La berceuse africaine pygmée est une expression culturelle riche et complexe, profondément enracinée dans le quotidien et les traditions des peuples pygmées. Cet article explore l'origine, les traditions et les particularités de ces chants, en s'appuyant sur des recherches ethnomusicologiques et des témoignages d'artistes et de chercheurs.
Musique et Société Pygmée : Un Entrelacs Indissociable
La musique, chez les Pygmées, n'est pas un simple divertissement, mais un élément essentiel de la vie sociale et religieuse. Elle rythme le quotidien, de la naissance à la mort, et accompagne toutes les activités importantes. Comme l’écrit l’ethnomusicologue Simha Arom dans l’Encyclopédie des pygmées Aka : « à entendre chanter un chœur aka, c’est-à-dire l’ensemble d’un campement, on retient l’impression d’un extraordinaire entrelacs de voix et de timbres vocaux où prédomine le procédé du jodel ».
Une polyphonie complexe et fascinante
Les chants pygmées se distinguent par leur polyphonie riche et complexe, qui ressemble à des entrelacs de voix se croisant et se superposant. Cette polyphonie est souvent contrapuntique, une technique complexe et riche apprise dès la petite enfance. Les chants font également usage du jodel - l’alternance de la voix de tête et de la voix de poitrine - qui constitue également un élément culturel identitaire.
Une musique fonctionnelle et intégrée
La musique pygmée est avant tout fonctionnelle. Elle est liée directement à la vie sociale et religieuse. Elle est essentielle au bon déroulement des activités principales de la vie de tous les jours. On chante donc quotidiennement et les enfants, dès leur plus jeune âge, baignent dans cette ambiance où leur apprentissage est pris fort au sérieux. C’est que les Pygmées n’aiment pas les erreurs. Comme chez tout peuple chasseur, appels et imitations d’animaux font partie d’un environnement sonore quotidien. Un ensemble complexe de sons et de chants et une musicalité constante. D’ailleurs, les langues parlées par les Pygmées sont des langues tonales, ce qui explique beaucoup puisque déjà, pour savoir parler, il faut quasi savoir chanter !
Les Berceuses : Un Rituel d'Amour et de Protection
Parmi les différents types de chants, les berceuses occupent une place particulière. Elles sont un rituel d'amour et de protection, destinées à apaiser et endormir les nourrissons. Ces chants sont souvent simples et mélodieux, mais peuvent aussi être complexes et polyphoniques, reflétant la richesse de la tradition musicale pygmée.
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Transmission et apprentissage
L'apprentissage de la musique, et notamment des berceuses, commence dès le plus jeune âge. Les enfants baignent dans un environnement sonore riche et varié, où les chants et les rythmes sont omniprésents. Ils apprennent par imitation et participation, intégrant progressivement les techniques vocales et les mélodies.
Des paroles simples et évocatrices
Les paroles des berceuses sont souvent simples et répétitives, évoquant des images de la nature, des animaux ou des scènes de la vie quotidienne. Elles peuvent aussi contenir des prières ou des invocations aux ancêtres, pour protéger l'enfant des mauvais esprits.
Instruments et Techniques Musicales
Bien que la musique pygmée soit avant tout vocale, certains instruments sont utilisés pour accompagner les chants, notamment les percussions, les flûtes et les instruments à cordes.
Le sifflet hindewhu
Un instrument emblématique est le sifflet hindewhu qui leur permet d’alterner des sons chantés et sifflés, véritable fusion entre art vocal et instrumental. L’alternance de sons sifflés et chantés construit une musique continue dont le son sifflé (à hauteur invariable) est l’axe autour duquel gravite la mélodie. Cette synthèse vocale et instrumentale, très nette sur les enregistrements consacrés aux Ba-Benzélés (Rounder), a d’ailleurs impressionné plus d’un musicien américain ou européen, notamment Herbie Hancock.
L'arc musical
L'arc musical, tel que l'ongongo, est également utilisé, notamment dans le cadre de rites initiatiques comme le bwiti. Papa Dominique jouait aussi de l'arc musical ongongo, et comme il était un excellent guérisseur, il y avait beaucoup de patients qui venaient se faire soigner chez lui.
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La harpe-cithare
La harpe-cithare, bò.góngó ou ngɔ̀ mbí en aka, ngɔ̀ mbī ou bògōngō en baka, est également très répandue chez les Baka du Cameroun, bien que sa facture di…
Techniques vocales
Les Pygmées utilisent des techniques vocales complexes, telles que le yodel, l'ostinato et le hoquet. Le yodel, alternance de voix de poitrine et de voix de tête, est le véritable maître de cet ensemble vocal magnifiquement maîtrisé, envoûtant. Il faut écouter, par exemple, les études de yodel à une voix, puis à deux et successivement à plusieurs voix, sur le disque «Gabon, musique des Pygmées Bibayak» (OCORA C559053, ML0044 ). La complexité de la polyphonie y apparaît dans toute sa splendeur, progressivement, inexorablement, comme un filet qui se tisse petit à petit autour de l’auditeur. Ces chants calmes et d’apparence mélancolique s’étirent doucement, les uns autour des autres, les uns dans les autres, avec une densité rare.
Traditions et Rituels Associés
Les berceuses sont souvent associées à des traditions et des rituels spécifiques, liés à la naissance et à l'enfance.
Reconnaissance de l'ancêtre
Lorsqu’un enfant naît, on reconnaît en lui un ancêtre ou une divinité, à qui il faut adresser prières et hommages, ce qui se fait toujours en chansons. De même Si l'enfant n'est pas né normalement, s'il y a eu des problèmes à sa naissance, s'il a fallu que la mère suive un traitement particulier (si ce sont des jumeaux, si l'enfant n'est pas né dans la bonne position, etc).
Rites d'initiation
La musique joue un rôle central dans les rites d'initiation, qui marquent le passage de l'enfance à l'âge adulte. Il y a aussi la musique de l'initiation, sous ses deux formes : l'initiation sociale qui est le passage de l'enfant à la vie adulte, organisé par des sociétés féminines ou masculines pour affirmer la féminité ou la virilité de l'enfant ; l'initiation sacrée, qui se passait dans le bois sacré.
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Le Bwiti
Actuellement, ce qui a tendance à se généraliser, c'est l'initiation au Bwiti ; il paraît que quand on est initié au Bwiti, on voit comment Dieu a fait le monde. Ce n'est pas tout à fait vrai. La musique conduit le cérémonial, dès lors que c'est une liturgie, qui a un certain ordonnancement, comme dans l'église catholique. Le Bwiti est très proche de la messe, et par extension toutes les musiques liturgiques fonctionnent à peu près de la même façon : il s'agit de musiques apprises et récitées dans un ordre bien précis, et qui sont interprétées pas n'importe où, pas n'importe quand, pas dans n'importe quelles circonstances.
Menaces et Préservation
La culture pygmée, et notamment ses traditions musicales, est aujourd'hui menacée par la déforestation, la sédentarisation et l'influence des cultures extérieures.
Déforestation et perte de savoir-faire
En les chassant de leur cadre naturel, on les oblige à vivre dans des lieux où il y a la scolarisation, où la seule possibilité de survivre est d'acquérir les connaissances des autres, et notamment par l'école, par l'intégration à une certaine modernité. En tout cas ils sont vraiment malheureux, à les entendre. Au Gabon c'est pareil, ils essayent d'avoir cette double-vie, sauf que dans les parcs, ils n'ont plus aucun droit de manière officielle, et surtout pas celui de chasser. Ils deviennent des braconniers, en quelque sorte.
Importance de la préservation
Il est donc essentiel de préserver et de valoriser ce patrimoine culturel unique, en soutenant les communautés pygmées dans leurs efforts de transmission et de revitalisation de leurs traditions.
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