Un silence brisé, des voix retrouvées, une histoire enfin racontée. Le documentaire "Il Suffit d'Écouter Les Femmes" lève le voile sur la réalité poignante de l'avortement clandestin en France avant la loi Veil de 1975. À travers des témoignages bouleversants, ce film événement, diffusé sur France 5, offre un regard intime et nécessaire sur une époque où l'accès à l'IVG était un délit, plongeant des milliers de femmes dans la clandestinité, la peur et le danger.
L'Appel à Témoins de l'INA: Une Parole Libérée
À l'origine de ce projet mémoriel, l'appel à témoins lancé par l'Institut National de l'Audiovisuel (INA) en octobre 2023. Partout en France, cet appel a résonné, libérant la parole de centaines de femmes, mais aussi d'hommes, de proches, de petites-filles, tous marqués par cette période sombre de notre histoire. L'INA a reçu au total quatre cents appels. Ces témoignages ont permis de découvrir une réalité souvent traumatisante, parfois violente voire tragique.
La Clandestinité: Un Quotidien de Peur et de Risque
Avant 1975, la clandestinité était le quotidien des femmes, des couples, des familles confrontés à une grossesse non désirée. Mais comment s’y prenait-on ? Combien cela coûtait-il ? Que risquait-on ? L'immense majorité des femmes, toutes marquées par leur « événement », n’avaient jamais osé briser le silence, jusqu’à ce que l’INA ne lance un appel à témoins pour lever enfin le voile sur ce pan immense de notre histoire. Ces hors-la-loi, anonymes, non militants, ce sont nos mères, nos tantes, nos grands-mères… C’est aussi la grand-mère d’Ana Girardot, narratrice du film.
Des Témoignages Émouvants: Une Réalité Crue
Le documentaire "Il Suffit d'Écouter Les Femmes" donne la parole à une quinzaine de femmes issues de tous les territoires et de tous les milieux sociaux, qui ont vécu l’avortement clandestin entre 1955 et 1975. Elles s’appellent Michelle, Yvelise, Marie-France, Denise. De Colette à Marie-France, de Catherine à Denise, d’Olivier à Antonio, parfois en présence de petites-filles avides d’entendre le courage de leurs aïeules, le film donne à entendre la variété des méthodes employées, la participation active des enfants, le rôle des hommes, du voisinage, celui des médecins, le bricolage généralisé, la prison, voire la mort. Elles se souviennent et parlent. Elles disent la peur, la solitude, la honte, la détermination, aussi. Elles disent les pièces sans fenêtre et les tables de cuisine en Formica. Le charcutage : « Un curetage à vif, c’est abominable : on vous griffe le ventre », dit l’une d’entre elles. Le documentaire souligne aussi l’ampleur des violences physiques, psychologiques et parfois sexuelles que ces femmes ont eu à subir. Pourtant, et malgré les douloureux souvenirs, rien ne les ferait taire. Face caméra (elles ont été enregistrées chez elles, par une équipe entièrement féminine), elles soulignent l’importance de transmettre aux générations futures ce à quoi ressemblait la vie quand avorter était interdit.
Des Méthodes Barbares: Un Bricolage Insensé
Les témoignages révèlent l'ampleur des souffrances endurées par ces femmes. Dans les années 1960, 800 000 d’entre elles, chaque année, subissaient un avortement clandestin, selon un chiffre énoncé dans ce documentaire. Il fallait alors trouver un médecin ou une faiseuse d’ange, payer, et accepter des méthodes d’avortement risquées. Introduire une sonde - un tuyau de plastique - dans le col de l'utérus, et le garder en place jusqu'à ce qu'une petite infection déclenche un saignement, condition ultime pour bénéficier d'un curetage à l'hôpital. "Les femmes des 30 Glorieuses avortent rarement avec une aiguille à tricoter. En réalité, de la queue de persil au scoubidou, en passant par la poire à lavement, elles ont recours à un bricolage insensé pour arriver à leur fin", explique Ana Girardot.
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L'Héritage de Simone Veil: Un Combat pour la Dignité
Le documentaire rend un hommage bouleversant à l'argument ultime de Simone Veil, dont le célèbre discours à l'Assemblée nationale en 1974 a marqué un tournant décisif dans la lutte pour la légalisation de l'avortement. Promulguée sept semaines plus tard, le 17 janvier 1975, la loi Veil met fin à des siècles d’interdits et de drames. Son combat pour la dignité des femmes résonne encore aujourd'hui, rappelant l'importance de garantir l'accès à l'IVG comme un droit fondamental.
Un Projet Mémoriel Ambitieux et Singulier
Sous l'impulsion d'Isabelle Foucrier, productrice à l'INA, ce projet mémoriel prend racine en 2022 dans une actualité mondiale alarmante. Alors qu'une femme polonaise est morte quelques mois plus tôt d'un refus d'IVG par les autorités médicales, l'annulation de l'arrêt Roe vs Wade par la Cour suprême américaine plonge des millions de femmes américaines dans une dangereuse détresse. Très vite, ces inquiétudes se transforment en un constat vertigineux : en France, les derniers témoins/acteurs/victimes de l'avortement clandestin sont encore là pour témoigner à la première personne.
L’INA décline ces entretiens en plusieurs formats pour toucher un large public :
- Un documentaire produit par Isabelle Foucrier, réalisé par Sonia Gonzalez et raconté par l’actrice Ana Girardot diffusé sur France 5 le 14 janvier 2025 (disponible en replay ici) suivi d'un débat.
- Un livre de témoignages mis en récit par Léa Veinstein sera publié en coédition avec Flammarion.
- Un podcast en cinq épisodes, écrit et réalisé par Julie Auzou, sera disponible sur les plateformes de streaming.
- Des extraits contextualisés de ces témoignages seront diffusés sur l’ensemble des réseaux sociaux de l’INA.
- Une masterclass à destination du public lycéen se tiendra le 4 février 2025 au Forum des images à Paris autour des 50 ans de la loi Veil et de son combat pour la légalisation de l’IVG.
- En prolongation du documentaire, madelen, la plateforme à remonter le temps de l’INA, proposera une programmation spéciale.
Témoigner pour Ne Pas Oublier
"Il Suffit d'Écouter Les Femmes" est un documentaire poignant, un témoignage essentiel pour ne pas oublier le passé et pour rester vigilant face aux menaces qui pèsent encore sur le droit à l'avortement dans le monde. Ce film est un hommage à toutes ces femmes qui ont souffert en silence, et un appel à continuer le combat pour la liberté et la dignité de toutes.
Un Silence Assourdissant Outre-Mer
En revanche, comme le précise Isabelle Foucrier, « nous nous sommes heurtées en Martinique, en Guadeloupe, à La Réunion et en Guyane à un silence assourdissant. Nous avons réussi à convaincre cinq personnes de parler, et c’est de Martinique qu’est venue l’unique demande d’anonymat ».
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