du mariage homosexuel avait fortement mobilisé les adversaires de la loi et que l’assouplissement de la loi Veil a mobilisé le camp hostile à l’avortement.
Elle estime que réformer sur ces sujets est toujours violent, mais que c’est encore plus compliqué par temps de crise et de remontée des thèses d’extrême droite.
Elle prend le pari que la PMA et la GPA seront légalisées avant dix ans, soulignant que cela se fait déjà et qu’il est nécessaire d’encadrer ces pratiques.
Le Décalage Entre l’État de Nos Lois et l’État d’Esprit de l’Opinion Française
Roudinesco estime que sur l’IVG, il n’y a pas de décalage, mais que sur le mariage homosexuel, davantage de Français l’acceptent, même s’il existait une vraie réticence sur l’adoption par des gens du même sexe.
Elle souligne que la remontée des thèses extrémistes de droite donne l’impression d’un retournement de l’opinion, mais que ces éruptions ne sont pas significatives des tendances profondes de la société.
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