L'allaitement maternel est largement reconnu pour ses nombreux bienfaits pour la santé du nourrisson et de la mère. Cependant, la question de la consommation de drogues pendant l'allaitement suscite des inquiétudes légitimes. Cet article vise à fournir une analyse approfondie des risques associés à la consommation de diverses substances psychoactives pendant l'allaitement, ainsi que des recommandations pour les mères et les professionnels de la santé.
Introduction
De nombreuses femmes enceintes ou qui allaitent se posent des questions souvent taboues sur la compatibilité entre l'allaitement et la consommation de substances comme l'alcool, le tabac ou d'autres drogues. Comprendre les effets de ces substances sur le nourrisson est essentiel pour prendre des décisions éclairées concernant l'allaitement.
Alcool et Allaitement
Une différenciation est à faire entre l’absorption d’alcool pendant la grossesse et dans le cadre d’un allaitement. Lorsque vous êtes enceinte, votre bébé est nourri en continu et chaque verre d’alcool lui parvient via le placenta. Or, les effets peuvent être graves en fonction du stade de développement pendant lequel le fœtus reçoit une dose.
Une fois le bébé né, si vous allaitez, sachez que l’alcool circule dans le sang et donc dans le lait maternel que vous produisez. Il n’existe pas d’étude qui permet d’écarter les dangers de la présence d’alcool dans le lait maternel. Cependant, les échanges entre votre corps et celui de votre enfant ne sont plus permanents. La persistance dépend de la corpulence. Une femme de 90 kg mettra 1 h 54 à éliminer 1 verre d’alcool. Si elle pèse 50 kg, le temps passe à 2 h 36 ! Pour savoir à quelle heure votre lait sera de nouveau « propre » pour votre bébé, vous devez commencer à calculer la durée à partir du premier verre.
Alors, cela paraît simple sur le papier, avec l’esprit clair, mais une fois embué par les effets de l’alcool, vous avez peur de perdre le fil ! Dans ce cas, je vous conseille de faire un alcootest pour déterminer si c’est OK pour la tétée. Certains permettent de contrôler le lait maternel, mais un test classique convient parfaitement. Tirez votre lait pendant le temps où vous ne pouvez pas le donner et jetez-le, puisque son utilisation est impossible. Attention, tirer son lait ne diminue pas la quantité de substance, cela sert à éviter de vous engorger. Ne culpabilisez pas de vous offrir une parenthèse !
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Si vous prévoyez de boire un seul verre, de manière occasionnelle, lors d'un apéro avec des amis par exemple, faites-le juste après avoir donné le sein à votre bébé. Comme ça, le taux d'alcool (dans le sang et dans le lait) aura le temps de redescendre avant la prochaine tétée. Mais si vous avez une soirée ou une fête de prévu, et donc le temps (et l'envie ?) de boire plusieurs verres d'alcool, mieux vaut tirer votre lait avant la soirée pour pouvoir nourrir bébé en attendant que le taux d'alcool redescende dans le sang.
Tabac et Allaitement
Fumer n’est pas une contre-indication à l’allaitement. Il est même conseillé aux mamans fumeuses d’allaiter leur bébé plutôt que de les nourrir avec des préparations commerciales. En effet, un enfant dont la mère ingère du tabac sera de toute façon exposé au tabagisme passif, même si elle ne fume pas en sa présence. Car elle expire de la nicotine en dehors de ses pauses cigarette. Cependant, attention, la nicotine passe dans le lait maternel et la réduction de la consommation est bien entendu préférable. De plus, cette substance peut avoir un effet inhibiteur sur la lactation et le réflexe d’éjection du lait et donc contrarier l’allaitement.
Pas évident pour les fumeuses d'arrêter complètement la cigarette, surtout si elles ont déjà fait l'effort de s'abstenir pendant leur grossesse, ou fortement réduit leur consommation. Mais les dangers du tabac pendant l'allaitement existent bel et bien là : il perturbe le réflexe d'éjection du lait et lui donne même un goût et une odeur, pas très agréables pour le bébé. Pas top. L'idéal, bien sûr, serait de ne pas fumer du tout pendant la période de l'allaitement, ou diminuer au maximum sa consommation. Mais que les jeunes mamans fumeuses qui ne trouvent pas la force d'arrêter complètement déculpabilisent : de nombreuses études ont déjà démontré qu'il vaut toujours mieux une femme qui fume moins et qui allaite, plutôt qu’une maman qui fume davantage sans allaiter.
Cannabis et Allaitement
Avec 900 000 usagers quotidiens, le cannabis est la drogue la plus consommée en France. Selon le baromètre de Santé publique France , près de la moitié des adultes de 18 à 64 ans (45 %) en ont déjà consommé (1). Le Cannabis est une plante utilisée pour ses propriétés psychoactives, et dans certains pays pour ses propriétés thérapeutiques. Elle est consommée sous forme fumée, inhalée ou par ingestion. La principale molécule responsable de l’effet psychoactif (ou euphorie) est le delta-9- Tétrahydrocannabinol ou THC. Il est très lipophile et est stocké dans les tissus adipeux pour de longues périodes (jusqu’à plusieurs mois), et donc possiblement dans les seins de la mère allaitante. Une fois inhalé, il passe des poumons au plasma, puis dans les organes (foie, cerveau et autres tissus). Le THC se lie dans le corps aux récepteurs CB1 et CB2 qui sont présent dans le cerveau et en périphérie. Dans le corps humain, il existe des molécules produites pour se lier à ces récepteurs : c’est le système endocannabinoide. Le rôle de ce système endocannabinoide est de contrôler les communications entre les synapses des neurones et il intervient dans les processus suivants : la faim, l’anxiété, la douleur, les apprentissages, la mémoire, la reproduction, le métabolisme, la croissance.
Les risques associés avec la consommation de cannabis chez l’adulte sont abordés dans une campagne d’information de Santé Publique France (6). L’INPES rapportait en 2013 que 3% des femmes enceintes consomment du cannabis en France. (7). Dans les études canadiennes, 2 à 5% des femmes consomment du cannabis lors de leur grossesse, et 6% lors de l’allaitement. Dans ce pays, l’utilisation non-thérapeutique est légale depuis 2018 et ces chiffres vont certainement augmenter (8). Dans les études américaines, où l’utilisation est légale dans certains états, jusqu’à 11% des femmes enceintes consomment du cannabis. Dans les deux pays, les facteurs associés avec cette consommation sont notamment socio-démographiques (jeune âge, niveau d’éducation et niveau socio-économique bas), relatifs à la santé mentale (anxiété, dépression du post-partum, idées d’auto-agression), le statut marital, l’origine ethnique, et la consommation concomitante d’alcool et de tabac. Ces chiffres sont probablement sous-évalués puisqu’ils proviennent de la déclaration des mères, et par exemple une étude de 2017 rapporte que seules 36% des femmes ayant un résultat positif au THC avaient déclaré en consommer.
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IPA fait le point sur les données scientifiques disponibles à connaître en tant que professionnel·le de santé pour soutenir et accompagner les mères allaitantes qui s’interrogent à ce sujet. A noter qu’il y a un déficit de littérature scientifique sur l’exposition aux drogues pendant l’allaitement spécifiquement. Sur la naissance : Globalement les études rapportent un risque de diminution du poids de naissance en cas de consommation de cannabis durant la grossesse. Dans certaines études, on observe des complications durant la grossesse (fausse couche, prématurité, retard de croissance intra-utérin, ou transfert en unité néonatale) associées à l’usage du cannabis. Ceci aura un impact sur la mise en place de l’allaitement maternel. Un syndrome de sevrage peut aussi être observé chez le nouveau-né : sursauts, tremblements, difficultés à s’habituer à la lumière. Le cannabis aurait un impact sur le développement neuro-cognitif de l’enfant exposé in-utero au cannabis : à partir de 3-4 ans certaines études rapportent des déficits de la mémoire à court-terme, des raisonnements verbaux et visuels ou abstraits, un impact sur les fonctions de résolution de problème, une hyperactivité.
Dans les études, on retrouve du THC dans le lait entre 6 jours et 6 semaines après la prise avec une demi-vie estimée à 20 jours. Une fois passé dans le lait maternel, le THC est ingéré par l’enfant. Baker et al (3) estiment la dose ingérée par l’enfant à 2,5% de la dose maternelle avec un pic dans le lait environ 1 heure après l’inhalation par la mère. Il subit alors un effet de premier passage hépatique : la plus grande partie sera détruite dans le foie, et seule une petite partie (1%) pourra arriver dans le reste du corps. Il est possible que les effets persistent selon la durée et l’étendue de l’exposition de l’enfant au cannabis. Si le cannabis est consommé durant la grossesse ou l’allaitement, cela pourrait affecter le développement du cerveau de l’enfant, son comportement et sa santé mentale. L’enfant peut avoir de la difficulté à se rappeler certaines choses et à prêter attention à l’école, ainsi qu’à résoudre des problèmes. Deux études anciennes et limitées en terme de taille ont essayé d’évaluer ces effets : une ne trouvait pas d’effet sur le développement moteur et mental à un an, l’autre trouvait un retard de développement moteur à un an. Il est par ailleurs possible que le cannabis affecte la relation d’attachement avec le bébé.
Après un joint de cannabis fumé de manière occasionnelle, il est conseillé d'attendre quelques heures avant la tétée. Envisager le rapport bénéfice de l’allaitement et risques liés à l’exposition au THC pour les personnes consommant régulièrement. Rappeler aux mères qu’en plus des effets indésirables possibles des cannabinoïdes via le lait maternel, la consommation de cannabis par le père peut également augmenter le risque de syndrome de mort inattendue du nourrisson chez les nourrissons allaités.
Une étude, menée par des chercheurs de San Diego, a montré que certains cannabinoïdes peuvent passer dans le lait maternel. Le principe psycho-actif du cannabis, le ∆9-THC, était présent dans 34 échantillons avec des concentrations allant de 1ng/ml (seuil de détection) à 323 ng/ml. A noter qu’après une seule prise de cannabis, le ∆9-THC a été détecté dans le lait maternel jusqu’à 6 jours après la prise ! Le ∆9-THC est lipophile, ce qui explique son passage dans le lait maternel. Un nourrisson allaité par une mère consommant du cannabis absorbe environ 0,01 mg de ∆9-THC. Comme le cerveau du nourrisson est riche en lipides, les chercheurs supposent que les cannabinoïdes y pénètrent et peuvent ainsi perturber le développement de l’enfant. Des études à venir devraient confirmer les conséquences de la consommation de cannabis sur les enfants allaités.
Cocaïne et Allaitement
La cocaïne est effectivement éliminée, entre autres, dans le lait maternel. Par manque de données, on connait mal les risques d'une consommation de cocaïne durant l'allaitement. En cas d'impossibilité de vous abstenir de consommer, nous pouvons vous conseiller de le faire à distance des tétées. Au moins 24h entre la consommation et la tétée.
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Autres Drogues et Allaitement
Pour ces substances, la réponse est sans appel : tolérance zéro ! Hormis cela, aucune étude sérieuse n’a rapporté de trouble important du développement chez les enfants exposés aux drogues durant l’allaitement. De plus on sait aujourd’hui que les bénéfices apportés par l’allaitement au sein quand celui-ci est souhaité par la mère prévalent sur ses inconvénients même en cas de consommation de drogues. Aussi, si vous souhaitez allaiter votre enfant vous pouvez le faire.
Toutefois, les drogues passent dans le lait maternel et l’organisme immature de votre enfant peut y être sensible. Les consommations peuvent perturber l’allaitement ou modifier le comportement du bébé (somnolence excessive ou au contraire agitation). De ce fait il est préférable d’être accompagnée par un professionnel qui vous aidera à minimiser les effets secondaires de vos consommations.
VIH et Allaitement
Par ailleurs, si la mère est séropositive au VIH, le risque de contaminer l’enfant par l’allaitement est important. Aussi c’est une contre-indication formelle à l’allaitement au sein.
Accompagnement et Soutien
Un accompagnement est recommandé. Il existe des équipes spécialistes de ces questions qui pourront vous informer et vous conseiller en respectant vos souhaits.
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