L'avortement, un sujet intime et sociétal complexe, continue de susciter des débats passionnés. Pour mieux comprendre les enjeux actuels, il est essentiel de se plonger dans le passé et d'écouter les voix de celles qui ont vécu l'avortement clandestin avant la loi Veil. Des documentaires poignants, des témoignages bouleversants et des initiatives mémorielles émergent pour briser le silence et rappeler l'importance de ce droit fondamental.
« Il suffit d’écouter les femmes » : Un cri du cœur devenu documentaire
« Il suffit d’écouter les femmes » : ces paroles du célèbre discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale en 1974 sont aussi le titre d’un documentaire événement inédit, au cœur de la mobilisation éditoriale de France Télévisions. Produite par l’INA, réalisée par Sonia Gonzalez, cette œuvre, véritable collecte patrimoniale, raconte le vécu ordinaire de l’avortement clandestin dans la France d’avant 1975. Des archives et des paroles des derniers témoins d’une époque, qui rappellent à toutes les générations l’héritage de Simone Veil et sa lutte décisive pour la liberté et les droits des femmes. Un film qui brise le silence.
Ce documentaire événement, diffusé sur France 5 et disponible en replay sur France.tv, s'inscrit dans un dispositif spécial lancé par l'INA à l'occasion des 50 ans de la loi Veil. Il est complété par une série de podcasts et un livre, offrant ainsi une approche multidimensionnelle de cette période sombre de l'histoire des femmes.
La Clandestinité : Un Quotidien de Peur et de Risque
Pour la première fois, des femmes acceptent de raconter leur avortement clandestin dans la France d’avant 1975. À l’origine, l’appel à témoins lancé par l’INA qui a libéré la parole de centaines de femmes. Ces témoignages émouvants permettent de découvrir une réalité souvent traumatisante, parfois violente voire tragique. Un documentaire suivi d’un débat pour rappeler à tous l’héritage de Simone Veil. Je veux témoigner pour que mes petites-filles ne connaissent jamais ça.
La clandestinité, c’était en fait le quotidien des femmes, des couples, des familles. Mais comment s’y prenait-on ? Combien cela coûtait-il ? Que risquait-on ? L’immense majorité des femmes, toutes marquées par leur « événement », n’avaient jamais osé briser le silence, jusqu’à ce que l’INA ne lance un appel à témoins pour lever enfin le voile sur ce pan immense de notre histoire. Ces hors-la-loi, anonymes, non militants, ce sont nos mères, nos tantes, nos grands-mères… C’est aussi la grand-mère d’Ana Girardot, narratrice du film. De Colette à Marie-France, de Catherine à Denise, d’Olivier à Antonio, parfois en présence de petites-filles avides d’entendre le courage de leurs aïeules, le film donne à entendre la variété des méthodes employées, la participation active des enfants, le rôle des hommes, du voisinage, celui des médecins, le bricolage généralisé, la prison, voire la mort.
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Le documentaire souligne l’ampleur des violences physiques, psychologiques et parfois sexuelles que ces femmes ont eu à subir. Pourtant, et malgré les douloureux souvenirs, rien ne les ferait taire. Face caméra (elles ont été enregistrées chez elles, par une équipe entièrement féminine), elles soulignent l’importance de transmettre aux générations futures ce à quoi ressemblait la vie quand avorter était interdit. Ajoutons que l’ancienne garde des sceaux Christiane Taubira évoque à cette occasion son avortement clandestin et combien est puissante la lecture chorale de L’Evénement, dans lequel Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature, racontait son avortement en 1964. Disons aussi combien il est émouvant de voir l’investissement de la comédienne Ana Girardot, qui prête sa voix au récit, et ce alors que l’une de ses grands-mères est morte des suites d’un avortement clandestin.
L'Appel à Témoins de l'INA : Une Libération de la Parole
11 octobre 2023 : l’INA lance son appel à témoins, partout en France hexagonale et dans les territoires d’Outre-mer. Au total, l’Institut recevra quatre cents appels. Des témoignages de femmes qui ont avorté clandestinement avant 1975, leurs proches, leurs petites-filles parfois, mais aussi celles et ceux qui ont pratiqué l’avortement. Des récits de celles qui se sont débrouillées seules avec des moyens bricolés ou de celles qui ont lutté, ensemble, pour que cessent la peur, la douleur et le danger. Celles qui ont été avortées de façon contrainte ou à leur insu.
Isabelle Foucrier, productrice et coordinatrice du projet à l’INA, explique l'origine de cette initiative : « C’est après le décès d’une femme en Pologne suite à un refus d’IVG, et à l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade aux Etats-Unis que j’ai vraiment pris conscience que ce qui était de l’histoire ici ne l’était pas ailleurs. Plus près de moi, j’ai brutalement compris que la génération de ma mère, née en 1947, était mortelle, ce qui a renforcé ce sentiment d’urgence. Enfin, j’avais l’intuition que l’histoire de l’avortement clandestin avait le plus souvent été racontée de deux manières : par le prisme de l’action militante et sous l’angle de la législation, incarnée par Simone Veil. Il fallait recueillir le concret, le quotidien, le vécu ordinaire, prémilitant, de la clandestinité. Etre dans le vécu plus que dans le discours, et ainsi couper l’herbe sous le pied au mouvement provie. »
Elle s’entoure alors de l’historienne Bibia Pavard - « une femme de ma génération, soit la première à avoir joui de ce droit » -, qui a elle-même constitué un comité scientifique transdisciplinaire, composé d’historiens, de sociologues, de gynécologues, etc. En parallèle, une équipe éditoriale dirigée par Eve Minault a été constituée, et un appel à témoins a été lancé sur les réseaux sociaux et dans la presse locale. Les réponses et propositions de témoignage ont alors afflué en nombre et de partout en métropole. En revanche, comme le précise Isabelle Foucrier, « nous nous sommes heurtées en Martinique, en Guadeloupe, à La Réunion et en Guyane à un silence assourdissant. Nous avons réussi à convaincre cinq personnes de parler, et c’est de Martinique qu’est venue l’unique demande d’anonymat ».
Portraits de Femmes : Des Voix qui Brisent le Silence
Le documentaire donne la parole à des femmes de tous âges et de tous horizons, qui témoignent de leur expérience de l'avortement clandestin. Parmi elles :
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- Denise, née en 1933 : Elle a avorté de nombreuses fois durant sa vie conjugale et témoigne avec sa petite-fille Suzanne. « Onze enfants, j’avais vu ce que c’était. »
- Yvelise, née en 1956 : Originaire de Guadeloupe, elle apporte un témoignage précieux sur l'accès à l'avortement dans les territoires d'Outre-mer.
- Huguette, née en 1939 : Elle a avorté en 1967 et se souvient de la stigmatisation et de la honte associées à cet acte. « J’étais une putain, la dernière des dernières, qui ne méritait pas de vivre. »
- Michelle, née en 1952 : Son témoignage met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes dans les petites villes de province à la fin des années 1960.
« IVG, le droit d’en parler » : Un Documentaire pour Déconstruire les Préjugés
La réalisatrice Léa Bordier a recueilli les témoignages de femmes, au parcours très différent, ayant eu recours à un avortement. Un documentaire salvateur qui permet de déconstruire des idées reçues sur ce sujet. En France, une femme sur trois a recours à l’IVG. Et pourtant, rares sont celles qui acceptent d’en parler. Parce que cela relève de l’intime, et parce que le sujet est encore tabou dans notre société.
Le documentaire « IVG, le droit d’en parler » vient d’être mis en ligne sur la plateforme de France.Tv et c’est gratuit.
Ce documentaire met en lumière la douleur psychologique et sociale que peuvent ressentir les femmes qui avortent. L'une d'entre elles décrit la colère qu'elle ressent quand elle repense à son IVG alors qu'elle n'avait que 17 ans. Démunie, mal informée, blessée dans tout son corps, elle a très mal supporté les remarques du personnel soignant, laissant entendre "qu'elle l'avait bien cherché"…
Il aborde également la douleur physique, tout en soulignant les progrès réalisés en matière de prise en charge de l'IVG. Marion, autre témoin, a accepté de livrer à Léa Bordier ses sentiments et ses sensations tout au long de son IVG, notamment les dernières heures au cours desquelles elle souffre physiquement. La jeune femme dit sa colère face à celles et ceux qui parlent "d'IVG de confort". "Il n'y a rien de confortable dans cette situation" répète-t-elle.
L'Echo des Luttes : Le Droit à l'Avortement Menacé dans le Monde
« Ce qu’ont vécu les Françaises n’est pas de l’histoire pour tout le monde, loin de là. Sous l’impulsion d’Isabelle Foucrier, productrice à l’INA, ce projet mémoriel prend racine en 2022 dans une actualité mondiale alarmante. Alors qu’une femme polonaise est morte quelques mois plus tôt d’un refus d’IVG par les autorités médicales, l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade par la Cour suprême américaine plonge des millions de femmes américaines dans une dangereuse détresse. Très vite, ces inquiétudes se transforment en un constat vertigineux : en France, les derniers témoins/acteurs/victimes de l’avortement clandestin sont encore là pour témoigner à la première personne.
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Depuis l'arrêt "Dobbs v. Jackson" du 24 juin 2022, annulant le caractère constitutionnel du droit à l’avortement acquis à la suite du procès "Roe v. Wade" de 1973, les lois anti-IVG se sont implacablement durcies dans certains États américains. Au Texas, sous l’influence de législateurs particulièrement réactionnaires, le phénomène a même débuté un an plus tôt.
Le documentaire "The Fight for Abortion in Texas" suit le combat d'Amanda Zurawski et d'autres femmes qui se sont vu refuser un avortement thérapeutique alors que leur fœtus était condamné et qu'elles encouraient un haut risque de septicémie. Avec leur combative avocate, les plaignantes, auxquelles la juge Jessica Mangrum a accordé le droit à un procès, se préparent activement à témoigner devant le tribunal d’Austin.
L'Avortement et le Corps Médical : Une Histoire Complexe
LSD questionne le droit à l'avortement, sa place dans la médecine, son histoire, et l’adhésion ou le refus des médecins face à l’avortement. Réalisation : Angélique TibauLa prise en charge de l’avortement, et avant lui de la contraception, a bouleversé le corps médical. Depuis plusieurs siècles, l’interdit de l’avortement pesait particulièrement sur la profession mettant en danger des milliers de femmes. Sa répression s’accompagnait de poursuites et de peines pour les personnes le pratiquant. Quelle est la place de l’acte d’avortement dans la médecine, son histoire, et l’adhésion ou le refus des médecins face à l’avortement ?
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