La justice distributive se concentre sur l'identification des critères et des processus permettant de répartir équitablement les coûts et les avantages matériels ou symboliques, tels que les revenus, la richesse et le statut, entre des individus ou des groupes d'individus. Dans un monde globalisé où les inégalités distributives se creusent à l'intérieur des États et entre les sociétés, il est essentiel de définir des principes permettant une répartition plus juste des richesses à l'échelle mondiale. Il ne s'agit pas simplement d'étendre la justice distributive nationale à un territoire plus vaste, car l'échelle mondiale pose des problèmes spécifiques qui nécessitent une approche adaptée.
Les Fondements de la Justice Distributive Globale
Avant de déterminer comment distribuer les ressources à l'échelle mondiale, il est crucial de définir les circonstances dans lesquelles les considérations de justice distributive sont pertinentes et de démontrer qu'elles existent au niveau mondial. Une fois ce problème résolu, deux questions principales se posent :
- L'objet de la distribution : Qu'est-ce qui doit être distribué et selon quels critères ?
- Les acteurs de la distribution : Qui doit distribuer et à qui ? Quels sont les acteurs appropriés de la justice distributive (individus, États, ONG, entreprises, organisations internationales) ?
Il est impossible de répondre à ces questions sans tenir compte des multiples dimensions des injustices distributives globales, dont la plupart découlent d'une histoire marquée par l'esclavage, la colonisation, les guerres et l'oppression.
Conceptions Contemporaines de la Justice Distributive Globale
Les conceptions contemporaines de la justice distributive globale s'articulent autour de trois questions principales :
- Les conditions préalables : Quelles circonstances rendent pertinentes les considérations de la justice distributive ?
- Le sujet : Qui doit distribuer et à qui ? Selon quels principes (égalité, besoin, mérite) ?
Nous allons examiner ces conceptions en analysant :
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- Les conceptions comprenant la justice distributive globale en termes de justice internationale, à partir de la théorie rawlsienne et de sa réception contrastée.
- Les conceptions relevant de la justice distributive mondiale, pour lesquelles les individus du monde entier sont les principaux sujets de la redistribution à l'échelle globale.
- Les critiques récentes qui insistent sur le caractère trop abstrait des raisonnements menés dans ces deux ensembles conceptuels.
Dans cet article, l'expression « échelle nationale » sera utilisée au sens du mot anglais « domestic », c'est-à-dire pour signifier l'espace délimité par les frontières territoriales d'un pays, et non au sens restreint du mot français « nation », désignant un peuple doté d'une culture commune.
La Théorie Rawlsienne et la Justice Internationale
John Rawls est considéré comme l'initiateur du dialogue contemporain sur la justice distributive globale, bien qu'il en ait paradoxalement fait un point d'achoppement de sa réflexion. Avec le principe de différence énoncé dans la Théorie de la Justice, qui stipule que les inégalités socio-économiques doivent toujours être « au plus grand bénéfice des plus désavantagés », il offre un outil puissant pour penser une justice distributive globale. Cependant, en définissant l'objet de la justice distributive comme « la structure de base d'une société fermée, c'est-à-dire indépendante et sans relations avec d'autres sociétés », il refuse par la suite une telle extension.
Selon cette définition, les principes régissant la justice distributive à l'échelle nationale ne peuvent pas être simplement élargis à l'ensemble de la société mondiale. En réponse à cette contradiction supposée, certains philosophes, tels que Charles Beitz, Thomas Pogge ou Brian Barry, ont remis en cause le localisme de Rawls. D'après eux, l'échelle globale manifeste les conditions permettant de penser la justice distributive au même titre que l'échelle nationale.
Selon Rawls, les circonstances de la justice distributive sont définies par deux éléments contextuels :
- Des biens existants mais limités (contexte objectif).
- Des individus mutuellement désintéressés, c'est-à-dire non altruistes, avançant des revendications en conflit mais capables de coopération (contexte subjectif).
Ces théoriciens estiment que ces circonstances existent également à l'échelle globale. Les biens y sont existants mais limités, comme en témoigne l'existence d'énergies non renouvelables. De plus, ces biens sont théoriquement accessibles à toute la planète et peuvent donc faire l'objet de revendications concurrentes de la part des individus de tous les pays. Il est donc tout aussi capital de répartir équitablement les fruits de la coopération à l'échelle de la planète qu'à l'échelle d'un pays.
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Ces auteurs proposent d'appliquer les principes de la théorie rawlsienne de la justice distributive, et notamment le principe de différence, au cadre global. Les inégalités entre individus au niveau global ne pourraient alors être justifiées que si elles « profitent aux moins favorisé.e.s par l'inégalité ».
Ces premiers éléments d'analyse mettent en évidence deux directions possibles pour la théorie de la justice distributive globale :
- Les conceptions relevant de la justice internationale, qui tendent, dans le sillage de Rawls, à cantonner les principes de justice distributive au territoire national et à reléguer au domaine de l'humanitaire le traitement dû aux individus non membres de la communauté. Selon ces théories, le seul contexte où il est possible de penser et d'appliquer la justice distributive est le contexte national. Il en découle une conception relationnelle de la justice distributive : le fondement normatif de la justice distributive se situe uniquement dans les relations spéciales qu'entretiennent les individus entre eux, notamment dans leur appartenance à un même État ou à une même communauté.
- Les théories relevant de la justice distributive mondiale, qui s'intéressent à la justice distributive entre tous les êtres humains, pris individuellement comme sujets des obligations de justice distributive.
Pourquoi Privilégier l'Échelon National pour Penser la Justice ?
Pour les penseurs de la justice internationale, il s'agit de répondre à deux questions :
- Pourquoi la justice distributive se fonde-t-elle sur les relations spéciales qu'entretiennent les individus dans des communautés politiques particulières et ne concerne-t-elle pas tous les êtres humains en tant que tels ?
- Pourquoi une conception relationnelle de la justice distributive conduit-elle à privilégier l'échelle nationale, et non le niveau régional ou global ?
La première justification est fournie par John Rawls : une réflexion sur la justice distributive ne devient nécessaire et possible que là où la tension entre la rareté des biens et le conflit des intérêts d'un côté, et la reconnaissance d'un intérêt commun et d'une capacité à coopérer de l'autre, donnent naissance à un système de coopération entre les individus.
Un système de coopération se caractérise à la fois par une identité d'intérêts, puisqu'il procure une vie « meilleure pour tous que celle que chacun aurait eue en cherchant à vivre seulement grâce à ses propres efforts », et par un conflit d'intérêts, car les personnes « ne sont pas indifférent[e]s à la façon dont sont répartis les fruits de leur collaboration ». C'est de cette répartition que dépend le bien-être de chacun.e : elle a une influence profonde et originaire sur les perspectives de vie des individus. Il serait donc moralement injustifiable de laisser son organisation au hasard. Le système de coopération rend donc nécessaire la formulation de principes distributifs, destinés à assurer la justice de la répartition des avantages de la coopération.
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Si cette formulation est possible, c'est parce que le système de coopération est davantage qu'un ensemble d'activités coordonnées : il implique l'existence d'institutions sociales publiques, qui définissent par exemple les droits, les devoirs et les pouvoirs de certaines fonctions, ou la façon de traiter les individus ayant violé les règles. Le système de coopération est défini non seulement par des principes auxquels chacun a un intérêt à consentir, mais aussi « par des règles et des procédures publiquement reconnues. »
Par conséquent, en l'absence d'un État global, qui seul rendrait possible l'existence d'un système de coopération à l'échelle planétaire (mais qui poserait d'autres problèmes), s'assurer que les avantages produits par les efforts de chacun sont équitablement distribués et partagés est une tâche qui ne peut être envisagée qu'à l'échelle nationale.
Certains auteurs ont produit une variante de cet argument en remplaçant le concept de coopération sociale par celui de réciprocité. Ils partent du constat que les États fournissent aux citoyen.ne.s ou aux résident.e.s des biens collectifs nécessaires pour vivre et développer leurs projets de vie (écoles, système judiciaire, etc.). Dès lors, puisque tout le monde profite de ces biens collectifs d'une manière ou d'une autre, il est nécessaire de s'assurer que chacun.e y contribue équitablement, et en reçoive des bénéfices égaux : c'est le rôle de la justice distributive que de déterminer les critères de répartition des contributions et des bénéfices. L'existence de biens collectifs crée des obligations de réciprocité entre les contributeur.rice.s ; la portée de ces obligations circonscrit la portée de la justice distributive.
D'autres auteurs ont critiqué cet argument au motif qu'il ne tiendrait pas compte des transformations opérées par le système économique global, dont on peut estimer que d'une part, il a une influence « profonde et originaire » sur les perspectives de vie des individus (voir les phénomènes de dumping social, de délocalisation, etc.), et que, d'autre part, il est aussi défini par des « règles et des procédures publiquement reconnues », comme les objectifs établis par le Fonds Monétaire International. Il serait donc possible de défendre que la planète entière est un système de coopération au sens où l'entend Rawls.
Inversement, si l'on fait dépendre les obligations de justice du niveau de coopération entre les individus, il devient pertinent de prendre en compte les inégalités d'intégration entre les régions au sein même du cadre national, et de donner aux localités des droits spéciaux de redistribution sur une partie de leurs richesses, comme le revendiquent des régions comme la Catalogne.
Un autre argument justifiant le privilège de l'échelon national pour penser la justice peut être cherché du côté de la coercition. En effet, le système centralisé et hiérarchisé qu'est l'État détient le monopole de la contrainte sur les individus relevant de son autorité. Or, selon certains penseurs, un tel rapport coercitif est à première vue paradoxal, dans la mesure où il est appliqué à des agents autonomes. Le rôle de la justice distributive est donc d'en fournir une justification. En augmentant la liberté réelle dont jouissent ses bénéficiaires (en leur permettant d'accéder à une éducation, un système pénal, des allocations, etc.), la redistribution contrebalancerait la contradiction pratique que représente pour les individus la contrainte étatique. Dans la mesure où les institutions et organisations internationales ne mettent pas en œuvre de coercition semblable au niveau global, et où même les lois promulguées au niveau international font appel au pouvoir des États pour être appliquées, le contexte global ne saurait exiger une justification semblable.
Cet argument a été critiqué au motif qu'il existerait un rapport coercitif non pas seulement au niveau étatique, mais également au niveau global. Les frontières, par exemple, résultent selon certains auteurs d'un pouvoir contraignant s'exerçant à la fois sur les citoyen.ne.s ou résident.e.s, et sur les non-membres de l'État. Par conséquent, si la coercition constitue un critère pour la justice distributive, elle devrait pouvoir activer des obligations de justice distributive au niveau global et pas seulement national. Une réponse à cette objection a consisté à dire qu'il existe une différence entre la coercition entre…
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