L'œuvre de Didier Nourrisson, notamment son analyse du buveur au XIXe siècle, s'inscrit dans un contexte de mutations profondes des comportements liés à la santé et à la consommation. Cet article explore les thèmes centraux de ses recherches, en les reliant aux évolutions de l'hygiénisme, aux habitudes de consommation (notamment d'alcool), et aux mouvements de lutte antialcoolique qui ont marqué cette époque.

Santé, Hygiène et Éducation : Un Contexte en Mutation

En 1946, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définissait la santé comme « Un état complet de bien-être physique, mental et social et qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette définition, d'abord positive, est ensuite caractérisée par la négative, la santé apparaissant comme un moment d'échappatoire face à la menace constante de la maladie. Cette conception de la santé, typique du début de l'époque contemporaine, a évolué au fil des décennies grâce aux progrès de la médecine et aux mutations des comportements induites par des campagnes d'information et des mesures de prévention.

Didier Nourrisson, à travers ses ouvrages tels que Le Buveur au xxe siècle (1990) et Histoire sociale du tabac (2000), offre une approche éclairante de cet ensemble d'actions et de leurs limites. Ses travaux, ainsi que les recueils Éducation à la santé, xixe-xxe siècles et À votre santé ! Éducation et santé sous la ive République, qu'il a dirigés, mettent en évidence la complexité des enjeux liés à la santé et à l'éducation au cours de cette période.

L'Hygiénisme : Un Moteur de Changement

La préservation et l'amélioration de la santé passaient par l'hygiène. Olivier Faure, dans un de ses textes, consacre son analyse à l'histoire de l'hygiénisme, offrant une introduction pertinente aux autres contributions. L'auteur distingue deux phases : un « premier hygiénisme (fin xviiie-1870) », axé sur la lutte contre le déclin démographique, et un deuxième, qui émerge avec la révolution pasteurienne. La découverte des germes par Pasteur n'a pas immédiatement amélioré la thérapeutique, mais a permis des progrès significatifs dans le diagnostic et l'étiologie, entraînant de nouvelles mesures de santé publique telles que la création de dispensaires, de bureaux d'hygiène et de sanatoriums.

Julia Csergo, dans son article « Propreté et enfance au xixe siècle », souligne également cette rupture temporelle. La surveillance hygiénique des enfants progresse dans les années 1880, car la propreté devient, comme l'école, « gratuite et obligatoire ». L'enfant, souvent issu de familles où la crasse était considérée comme bienfaisante, reçoit à l'école ses premières leçons d'hygiène, est examiné par un médecin scolaire et baigné dans les piscines et bains-douches naissants.

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Mutualité Scolaire et Médecine Scolaire : Des Avancées Sociales

Les débuts de la Troisième République voient également la naissance de la mutualité scolaire, évoquée par D. Nourrisson. La loi du 1er avril 1898 institue les sociétés de secours mutuel afin d'assurer à leurs membres une aide en cas de maladies, blessures ou infirmités, offrant ainsi un statut aux sociétés scolaires existantes. Parallèlement, la médecine scolaire prend son essor, avec la mise en place d'une surveillance médicale dans les écoles, d'abord à Saint-Étienne en 1878, puis étendue à toute la France.

Nicole Verney-Caron, dans son analyse de la « petite histoire de la médecine scolaire », met en lumière les évolutions institutionnelles récentes, reflétant l'abandon du concept d'hygiène au profit de celui, plus vaste, de santé. Cependant, l'hygiène reste prédominante pendant une grande partie du xxe siècle, comme en témoignent les films réalisés par le service cinématographique du ministère de l'Agriculture, analysés par Frédérich Zach, qui mettent l'accent sur la lutte contre la maladie, l'hygiène corporelle et l'hygiène alimentaire.

Consommation, Publicité et Alcool : Un Triptyque Complexe

Plusieurs textes, signés en grande partie par D. Nourrisson, se penchent sur la consommation de boissons, d'aliments et d'excitants. Son histoire du tabagisme (xviie-xxe siècles) et son analyse des « Consommations alimentaires, publicités sanitaires » esquissent une réflexion sur l'évolution de la fonction de la nourriture, qui passe d'une fonction nutritive et festive à une fonction hygiénique et récréative. Cette transformation se reflète dans l'histoire des cantines scolaires et de l'introduction du lait à l'école, cet anti-vin prôné par Mendès-France après la Seconde Guerre mondiale.

L'Alcool : Entre Enseignement, Images et Armée

D. Nourrisson consacre également deux contributions à l'alcool : « Un enseignement anti-alcoolique à l'école » et « Arrêt sur les images de l'alcoolisme ». Thierry Lefebvre analyse des catalogues de films scientifiques réalisés par la firme Pathé dans les années vingt, traitant de l'alcoolisme, de la tuberculose et des maladies vénériennes. Il examine leur diffusion dans la France de l'entre-deux-guerres, évoquant au passage des figures marquantes comme Louis-Ferdinand Destouches (le futur Céline).

Jean-François Brun, quant à lui, exploite les archives du Service de santé des Armées durant la période 1945-1950, une période peu étudiée. Son analyse précise et intéressante tente d'évaluer les consommations et de confronter la diversité des comportements selon les catégories hiérarchiques et les armes. Il met en évidence la transmission de la consommation de la trilogie des « boissons hygiéniques » (vin, bière et cidre) et de rituels tels que celui de la poussière, né pendant la conquête de l'Algérie.

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La Lutte Antialcoolique au XIXe Siècle : Un Mouvement Moral et Social

Au XIXe siècle, l'industrialisation démocratise la consommation d'alcool, et des voix s'élèvent pour dénoncer ses méfaits. Les militants de la tempérance obtiennent des victoires durables dans la sphère publique comme dans la sphère privée. La peur de l'alcoolisme hante le XIXe siècle, atteignant son apogée en 1871, lorsque l'alcoolisme populaire est accusé d'être responsable de la défaite face à la Prusse et de la Commune. La consommation excessive d'alcool est perçue comme une menace pour la famille et le corps social, conduisant le buveur à outrepasser les bonnes mœurs et à devenir un révolutionnaire en puissance.

Les progrès de la révolution industrielle et des transports accélèrent la production et la diffusion des boissons alcoolisées, tandis que les débits de boissons se multiplient. L'hygiénisme réunit l'inquiétude morale aux considérations médicales, et les tentatives d'encadrement des débits de boissons se multiplient. Les femmes jouent un rôle important dans ce mouvement, au-delà du stéréotype de « gardiennes du foyer ».

Didier Nourrisson, avec Thierry Lefebvre et Myriam Tsikounas, a également étudié la publicité pour les psychotropes, mettant en lumière l'évolution des stratégies de persuasion utilisées pour promouvoir la consommation d'alcool, de tabac et de médicaments.

Sport, Éducation Physique et Sexualité : Des Dimensions Complémentaires

Le sport est un autre thème abordé dans les recueils dirigés par D. Nourrisson, notamment à travers les contributions de Thierry Terret. L'une est consacrée à la natation, tandis que les deux autres retracent l'histoire des doctrines et des institutions qui ont présidé à l'organisation des pratiques sportives à l'école. L'hygiène est au cœur de cette démarche, promue par la Ligue girondine d'éducation physique (1888) qui encourage la gymnastique suédoise et les jeux de plein air.

Enfin, un article marginal, réalisé par David Muheim et Carole Cortolezzis, aborde l'éducation sexuelle en milieu scolaire dans le canton de Vaud (1969-1999).

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