L'article explore la manière dont la Corse et les Corses ont été représentés dans les manuels scolaires français du XIXe au XXIe siècle. Il s'appuie sur un travail de recherche initialement intitulé « Éducation et identités : perspectives historiques », codirigé par Bruno Garnier et Vanessa Alberti. L'hypothèse centrale est que l'école publique française a tenté d'inculquer une forme d'identité nationale, parfois appuyée sur des identités locales, dans une conception patrimoniale de la nation. L'étude se concentre principalement sur l'ordre primaire, car les institutions d'enseignement secondaire étaient réservées à une minorité privilégiée. L'objectif est d'examiner les représentations de la Corse véhiculées par les manuels scolaires à travers une typologie.
L'évolution de la géographie scolaire : Contexte et enjeux
L'article retrace l'histoire de la géographie en tant que discipline scolaire, indispensable pour comprendre les données relatives à la Corse dans les manuels. C'est à travers les manuels de géographie que les représentations des populations et des régions françaises apparaissent au sein de l'institution scolaire. Ces représentations sont tributaires du projet politique d'instruction publique et de l'état de la géographie comme discipline scientifique et académique.
La période de 1830 à 1870 : Une discipline scolaire en gestation
Durant cette période, il est difficile de considérer la géographie comme une discipline scolaire constituée. Elle est plutôt une discipline auxiliaire de l'histoire ou une géographie administrative visant à faire connaître les subdivisions du territoire national. Le lien entre la production des savoirs scientifiques et l'enseignement de cette discipline est faible, car la géographie n'est pas encore un champ disciplinaire reconnu dans le monde universitaire. Les instructions officielles sont laconiques, et les auteurs de manuels n'obéissent pas à un corps de consignes structuré.
Cette situation découle d'un paradoxe : alors que l'État commence à s'intéresser à l'école primaire, la gestion effective des enseignements reste soumise au régime de la fréquentation scolaire. La loi Guizot de 1833 impose l'entretien d'au moins une école de garçons dans chaque commune, prévoit les conditions de recrutement et de formation des instituteurs, impose un certificat de capacité et jette les fondements du corps des inspecteurs primaires. Cependant, les programmes sont squelettiques, les inspecteurs partagent leurs pouvoirs avec les autorités locales et ecclésiastiques, et le financement de l'école dépend de la rétribution scolaire payée par les familles. Les gouvernements libéraux conservateurs estiment qu'il faut contenir le développement de l'école primaire pour qu'elle demeure l'école des rudiments destinée aux enfants du peuple. L'école primaire est donc livrée à elle-même, surtout en milieu rural.
Les débuts de la IIIe République : La géographie scolaire comme outil politique
Les débuts de la IIIe République marquent véritablement ceux de la géographie scolaire en tant que discipline constituée, ainsi que la prise de conscience des enjeux politiques de cet enseignement dans la formation du citoyen. Les manuels de géographie sont chargés de répandre une certaine vision de l'unité nationale et de donner une place particulière à la diversité des régions qui composent la nation.
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La réforme des programmes en 1872-1874, suite à l'enquête sur l'enseignement de l'histoire et de la géographie menée par Emile Levasseur et Auguste Himly, ouvre cette période. Cette enquête est initiée dans le contexte de la défaite dans la guerre franco-prussienne et des événements politiques intérieurs de 1871 (la Commune de Paris). L'école est alors accusée de nombreux maux, et Levasseur et Himly appellent à une transformation profonde de l'enseignement géographique. La géographie physique des contrées occupe une place plus importante, et l'expression « géographie économique » est citée dans un texte officiel. Les savoirs géographiques sont définis par leur finalité : donner des indications spatiales relatives aux possibilités de mise en valeur de la terre et d'échanges des productions.
L'influence de Vidal de La Blache et les enjeux patriotiques
Au cours des années 1880 et 1890, Paul Vidal de La Blache développe une nouvelle conception de la géographie, pensée comme une synthèse entre sciences naturelles et humaines. Elle s'intéresse à la combinaison d'éléments naturels et humains à l'échelle régionale et privilégie un projet scientifique de compréhension du monde.
Cependant, la géographie scolaire n'abandonne pas ses enjeux idéologiques, notamment patriotiques. Avec le secours de savoirs tirés des travaux scientifiques, traduits et simplifiés dans les manuels, la géographie enseignée dans les écoles de la IIIe République transmet l'amour de la grande patrie par la contribution des richesses régionales et coloniales à la grandeur de la France engagée dans une compétition internationale.
Le cas de la Corse : Détachement symbolique et contribution à la prospérité française
Pour ce qui est de la Corse, l'enjeu de l'enseignement de la géographie est double. Il s'agit, d'une part, de détacher symboliquement la Corse de l'espace italique pour la placer dans le giron de la République française, et d'autre part, de montrer que les ressources de la Corse doivent contribuer à la prospérité de la France. La Corse subit un traitement assez proche de celui des colonies dans les manuels scolaires.
L'accent est mis sur les terres incultes mais également sur les progrès de l’instruction publique qui orienteront les enfants vers le travail de la terre.
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Tensions entre savoirs scientifiques et construction idéologique
La construction idéologique d'une grande et unique patrie constituée de petites patries idéalement intégrées aux intérêts nationaux ne va pas sans tension avec les progrès de la géographie scientifique et en particulier avec l'idée vidalienne que la géographie scolaire doit transmettre des savoirs véritables. Cette tension est sensible chez Henri Hauser, économiste, historien et géographe à l’Université de Dijon, qui fut aussi l’auteur de manuels scolaires de géographie.
Hauser porte un regard critique sur la Corse et son exploitation par le gouvernement de la France. Il démontre la manière dont la France a exploité la Corse et explique comment la production industrielle de l’acide gallique est devenue son ennemi le plus redoutable. Il souligne que la France a produit la déforestation qui détruit l’économie locale en y installant une industrie de transformation dont les produits étaient demandés par les usines du monde entier. Il considère que le paysan corse n’a pas su mettre en valeur le sol sur lequel il vit.
L'évolution des représentations de la Corse : De l'homme rebelle au citoyen de la République
L’école, à travers les manuels de géographie, apparaît comme le révélateur des contradictions du rapport entre la Corse et la nation française. Le projet d’en faire une région comme une autre conduit progressivement à polir les rugosités attribuées à l’ethnotype corse. Initialement présenté comme un homme trapu et vigoureux, mais rebelle et sourd aux mutations du monde moderne, l’habitant de la Corse subit peu à peu l’assimilation dans la catégorie des citoyens de la République.
De la même manière, la géographie scolaire déplace physiquement la Corse pour la rapprocher de la France, au point de lui réserver, dans les cartes, une case qui la place à un jet de pierre de Nice et de Marseille. La plupart des manuels conçus en Corse agissent dans le même sens, en minimisant l’intérêt propre du territoire et de la population corses lorsqu’il ne s’accordait pas avec l’intérêt national.
Le rôle des indicateurs et des données objectives
Au plan strictement disciplinaire, les progrès de la géographie universitaire, dont les manuels se veulent la transposition, imposent un étayage scientifique que l’on voit se développer durant l’entre-deux-guerres. C’est ainsi que la comparaison des régions de France entre elles s’appuie de plus en plus sur des indicateurs et des données objectives, renonçant aux jugements péremptoires et aux affirmations gratuites. Cette démarche comparative doit être regardée comme le résultat d’un processus de normalisation où la visée idéologique demeure à l’œuvre, mais d’une façon implicite, et certainement plus efficace, puisque c’est, en quelque sorte, la science qui parle.
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