Introduction
L'évolution des techniques de procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA) suscitent des débats éthiques et sociétaux majeurs. Cet article explore les implications de l'essor de ces pratiques, en particulier en France, en s'appuyant sur des données récentes et des analyses d'experts. Il aborde les aspects démographiques, économiques, psychologiques et juridiques, tout en soulignant les enjeux pour les enfants et les familles concernées.
Expansion de la PMA : Une Réalité Démographique
Les chiffres recueillis auprès des centres d'assistance médicale à la procréation en Belgique et en Espagne, destinations prisées par les Françaises, révèlent une augmentation significative du recours à la PMA. Une estimation minimale fixe à 2400 le nombre de femmes ayant recours à ces services, soit probablement deux fois plus qu'il y a dix ans. Le profil type de ces femmes, selon le groupe IVI en Espagne, est celui de célibataires de plus de 35 ans, avec un emploi stable et bénéficiant du soutien de leur famille. Pour Isabelle Laurans, présidente de Mam’en Solo, il s'agit de femmes approchant la quarantaine, ayant mûrement réfléchi leur projet, pour qui la PMA est un plan B face à l'absence de partenaire.
Cette expansion de la PMA soulève des questions quant à l'adéquation des ressources et des infrastructures pour répondre à la demande croissante. Nelly Frydman, pharmacienne-biologiste, anticipe une hausse significative des demandes, potentiellement multipliée par deux ou trois, ce qui remet en question l'étude d'impact gouvernementale qui sous-estime largement l'ampleur du phénomène. Nathalie Rives, présidente de la Fédération française des Cecos, prévoit une multiplication de la demande actuelle par 2,5 ou 3, soit 3000 à 7000 femmes supplémentaires en demande de PMA.
Implications Économiques : Coûts et Financements
L'augmentation des demandes de PMA entraîne des implications économiques considérables. Les coûts supplémentaires, initialement estimés entre 10 et 15 millions d'euros, pourraient en réalité se situer entre 20 et 50 millions d'euros. Cette situation pourrait conduire à une reproduction du "schéma belge", où près de 88 % des PMA avec tiers donneur bénéficient à des couples de femmes ou à des femmes célibataires.
Un casse-tête majeur concerne l'approvisionnement en gamètes, notamment la question de l'achat de gamètes, qui remet en cause le principe de gratuité qui prévaut jusqu'ici. La nécessité d'assurer un accès équitable à la PMA pour toutes les femmes soulève des questions de financement et de régulation.
Maternité et Paternité : Redéfinition des Rôles Parentaux
Le projet de loi de bioéthique et l'adoption de la "PMA pour toutes" interviennent dans un contexte de débat sur l'éviction légale des pères. Si la paternité est affectée par les nouvelles méthodes de procréation, la maternité n'est pas épargnée. Anne Schaub souligne que la maternité ne se construit pas seule, mais est le fruit d'une rencontre. Envisager la maternité uniquement du point de vue de la femme supprime une étape essentielle : celle de la conjugalité, cruciale pour le développement de l'enfant.
L'injonction à l'enfantement "rien que pour soi" brûle l'étape de la rencontre avec l'autre, le différent, celui qui confronte la femme et l'enfant à l'altérité. Il est important de rappeler qu'une femme peut se réaliser en dehors de l'enfantement, en étant "enceinte" d'un projet d'écriture, culturel, artistique, humanitaire, éducatif, politique ou éthique.
Le Désir d'Enfant : Entre Réalité et Fantasme
Anne Schaub met en garde contre la sacralisation du désir d'enfant, qui peut conduire à une injonction implicite : "Tu l'as voulu, tu l'assumes." Le désir en soi n'est pas une finalité, et il est problématique de n'envisager que des enfants désirés. Un enfant désiré, c'est magnifique, mais cela devient problématique quand il n'y a plus de place que pour des enfants désirés, qui peuvent alors se fabriquer sans limite comme aussi se détruire sans limite.
Le désir est rarement "pur" : il peut être entier, ambivalent, confus, conscient ou inconscient. La nouvelle "règle" de "l'enfant désiré" contraint la femme à se montrer toujours en position de force, ce qui fait peser un poids très lourd sur ses épaules. L'enfant, tant désiré, doit correspondre à l'intensité du désir et ne peut qu'être parfait, ce qui est lourd pour la mère et pour l'enfant.
La possibilité de l'enfant désiré pour soi, conçu en dehors de soi et sans soi (PMA ou GPA avec donneuse), peut exacerber chez la femme la flamme du désir et le confondre au fantasme. Pensé à partir de la seule subjectivité d'une femme, l'enfant devient un objet de désir manipulé par la science et la technique.
Impact de la Technique sur la Maternité
Anne Schaub souligne que l'enfant issu de la PMA ou de la GPA n'est plus celui de la rencontre intime, mais celui de la médecine et de la technique. La maternité ne se résume pas à accueillir un embryon : l'intervention de la technique modifie et fait intrusion dans le corps de la femme, ainsi que dans l'espace privé du couple.
L'action technique induit une résonance psychique forte qui ne s'éprouve pas dans la maternité naturelle. L'espace intime relationnel, charnel et privé disparaît au profit d'un contexte médical "désaffectisé" où le matériel génétique est manipulé entre les mains de généticiens et de laborantins. L'usage de la technique prive la femme (et le couple) de la chaleur du vivant.
En sortant le vivant du corps vivant, on modifie profondément le rapport de la femme à la maternité. La femme est amputée d'une part d'elle-même, et le sujet reste tabou. Comment le lien de la femme à l'enfant va-t-il survivre dans cette tempête physique et émotionnelle ? Comment va-t-il se tisser dans la pensée et dans le cœur de celle-ci ?
GPA : Un Vol de la Maternité ?
Anne Schaub interroge : une femme qui devient mère par le biais du ventre d'une autre femme n'accepte-t-elle pas de se faire par deux fois voler sa maternité ? D'une part, elle est privée du fait de concevoir au cœur d'une rencontre avec son partenaire, et d'autre part, ce n'est pas elle qui portera l'enfant durant neuf mois.
La question grave concerne le tissage de lien Mère-Enfant (M-E), processus crucial qui se joue à l'aube de la vie prénatale du tout-petit et influencera son devenir. L'attachement réciproque E-M, M-E se réalise à partir de l'éveil des cinq sens du tout-petit. L'utérus de la mère est le terreau initial de l'attachement psychique du bébé à sa mère, et la façon dont cet attachement s'est vécu l'accompagnera sa vie durant.
Les neuf mois de gestation et d'attachement M-E constituent le premier socle de la vie affective et relationnelle que la mère offre naturellement à son enfant. Ce temps in-utero est aussi essentiel pour le bébé que les racines le sont pour l'arbre. La maternité s'incarne, s'enracine dans cette période qui suit le désir d'enfant. Là se jouent, se nouent et s'impriment nos mémoires émotionnelles, relationnelles et transgénérationnelles les plus profondes, les plus inconscientes mais pourtant durablement influentes sur notre vie.
Comment la mère commanditaire peut-elle s'y retrouver sur le plan du lien à l'enfant et de l'expression de sa maternité, alors qu'il y a un vide, un trou de 9 mois ? Ce qu'elle ne connaitra jamais, c'est ce que le pédiatre psychanalyste Donald Winnicott appelle la préoccupation maternelle primaire, la compétence maternelle toute particulière de la femme à « connaître » très intimement son bébé. Durant les neuf mois de grossesse, la femme enceinte construit l'intuition qu'elle aura de son enfant avant que l'enfant ne puisse se penser lui-même. Qu'en advient-il dans la GPA ?
Il est grave pour le nouveau-né d'être programmé avant même sa conception à être retiré des bras de la gestatrice. La maternité est un subtil et délicat tissage qui s'opère jour et nuit dans le secret des entrailles et du cœur de la femme avant, pendant et après les neuf mois de grossesse.
Conséquences Psychologiques de l'Absence du Père
Anne Schaub souligne que, dans les situations de mères qui choisissent volontairement l'enfantement dans un contexte de célibat, le risque pour la mère est de devenir bien malgré elle une mère "engloutissante", indispensable et toute puissante dans le vécu de l'enfant. La situation est différente lorsque le père est mort ou parti, car il existe ou a existé.
Un jeune homme élevé uniquement par sa mère témoigne de son désir de revenir en arrière, d'effacer ses traces, de se blottir dans le sein maternel. Avancer signifie avoir un travail, une maison, une femme, des enfants, ce que permet un père qui, posé comme "différent" de la mère, ouvre l'enfant à l'autre, à tous les autres, et donc au "risque" de la vie familiale et sociale, séparée du nid d'origine. Le père inscrit aussi l'enfant dans une lignée différente de celle de la mère.
La confrontation à la vie réelle peut se trouver mise à mal quand le père est absent. Il est urgent que les décideurs entendent le cri et les tourments secrets des enfants sans père.
La Résilience de l'Enfant : Un Argument Fallacieux ?
Anne Schaub critique l'argument de la résilience de l'enfant, souvent avancé pour justifier la PMA sans père et la GPA. Il est demandé aux plus fragiles de se fabriquer la présence du parent absent par voie de symbolisation, ou d'en faire le deuil, ce que certains enfants pourront peut-être entreprendre, mais pas tous !
Comment concevoir un enfant qui dès le départ de sa vie sera contraint de faire un chemin difficile et douloureux ? C'est plutôt un chemin que l'on devrait demander aux adultes. Imposer un tel travail psychique au plus petit, c'est lui demander d'investir une colossale part de son énergie dans un processus de réparation du dommage existentiel d'origine qui lui est imposé.
Il s'agit de protéger l'enfant, et non d'organiser des distorsions de repères parentaux qui quittent le réel possible, uniquement pour satisfaire les désirs d'adultes.
La Quête des Origines : Un Besoin Fondamental
Anne Schaub rappelle que tout être humain doit son existence aux gamètes maternel et paternel. Certains scénarios d'engendrements totalement improbables sur le plan du réel imposent des souffrances et des quêtes qui dépassent les forces des enfants. Les enfants issus d'un don peuvent ne pas mettre un visage sur la paillette de sperme à l'origine de leur naissance et vont chercher leur donneur.
Ce manque est physique, corporel, et prend leur énergie jusqu'à les épuiser. "L'accès aux origines, être privé de savoir d'où on vient, à qui on doit la vie" est quelque chose d'extrêmement polluant. Une telle quête peut devenir obsessionnelle et émotionnellement submergeante.
L'enfant se trouve placé dans une situation perverse : il a un père psychologique et juridique, mais il est dans l'attente constante de voir son père biologique. La quête des origines est pour certains comme un appel charnel et psychique, une attraction existentielle très profonde, incontrôlée.
L'Importance de la Conjugalité
Anne Schaub plaide pour renouer avec la dimension de conjugalité, qui est le plus beau terreau de croissance pour un enfant. Quand il est abîmé, c'est toujours une source de souffrance pour le petit. La maternité et la paternité sont des dimensions profondes qui se préparent et s'incluent mutuellement dans une réalité conjugale dont l'enfant aura besoin dans la vie comme d'eau et de pain.
Il est temps de réfléchir à la façon de prendre soin du couple appelé à vivre la maternité et la paternité, de façon à ce qu'il se soude et dure. Réconcilier maternité et paternité, c'est reconnaître en chacune de ces dimensions une façon d'être spécifique, qui n'a besoin ni de s'opposer ni d'annuler l'autre pour exister. Elles se complètent, se cèdent mutuellement la place dans une intelligence d'amour qui offre à chacun son rôle unique, son mode d'interaction et sa compétence distincte de l'autre.
Être mère et être père, c'est découvrir et laisser l'autre se révéler profondément différent dans l'interaction avec l'enfant et admettre cette réalité comme étant importante, indispensable pour la croissance de l'enfant.
Santé et Bien-Être des Enfants Issus de la PMA
Longtemps attendus et espérés, les enfants issus d'une technique de PMA sont-ils physiquement ou psychologiquement différents des enfants conçus naturellement ? Leur conception "artificielle" a-t-elle des conséquences médicales particulières et nuisent-elles au développement de l'enfant ?
Les enfants nés par procréation médicalement assistée représentaient en 2015 3,1 % des naissances enregistrées selon l'Agence de Biomédecine. Ils ont une nette tendance à naître prématurément et leur hypotrophie (nouveau-né pesant moins de 2,5 kg). Une étude a montré que les enfants nés par FIV ou ICSI sont davantage sujets aux problèmes cardiovasculaires, notamment l'hypertension artérielle.
Outre ces problèmes cardiovasculaires, les enfants de PMA ne semblent pas développer d'autres pathologies particulières liées à leur mode de conception. Leur intégration au sein de la famille et dans la société se passe bien, car ils sont longuement désirés. Être né d'une PMA semble toutefois moins difficile à gérer que l'adoption, qui implique le rejet ou la mort des parents.
Le risque que l'enfant conçu par FIV soit également stérile n'est pas plus élevé. La FIV ICSI, employée lorsque le père est infertile, entraîne davantage de risques de malformations des nouveau-nés (6 % contre 3,6 % par fécondation naturelle), car les spermatozoïdes sont sélectionnés pour une fécondation même s'ils présentent des anomalies génétiques.
Études sur le Développement des Enfants Issus de la PMA
Une journée organisée par l'INED a permis de passer en revue les données sur l'état de santé de ces enfants. Patricia Fauque rappelle que 7 millions d'enfants dans le monde sont issus de l'AMP, soit 2 à 6% des naissances mondiales. En France, l'AMP représente 3% des naissances.
Les études montrent un différentiel de poids de naissance important pour les embryons frais avec un poids de naissance en moyenne plus faible de 500 grammes par rapport aux embryons congelés. Une étude française a mis en exergue une (très faible) augmentation du risque de malformations pour la FIV et l'insémination intra-utérine. Mais une autre étude souligne un possible impact de l'infertilité sous-jacente, au-delà de la technique elle-même.
Concernant le développement cognitif, une méta analyse de 2013 ne met en évidence aucune différence majeure entre les enfants conçus par AMP et les autres. Dans une recherche menée à partir des registres danois, les enfants de 15 et 16 ans issus d'AMP présentent de meilleures performances scolaires. Mais après ajustement sur le groupe socio-culturel des parents, une différence en maths et en physique chimie apparaît en leur défaveur.
Un risque épigénétique (qui n'impacte pas la séquence d'ADN) semble exister, qui interviendrait au moment de la technique. Il y a ainsi un consensus sur le fait que le risque est 5 fois plus élevé d'avoir une pathologie liée à l'épigénétique pour le syndrome de Silver-Russel.
En résumé, sur le plan de la santé, il existe des risques périnataux sur le poids de naissance dépendants des techniques et des facteurs parentaux. On ne peut pas nier le risque potentiel épigénétique, et pour les risques cardiovasculaires, il faudra voir à plus long terme. Il apparaît indispensable de prendre en compte toutes les variables confondantes (tabagisme, poids de la mère, complications obstétricales) mais aussi le délai d'infertilité qui semble crucial.
Bien-Être Psychique des Enfants et des Familles
Vasanti Jadva présente une étude relative aux interactions parents-enfants et à l'ajustement psychologique des enfants dans les familles qui ont eu recours à un don de gamète ou à la GPA. Au un an de l'enfant, les parents des familles AMP présentent un meilleur état de santé mental, plus de bien-être et une meilleure adaptation à la parentalité que le groupe contrôle mais aussi un meilleur engagement émotionnel.
À l'âge de deux ans, les mères du groupe AMP manifestent davantage de plaisir et de compétence, moins de colère, de culpabilité ou de déception dans leurs relations à l'enfant. Aucune différence n'est perceptible du côté du développement socio-émotionnel ou cognitif des enfants. À l'âge de trois ans, les résultats sont similaires en ce qui concerne la chaleur parentale et la qualité des interactions.
À 7 et 10 ans, les mères qui n'ont pas révélé le mode de conception à leur enfant manifestent davantage de détresse émotionnelle que les mères qui ont expliqué à l'enfant comment il avait été conçu et les interactions sont moins bonnes. Les enfants issus d'une GPA manifestent plus de difficultés à 7 ans mais la différence s'estompe à 10 ans. De façon générale les adolescents qui ont appris la vérité avant l'âge de sept ans présentent de meilleurs scores sur le plan du bien-être et de l'ajustement psychologique.
L'étude souligne aussi les difficultés de positionnement des parents, leurs hésitations et malaise : parler de la FIV mais sans évoquer le don, en parler lorsque l'enfant est très jeune mais plus du tout par la suite, être en contact avec la gestatrice ou le donneur mais sans que l'enfant connaisse son rôle, cesser le contact avec la mère porteuse.
Parmi les adolescents interviewés à 14 ans, peu ont exprimé des sentiments positifs, la plupart de l'indifférence ou de l'ambivalence. La levée de l'anonymat des dons de gamètes pourrait modifier les relations entre parents et enfants.
Une autre étude a été lancée pour comprendre pourquoi de plus en plus de femmes cherchent un donneur de sperme sur internet (au lieu de passer par la banque de sperme). Il semblerait que les femmes qui ont recours à cette méthode soient moins enclines à révéler l'identité du donneur.
Une étude menée en Norvège montre que les enfants nés par AMP sont plus susceptibles d'appartenir à des parents aisés avec un niveau de revenus élevés et un niveau d'éducation plus élevé. Il existe un fort gradient social. Il est important de prendre en compte ces critères de sélection sociale quand on étudie le développement des enfants issus d'AMP et de toujours montrer des résultats à la fois ajustés et non ajustés.
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