Le Débarquement de Provence, souvent éclipsé par son homologue normand, représente pourtant un événement majeur et décisif dans la libération du territoire français durant la Seconde Guerre mondiale. Cet article se propose d'examiner en profondeur le bilan de cette opération, en soulignant son importance stratégique, ses aspects militaires, ses conséquences politiques et sa dimension humaine.
Contexte et Planification de l'Opération Dragoon
L'idée d'un débarquement en Provence, initialement baptisée "Anvil" (l'Enclume), a germé dès la Conférence de Québec en août 1943, en complément du débarquement en Normandie (Overlord). La Conférence de Téhéran, en novembre de la même année, a vu Staline approuver le plan américain, espérant ainsi soulager le front soviétique par l'ouverture d'un double front en France. Contrairement à Winston Churchill, le général de Gaulle a soutenu avec ferveur ce plan, y voyant un moyen d'assurer une participation prépondérante de la France à sa propre libération.
La planification de l'opération, contestée principalement par Churchill, a débuté modestement en Sicile en décembre 1943 et s'est achevée à Naples au début du mois d'août suivant, sous la direction du général américain Patch. Les Français ont activement participé à cette préparation, mettant à profit leur connaissance de la Provence et leurs liens avec la Résistance pour une maîtrise approfondie du terrain. Les réexamens réguliers du débarquement ont eu une conséquence heureuse : à chaque remise en cause partielle, le général Patch a fait étudier des plans alternatifs, permettant ainsi de tenir compte de toutes les éventualités.
Les planificateurs ont également tiré profit des leçons apprises lors des opérations amphibies précédentes en Afrique du Nord (Torch), en Sicile (Husky), à Salerne (Avalanche), en Calabre (Baytown) et à Tarente (Slapstick). Toutefois, l'opération Overlord a également servi de leçon, notamment en ce qui concerne la consommation de munitions. Patch a initialement donné la priorité absolue au déchargement de grandes quantités de munitions, au détriment du carburant, afin de gagner à coup sûr la bataille des plages.
Déroulement du Débarquement et Forces en Présence
Le 15 août, marquant le 80e anniversaire de cet événement historique, l'opération "Dragoon" est lancée sur les côtes de Provence, mobilisant une flotte impressionnante de 2 000 navires de guerre. Les forces alliées, commandées par le général britannique Wilson, étaient composées de la 7e armée américaine du général Patch, comprenant le 6e corps d'armée du général Truscott, la division aéroportée du général Frederick, et surtout, de l'armée B française, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny.
Lire aussi: Activités éducatives : Débarquement en Normandie
Les troupes ont débarqué initialement sur les plages côtières entre Cavalaire et Saint-Raphaël. L'armée B, forte de 260 000 soldats, constituait le contingent le plus important des forces engagées, comprenant cinq divisions d'infanterie, deux divisions blindées, deux groupes de Tabors marocains, un groupe de commandos, un bataillon de choc, des unités de chars, des unités de parachutistes et des troupes de soutien logistique. La Marine française a également participé avec succès au débarquement, avec 34 bâtiments français et des fusiliers marins. Ces forces étaient principalement composées de troupes provenant des colonies africaines, des protectorats du Maroc et de Tunisie, ainsi que d'Algérie, mais aussi d'évadés de France, de militaires de la France Libre des Caraïbes, du Pacifique et d'Asie.
L'assaut sur les côtes a été précédé d'un bombardement aérien massif et systématique de la côte méditerranéenne, affaiblissant les défenses du Mur de la Méditerranée et rendant les services de renseignement allemands incapables de déterminer le lieu précis du débarquement. Dans les jours précédant le 15 août, les Alliés ont procédé à "l'encagement du champ de bataille" par de nouveaux bombardements aériens et navals, coupant du monde extérieur le territoire compris entre Hyères, Le Luc, Draguignan et Cannes. Cet encagement a été renforcé au sol par des unités de commandos français et le largage de 10 000 parachutistes dans la région du Muy.
À l'aube du 15 août, plus de 1 000 péniches de débarquement ont déversé sur les plages 85 000 hommes et 12 000 véhicules, protégés par les chasseurs-bombardiers. Le succès a été immédiat et total. Dans la foulée de l'assaut initial réalisé par les Américains, l'armée B du général de Lattre a débarqué. Les Américains ont simultanément protégé la tête de pont face à l'Italie et marché vers Aix-en-Provence pour soutenir la progression des Français vers Toulon et Marseille.
La Libération de Toulon et Marseille
La libération des ports de Toulon et Marseille constituait un objectif primordial de l'opération Dragoon, ces infrastructures étant essentielles pour l'approvisionnement des forces alliées. Les combats ont été acharnés, mais les deux grands ports ont été libérés avant la fin du mois d'août, avec une bonne avance sur les plans initiaux.
L'Armée B a été scindée en deux afin de mener quasi-conjointement la libération de ces deux villes. À partir du 18 août, les bombardiers alliés ont attaqué à plusieurs reprises la presqu'île de Saint-Mandrier, lieu de retranchement des Allemands. La rade et la ville de Toulon ont subi une campagne intensive de bombardements de la part des Alliés. Le 23 août, résistants et libérateurs alliés se sont rejoints dans le centre-ville de Toulon, et la ville a été libérée trois jours plus tard, grâce aux efforts conjugués de la 1ère Division de Marche d'Infanterie, de la 3e division d'Infanterie Algérienne, de la 9e division d'Infanterie Coloniale, des commandos d'Afrique, du Bataillon de Choc et des FFI. Le 28 août, la capitulation des Allemands de l'Arsenal du Mourillon et de la base très fortifiée de Saint-Mandrier a marqué la fin des combats à Toulon.
Lire aussi: Exploration de la crèche Le Tipi
Le même jour, à Marseille, le général français De Monsabert a reçu du général allemand Schaeffer l'acte de capitulation. Cette victoire a été le fruit d'une lutte menée par les Goumiers marocains, les Tirailleurs algériens et les Chasseurs d'Afrique de l'Armée B, aidés par les actes d'insurrections populaires encadrées par les FFI dès le 21 août.
Progression Alliée et Jonction avec les Forces Débarquées en Normandie
L'opération Dragoon ne s'est pas limitée à la libération des ports de Toulon et Marseille. Les forces américaines et françaises se sont lancées à la poursuite des forces de l'Axe en retraite. Les Allemands ont été pris entre deux exigences contradictoires : retraiter le plus vite possible et mener des combats retardateurs pour que le repli ne se transforme pas en déroute. Ils y sont parvenus ponctuellement à Montélimar.
Lyon a été libérée le 3 septembre. Le moment ultime est survenu le 12 septembre à Nod-sur-Seine, en Côte-d'Or, lorsque les hommes de la 2e DB débarqués en Normandie ont rencontré ceux de la 1re division française libre débarquée en Provence. Overlord et Dragoon venaient de se rejoindre, symbolisant le succès du double débarquement.
Les combattants de l'opération Dragoon ont accompli en trente jours une mission qu'ils avaient reçu l'ordre de remplir en cent vingt. Ils en ont payé le prix, avec 5 000 tués, répartis de façon presque égale entre Français et Américains, auxquelles s'ajoutent les pertes de la Résistance, difficiles à évaluer.
Bilan Humain et Matériel
Le bilan humain du débarquement de Provence est significatif. Le 15 août, environ 1 000 soldats alliés ont été tués ou portés disparus. Cependant, le nombre total de morts pour l'ensemble des combats s'élève à environ 5 000. Du côté allemand, environ 35 000 soldats ont été faits prisonniers dès le premier jour.
Lire aussi: Informations essentielles sur la crèche
Au 25 septembre 1944, jour de la fermeture de la dernière plage, plus de 324 000 soldats, 68 000 véhicules et 490 000 tonnes de ravitaillement avaient été débarqués. L'aviation alliée avait effectué 4 259 sorties le 15 août.
Importance Stratégique et Conséquences Logistiques
Le débarquement de Provence a eu des conséquences stratégiques et logistiques majeures. La libération rapide de la région a permis de fixer les troupes ennemies et de disposer de ports en eau profonde pour l'approvisionnement des armées alliées.
Les ports de Marseille et Toulon, remis en état par le génie américain, ont joué un rôle crucial dans le ravitaillement des forces alliées en marche vers l'Allemagne. Plus de 900 000 hommes et 4 millions de tonnes de matériel ont transité par ces ports jusqu'en 1945. Le général Eisenhower, ancien chef des armées alliées en Europe, a souligné l'importance de l'utilisation du port de Marseille pour le renforcement et l'approvisionnement des armées alliées via la vallée du Rhône.
Rôle de la France et Conséquences Politiques
Le débarquement de Provence a été l'occasion pour la France de réaffirmer son rôle de puissance majeure et de participer activement à sa propre libération. L'armée B, composée en grande partie de soldats issus des colonies africaines, a été le bras armé de la volonté du général de Gaulle de s'engager pleinement dans la libération du territoire national. Cette armée symbolise la diversité, la fraternité d'armes et l'engagement pour une France libre.
La participation de l'armée B et de la Résistance aux combats a eu des conséquences importantes sur le plan international, permettant à la France de se réintégrer parmi les grandes puissances victorieuses. Le général de Lattre de Tassigny a ratifié, à Berlin, le 8 mai 1945, au nom de la France, la capitulation allemande.
Un Héritage Mémoriel à Préserver
Malgré son importance historique, le débarquement de Provence reste souvent moins connu que celui de Normandie. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce relatif oubli, notamment le succès rapide de l'opération, le moindre nombre de victimes et le désintérêt d'Hollywood pour cette bataille.
Cependant, il est essentiel de préserver la mémoire de cet événement et de reconnaître le rôle crucial qu'il a joué dans la libération de la France. Des initiatives sont mises en place pour développer un tourisme de mémoire, comme le "chemin de mémoire" à Saint-Raphaël et le mémorial du Mont Faron à Toulon. Le département du Var a également lancé une application, "Var 1944", qui retrace l'événement et donne accès à des témoignages inédits.
Les commémorations du 80e anniversaire du débarquement en Provence offrent une occasion de raviver la mémoire de cet événement historique important et de rendre hommage aux soldats, résistants et civils qui ont contribué à la libération de la France.
tags: #débarquement #de #provence #bilan
