Introduction
Inspirés par la sociologie, les récits d’inceste récents font des travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy une référence incontournable. L'ouvrage "Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste", publié en 2013 et réédité en 2021, aborde le silence autour des violences sexuelles, en partie dévoilées par #MeToo puis les révélations de Judith Godrèche sur la « grande famille » du cinéma. À l’heure des révolutions morales qui secouent une société sommée de reconnaître la culture du viol qui la sous-tend, force est de constater que cette prise de conscience peine à intégrer l’inceste. Dorothée Dussy se penche sur les mécanismes complexes par lesquels l’inceste, en théorie interdit et condamné, est couramment pratiqué dans l’intimité des foyers français. L’inceste se révèle structurant de l’ordre social. Un moyen aussi d’exploitation et de domination de genre et de classe.
Un Système Inceste au Cœur de la Société
C’est à un véritable « système inceste » que Dussy s’intéresse à partir d’entretiens menés auprès de 22 incesteurs incarcérés dans une prison du Grand Ouest. S’inscrivant dans l’angle mort de l’anthropologie, occupée de « l’interdit de l’inceste » plus que de sa réalité, la chercheuse décèle dans cet aveuglement une « aubaine » pour l’incesteur : empêchant tout discours, toute pensée, l’interdit de l’inceste rend paradoxalement possible sa pratique, qui soumet l’incesté à une « pédagogie érotisée de l’écrasement » à l’issue de laquelle sont intériorisées les normes de la domination.
Le « système silence » socialise l’enfant dans un secret transparent : « secrets de Polichinelle », les viols se commettent souvent au vu et au su de tous, comme l’attestent les incesteurs interrogés, informés des abus intrafamiliaux passés et présents. Ce constat opère dans le livre à la manière d’une péripétie méthodologique et heuristique, qui amène Dussy à changer d’angle : réalisant que « “ce qui est dit et ce qui est tu de l’inceste” » importe moins que « la règle qui impose que rien ne soit “dit” et que tout soit “tu” », la chercheuse substitue au silence effectif « la règle de l’injonction au silence », dont le respect, forcé ou commode, recouvre le viol pour en reconduire la possibilité.
Structure de l'Ouvrage
L’ouvrage est divisé en sept sections qui progressent par cercles concentriques de plus en plus vastes. Partant du duo formé par les incestés, dont le nombre, statistiquement marginal mais empiriquement frappant, constitue une donnée faussée par les questionnaires et les représentations faisant écran au viol, et les incesteurs, dont Dussy récolte les témoignages, biaisés par la littérature scientifique et le cadre de l’entretien, le livre construit sa démonstration par séries d’observations, issues des échanges en partie retranscrits. Dans cet ouvrage, écrit au terme de cinq ans d’enquête ethnographique, la chercheuse interroge, fouille et confronte les motivations et mécanismes des incesteurs qu’elle a rencontré pour la plupart quand ils étaient en détention. C’est une immersion rigoureuse et précise d’où émerge l’incroyable banalité et fréquence des abus sexuels commis sur les enfants, derrière les portes closes et rassurantes des maisons. L’autrice décrit ce que les incesteurs font aux incestés, les représentations qu’ils ont de leurs pratiques mais aussi de ce qui est dit et de ce qui est tu sur l’inceste dans les familles. Elle écrit notamment que « c’est le principe du système inceste : faire taire ». Un ouvrage majeur d’anthropologie qui au-delà de l’interdit, vient creuser les raisons de sa transgression, sa fréquence et son apparente normalité pour les incesteurs.
Le Monde de l'Incesteur
Reconstituant « le monde de l’incesteur », où sont distordus les mots, les faits et les lois suivant le bon plaisir du « maître du jeu » qui « se sert » parmi « les femmes et les enfants à [sa] disposition sexuelle », Dussy dégage les principes organisant les conduites en « système », aux antipodes du mythe de la « pulsion ». L’historique de la famille fait place à l’examen de son devenir, une fois qu’une « brèche dans le silence » a été rendue pensable par un « annonciateur » venu « bousculer, contrer, renverser la représentation du monde et de l’ordre » de l’inceste, reconnaissant dans son vécu un fait non « anomique » mais « social ».
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Étudiant les réactions de défense à la verbalisation de l’inceste, du déni aux retournements de culpabilité, Dussy constate que l’inertie l’emporte : la structure familiale, où la place affective et hiérarchique de l’incesteur reste intacte, retombe dans sa gangue de silence. À cela rien d’étonnant, selon la section finale : l’ordre familial duplique dans ses logiques de minimisation et de protection l’ordre social qui profite à l’incesteur.
Spécificité Stylistique
Le Berceau des dominations frappe par sa spécificité stylistique, sur laquelle le chercheur en sciences humaines est invité à revenir, dans la mesure où elle écorne l’idéal d’objectivité scientifique, ravalé au rang d’idéologie. À rebours de l’écriture académique, donnée comme « l’une des modalités d’expression et de transmission de l’ordre dominant, c’est-à-dire masculin et patriarcal », « traditionnellement chargée de […] taire » l’inceste, l’autrice revendique une « rupture dans l’écriture ».
Une partie du protocole stylistique est livrée : contre la « confusion des langues » et son « lexique de l’amour et des sentiments » euphorisant les abus, les néologismes forgés par les victimes ; contre le postulat d’impersonnalité, une « anthropologie du très proche » traversée par les pronoms je et vous, courroie de l’identification ; contre la technicité de la science ou de la justice, « une langue du quotidien et du domestique », familière et concrète, voire crue, inscrite dans « l’espace de l’inceste » pour examiner de l’intérieur ses ressorts, de son rôle de « soupape à libido » à la « gestion pitbull » des relations affectives. Contre le mythe de la neutralité enfin, l’ethnologue écrit avec son « cœur » et sa « morale », afin de battre en brèche, par l’axiologisation du discours, la logique de l’incesteur et de la société qui le tolère.
En appelant l’universitaire incesteur le Diable, j’essaie de révéler davantage que ma gêne. […] Je tente de jeter un spot sur l’une des mille et une modalités par lesquelles la violence est rendue invisible ou acceptable, qui consiste à stigmatiser l’acte mais à banaliser l’acteur et à poursuivre son petit bonhomme de chemin à ses côtés.
On ajoutera la pratique d’une ironie à double face, à la fois en dehors et au-dedans du système inceste. Antiphrastique, elle met à nu l’absurdité de la rhétorique des incesteurs, dont l’armature fallacieuse légitime la tyrannie arbitraire du plaisir de subjectivant.
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Une belle-fille n’est pas une fille […]. Le « tabou de l’inceste », comme on dit en langue populaire, serait alors une construction sociale destinée à défendre l’exogamie en tant que fondement de la société. C’est ce que dit grosso modo l’article « Inceste » de Wikipédia, plus facile à comprendre - et plus lu - que Lévi-Strauss. CQFD : on ne fait rien d’interdit et pas de mal à la société en couchant avec les filles de sa femme.
Mais l’ironie va plus loin. Installé au cœur de l’argumentaire de l’incesteur, le lecteur est forcé à un retour réflexif sur son propre discours, tramé par une terminologie commune révélant un point de contact, de contagion, entre le monde de l’incesteur et le sien.
Le consentement du partenaire n’entre pas en ligne de compte dans la définition commune du viol. L’appétit vient en mangeant, comme le dit le proverbe, et dans une langue ad hoc le désir peut s’obtenir en cours de « repas ». Tout le monde le sait, se passer du consentement de son/sa partenaire pour démarrer un rapport sexuel est tout à fait banal. Sur le continuum du consentement […], les options séparant les deux pôles sont nombreuses. […] Au bout du compte, difficile pour quiconque de savoir à quel endroit du continuum on se situe et les incesteurs ont des raisons logiques, donc légitimes, de considérer qu’ils ne sont pas des violeurs.
Inceste et Dominations Patriarcales
L'inceste est bien le berceau des dominations patriarcales, et assoit celles-ci justement dès le berceau. Pour les filles hétérosexuelles, comme l’indique l’enquête de Nathalie Bajos, il y a la double injonction d’être désirable, de plaire et de rester discrète vis-à-vis de soi-même et des autres par rapport au plaisir sexuel, sous peine de salir sa réputation. Pour les garçons, il y a la double injonction de la performance et du nombre de partenaires qui doit, autant que faire se peut, être élevé. Voilà pour la théorie, qui sème les graines de la dysharmonie entre les partenaires sexuels. Dans la pratique cela suppose, pour les garçons comme pour les filles, de n’écouter ni son désir ni son plaisir (mais tant mieux si le hasard fait bien les rencontres). Pour les jeunes femmes, cela revient à céder aux avances sexuelles d’un homme car il leur fait l’honneur de les désirer, et pour les garçons, à considérer que les femmes cèdent parce qu’elles sont consentantes au rapport sexuel qu’on leur propose.
Si tu n’as pas dit à quelqu’un, voire à toi-même, que ce gars avec qui tu as couché te dégoûtait, tu as hypothéqué au moment du premier silence tes chances de pouvoir dire d’autres dégoûts ou d’autres violences ultérieures. Rien de mystérieux et d’inévitable dans l’invisibilité et le silence sur les violences subies ou agies, tout est affaire de pratique, donc de logique et de pédagogie.
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Le « cycle des violences », schéma d’intelligibilité du phénomène de la violence conjugale décrit par les féministes (montée en tension dans le couple / explosion / transfert où la victime veut s’en aller et l’agresseur s’excuser / réconciliation), se joue bien en amont de la relation dysfonctionnelle entre conjoints. Le tabou sur la violence conjugale s’explique par la gêne généralisée à dénoncer quelque chose qu’on s’est tous habitués à taire et dont la révélation est empêchée par le poids successif des mille et une expériences antérieures de silence. Ajoutez à cela la naturalisation des violences sexuelles (sexistes) pensées comme pulsionnelles, ce qui selon Geneviève Fraisse, joue en faveur de l’absence de volonté politique d’éradiquer le viol , et on voit mal comment les filles et toutes les personnes violées réaliseraient qu’elles vivent un viol.
L’échelle de gravité des infractions sexuelles est calée sur une conception masculine du crescendo sexuel. Le droit, rédigé pour une large part par des hommes, est au diapason des incesteurs.
En s’interdisant de pénétrer le vagin de leurs fillettes et en lui préférant la bouche, ce père, comme la plupart des incesteurs condamnés pour viol par fellation, cale son idée du préjudice et de la gravité de son geste sur sa propre échelle du plaisir sexuel.
Le droit l’entend de la même façon et récompense la retenue des hommes puisqu’il ne considère pas les attouchements comme des viols. Si les gestes sexuels sans pénétration sont passibles d’une sanction moindre parce qu’ils sont considérés comme moins graves c’est en référence au moindre plaisir qu’ils procurent aux hommes. Dans le même esprit, la sanction imposée par la Cour est plus importante quand la victime est un garçon, parce que le viol paraît plus dommageable pour un garçon que pour une fillette. Cette conception du droit et de ce qu’il conçoit comme juste ne va pas de soi. En prenant en compte le point de vue des victimes, on s’aperçoit que l’étendue du préjudice ne dépend pas forcément du type de gestes portés, ou de leur violence, ou de leur durée.
La doxa, dans le système judiciaire français, suit le cap d’une conception masculiniste des rapports sociaux, c’est-à-dire partiale, en tous cas partielle, qui déduit de l’expérience des hommes des vérités censées être universelles. Dans ce schéma, l’expérience sociale des femmes et des enfants est moins constitutive de l’organisation sociale et de la qualification des infractions que celle des hommes. Elle vient simplement renseigner ce qui arrive aux hommes. Rappelons que la terminologie profane afférente aux violences domestiques et/ou sexuelles tend généralement à nier les dimensions genrées et violentes des actes commis. Cette « désaggravation » s’opère à travers des métaphores systématiques, où le viol conjugal devient « devoir conjugal », le meurtre entre époux se transforme en « crime passionnel », sans évoquer les crimes d’honneur, les tournantes, et autres périphrases de la violence sexuelle et/ou domestique. Ce glossaire populaire a depuis longtemps fait son entrée en Cour via les plaidoiries des avocats, le vocabulaire des justiciables et des magistrats, ces derniers calant leur niveau de langue sur celui des personnes qu’ils interrogent. Ainsi, en ville et devant la Cour, les gens, dont les avocats de la défense et les accusés, disent « simples attouchements, baisers, caresses » à la place d’agressions sexuelles pour désigner les gestes extorqués et imposés aux enfants. La confusion des registres de la tendresse et de l’agression jette ainsi le trouble sur des situations qui, une fois gommée la spécificité du non consentement d’un des protagonistes, ressemble une relation sexuelle normale, voire à une histoire d’amour.
La Banalité de l'Inceste et le Silence Familial
Dorothée Dussy y aborde dès les premiers mots et de façon brutale le phénomène sociétal qu'est l'inceste. Au-delà de ces chiffres effarants, c'est le peu de condamnations et de dénonciations qui choquent, le silence familial qui est le coeur même du phénomène de l'inceste. Dorothée Dussy y explique clairement comment l'incesté est parfois mis au ban de la famille car il a osé "briser la famille" en révélant l'inceste (alors que dans le même temps, l'incesteur n'est que peu critiqué ou rejeté). Ce livre est aussi l'occasion de montrer que ce phénomène est un vrai phénomène sociétal, lié à la domination, qui se reproduit souvent dans les familles qui connaissent plusieurs cas d'incestes, ceux-ci n'étant pas forcément liés (l'incesté ne devient pas forcément incesteur, mais il y a souvent plusieurs incestés et plusieurs incesteurs dans une même famille). Elle y décrit aussi le phénomène consistant a minimiser ces actes, surtout quand ils sont commis par des enfants ou des adolescents, définis très souvent comme des "jeux" alors qu'ils créent un vrai traumatisme aux victimes. Enfin, elle décrit la prévalence de ce phénomène dans la société, s'appuyant notamment sur l'exemple du procès d'Outreau, dont la plupart des gens ont retenu l'erreur judiciaire, en occultant complètement que des enfants avaient vraiment été violés et que c'est finalement ça le plus grave…
Une Spécificité Humaine
Qu'on se le dise, la pratique de l'inceste dans sa forme ultramajoritaire, c'est-à-dire l'usage d'un petit de la famille comme objet sexuel est une spécificité humaine. En l'état des connaissances, aucun individu, dans la grande variété des autres espèces animales, ne prend pour partenaire sexuel un être sexuellement immature. C'est notre petit plus, à nous, humains. Mais c'est un petit plus incroyablement constant. On se rappelle que, quel que soit le pays dans lequel on enquête, les groupes sociaux, le régime politique, la période (puisqu'il ya des enquêtes qui documentent la prévalence de l'inceste sur les soixante dernières années), il y a partout au monde à peu près les mêmes proportions de personnes qui vivent des situations d'inceste. Prévalence stable, structurelle, comme le ratio de filles et de garçons qui naissent chaque année sur la planète.
Le Rôle des Sciences Sociales
L'écriture académique est celle de l'ordre qui interdit mais admet I'inceste, permet qu'il survienne et favorise sa reconduction, encourage le silence qui permet son exercice. Les sciences sociales ont joué un rôle particulièrement important dans la pérennisation des pratiques incestueuses et dans leur remise au silence, en institutionnalisant - au moment où Freud et Ferenczi alertaient l'opinion sur l'ampleur des situations d'abus sexuel des enfants dans les familles- des disciplines, dont l'anthropologie et la sociologie, vouées à expliquer au monde I'intérêt supérieur de I'éude des structures sur celle des situations vécues.
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