La figure de Gilgamesh, roi d'Uruk, est enveloppée de mystère, oscillant entre réalité historique et légende mythique. Son histoire, transmise à travers l'épopée qui porte son nom, est l'une des plus anciennes œuvres littéraires connues de l'humanité. Cet article explore les différentes facettes de Gilgamesh, de sa possible existence historique à son rôle central dans la culture et la littérature mésopotamiennes.

Gilgamesh : Un Roi Légendaire

Gilgamesh est souvent décrit comme un roi d'Uruk, l'une des principales cités sumériennes de Mésopotamie, située dans la plaine alluviale du Tigre et de l'Euphrate, dans l'actuel Irak. Les spécialistes estiment qu'il aurait régné aux environs de 2500 avant notre ère, au début de la période dynastique précoce, vers 2900 à 2350 avant J.-C. Il a probablement existé, mais nous n'en avons aucune trace historique, et nous ne connaissons le personnage qu'à travers une série de récits légendaires, dont l'Épopée de Gilgamesh est le plus connu.

L'Épopée de Gilgamesh est une vaste composition de quelque 3 000 à 3 500 vers, rédigée dans une langue sémitique, vraisemblablement au début du IIe millénaire, à l'époque dite paléobabylonienne que domine la figure du roi Hammurabi. Cependant, la version la plus complète que nous en possédons est beaucoup plus récente, et provient de la bibliothèque d'Assurbanipal (VIIe siècle) à Ninive. Ce récit a connu un immense succès dans l'Antiquité pendant près de deux mille ans. Des copies en ont été retrouvées sur de très nombreux sites, jusqu'en Palestine et en Anatolie, et il a été traduit dans diverses langues (hittite, hurrite).

L'Épopée de Gilgamesh: Récit d'une Transformation

L'épopée de Gilgamesh nous dresse le portrait d'un roi puissant et ambitieux, doté d'une force et d'une intelligence exceptionnelles. Il est décrit comme étant deux tiers dieu et un tiers homme, ce qui lui confère une stature divine et une puissance extraordinaire. Au début de l’Épopée, Gilgamesh apparaît comme un monarque inconséquent, davantage préoccupé par son plaisir que par ses obligations royales, forçant filles et garçons du pays à demeurer à son service. Son peuple est terrifié par sa puissance et ses caprices, car il est violent, cruel et règne sur son peuple par la terreur. Il use avec voracité de son droit de noces - son droit de cuissage - ce qui lui vaut l'inimitié de ses sujets.

Pour calmer ce jeune roi tyrannique, les dieux décident de créer Enkidu, qui fera office de compagnon pour le jeune roi. La déesse Aruru enrage et façonne Enkidu avec de l’argile, le personnifiant à l'image d'Anu le dieu du ciel, et de Ninurta, le dieu de la guerre. Enkidu est jeté sur Terre, non loin d’Uruk, où il ne tarde pas à rencontrer Gilgamesh. Il est une sorte de brute, née dans la steppe au milieu des animaux sauvages et vivant comme eux jusqu'au jour où une courtisane lui ouvre l'entendement en s'unissant à lui, le nourrit comme un homme et l'habille. Ainsi civilisé, Enkidu se rend à Uruk, où il est amené à se mesurer au roi.

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Horreur! Enkidu, horrifié, empêche Gilgamesh d’entrer dans la chambre où est étendue la jeune femme. Le combat dure longtemps, très longtemps! Bilan des opérations: non seulement Gilgamesh n’est pas battu, mais il a maintenant un allié aussi fort que lui… L'issue de l'affrontement reste indécise, et les deux héros deviennent amis, constatant que chacun a trouvé un partenaire à sa taille.

C’est justement pour cette relation assez ambiguë entre les deux hommes que l’épopée de Gilgamesh peut être considérée à bien des égards comme une ode à l’amour homosexuel. Bien sûr, la notion moderne de l’homosexualité n’est développée qu’au cours du Moyen-Age, notamment avec l’essor du Christianisme. Ce recul culturel est absolument nécessaire pour ne pas tomber dans les clichés et les raccourcis un peu trop rapides…. Il y a bien une autre façon d’analyser l’amitié/l’amour qui unit Enkidu et Gilgamesh. En effet, on l’a vu, Enkidu est créé de toutes pièces par la déesse Aruru. Il n’est pas un être comme les autres: constitué d’argile, le texte précise qu’il est le double de Gilgamesh mais, à la différence de ce dernier, son âme est entièrement pure. Le couple Gilgamesh/Enkidu peut donc être vu comme la personnification du bien et du mal qui forment chaque être humain. L’amour qui les unit, dans ce contexte, est l’union entre le bon et le mauvais, le yin et le yang.

En attendant, les deux amis, les deux amants, appelez-les comme vous voulez, rentrent chez eux, à Uruk. Ils fêtent comme il se doit leur victoire face aux Dieux. Gilgamesh brûle d'accomplir un exploit extraordinaire qui laisserait à jamais son nom gravé dans la mémoire des hommes. La rencontre d'Enkidu lui en fournit l'occasion, et tous deux décident de se rendre sur la Montagne, couper les cèdres qui y poussent. La Montagne est un lieu de luxuriance, situé en quelque sorte au-delà des frontières du monde, une sorte de paradis inaccessible au commun des mortels, et gardé par un être monstrueux, Humbaba. Au Liban d’abord où ils tuent le gardien de la forêt des cèdres, Humbaba.

À leur retour, ils sont fêtés comme ils le méritent, mais l'exploit a également attiré sur Gilgamesh l'attention d'Ishtar, déesse à la fois de l'Amour et de la Guerre. Celle-ci lui fait des avances, mais le héros l'éconduit injurieusement. Ivre de rage, la déesse envoie sur Uruk une créature de cauchemar, le Taureau céleste, qu'elle a réussi à obtenir de son père Anu, roi des dieux. Gilgamesh et son compagnon en triomphent cependant, et ridiculisent la déesse déconfite en lui jetant à la figure un (le !) membre de la bête.

Forts de leur victoire, ils continuent leur voyage, mais les dieux sont irrités par les exploits remportés par le duo. Elle envoie finalement une maladie à Enkidu, qui succombe peu de temps après. Ils décident alors de tuer Enkidu ; il succombe alors à la maladie.

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La Quête de l'Immortalité et la Sagesse Acquise

(Oui, bon. L’histoire se transforme maintenant en une quête pour l’immortalité. Gilgamesh vient, pour la première fois, d’expérimenter la mort d’un être cher. Il réalise alors le caractère éphémère de la vie humaine… Dévasté par la mort de son ami, Gilgamesh quitte à nouveau Uruk et cherche alors à rencontrer Utanapishtim. L’âme en peine, il part à la recherche d’un certain Ut-Napishtim, seul être humain à avoir survécu au Déluge. Un déluge? Eh oui, la plupart des civilisations ont leur propre vision du Déluge, c’est-à-dire d’un fléau envoyé par le ou les Dieux pour dépeupler la Terre. Ce dernier est en effet le « Noé mésopotamien », héros de l’Épopée d’Atrahasis qui offre la première version connue du mythe du Déluge.

Après un long voyage initiatique, Gilgamesh trouve finalement le sage Ut-Napishtim. Auprès de lui, Gilgamesh espère apprendre le secret de l’immortalité. Après lui avoir fait le récit du Déluge, ce dernier lui indique où il pourra se procurer l’herbe magique qui lui conférera la vie éternelle. Gilgamesh part à sa recherche au fond de la mer, la trouve et veut la rapporter à Uruk, mais sur le chemin, un serpent la dévore.

Happy end comme on les aime? Non! Mais ses aventures lui ont au moins enseigné que la seule destinée possible est d’accepter les limites de notre condition humaine… Le texte renvoie donc à un embryon de philosophie stoïcienne, des siècles avant qu’une telle philosophie ne se développe en Grèce!

Gilgamesh est finalement de retour à Uruk. Mais il n’est pas tout à fait bredouille… Sa quête lui a permis d’acquérir la sagesse. Exit le tyran sanguinaire qui s’octroyait le droit de cuissage sur ses sujets… Il deviendra un roi juste et sage.

La Redécouverte et l'Influence de l'Épopée

L’Épopée de Gilgamesh a été redécouverte voilà un peu plus d’un siècle, à la faveur du déchiffrement du cunéiforme. Mises au jour à la fin du 19e siècle près de Ninive, ancienne ville de l'Assyrie, dans le Nord de la Mésopotamie, des tablettes d'argile recouvertes d'une écriture indéchiffrable contenaient l'un des plus grands trésors du monde. L'épopée de Gilgamesh, désormais considérée par beaucoup comme le plus ancien poème épique du monde, avait été glissée dans ces écrits en secret, pour échapper à la censure des érudits de l'époque. L'histoire du demi-dieu Gilgamesh aurait pu être perdue mille fois. C'était sans compter sur la curiosité insatiable de George Smith.

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Changer de statut social dans l'Angleterre victorienne était ardu. Pour beaucoup, la perspective d'une carrière au prestigieux British Museum était impensable, mais George Smith a surmonté bien des obstacles pour y parvenir. Né en 1840 dans une modeste famille londonienne, George Smith est non seulement devenu un expert de l'écriture cunéiforme de l'ancienne Mésopotamie, mais a également fait une découverte qui a bouleversé les notions contemporaines de l'Histoire ancienne.

À l'âge de 14 ans, Smith quitte les bancs de l'école et devient apprenti dans une maison d'édition spécialisée dans les gravures de billets de banque. Ce travail exigeait une attention particulière aux détails visuels et aux modèles, une compétence particulièrement essentielle à la suite de sa carrière.

Son lieu de travail est situé sur Fleet Street, près du British Museum, dans le quartier de Bloomsbury. En 1860, Smith commence à y passer ses déjeuners pour nourrir son insatiable curiosité pour la Mésopotamie. Les découvertes qu'Austen Henry Layard et d'autres archéologues avaient faites récemment sur le site de Ninive le passionnent. Smith passe des heures au musée à étudier les tablettes d'argile et à apprendre à les déchiffrer.

Les tablettes étaient en akkadien, une langue ancienne à l'écriture cunéiforme. Ses caractères sont formés à partir de traits en forme de coins - ce que désigne la racine latine du terme « cunéiforme », cuneo. Déchiffrer l'akkadien exige dévouement et patience. Au fil du temps, les chercheurs travaillant au département des antiquités, qui croisent régulièrement George Smith, comprennent que ce dernier peut l'interpréter.

Ils ont informé Sir Henry Rawlinson, le plus grand érudit cunéiforme de l'époque, de l'existence de leur talentueux visiteur. Rawlinson, qui avait travaillé avec Layard à Ninive, a rencontré Smith et n'a pas manqué d'être impressionné par ses aptitudes hors-normes. Smith s'est montré particulièrement habile à repérer le fragment placé devant des tablettes d'argile brisées.

En 1861, Rawlinson convainc le musée d'embaucher Smith, initialement à temps partiel, pour trier le grand nombre de tablettes de sa collection. Les milliers de tablettes venaient pour la plupart de la bibliothèque de Ninive, construite par le roi assyrien Ashurbanipal au VIIe siècle av. J.-C. Fabriquées lorsque l'empire néo-assyrien s'étendait de l'Égypte à la Turquie, les tablettes ont été mises au jour dans les années 1850 par Hormuzd Rassam, un protégé de Layard. Comme les experts en écriture akkadienne étaient rares, la plupart des objets étaient simplement conservés au musée. Au cours de la décennie suivante, Smith les a étudié, perfectionnant sa compréhension des langues anciennes dont il est rapidement devenu un expert.

Des révélations singulières ont ponctué ses longues journées de travail au British Museum. Les dix premières années, Smith a réussi à trier les tablettes par dates correspondant à des événements israélites, aidant à retracer des parties de la chronologie biblique. Smith espérait se rendre au Moyen-Orient pour mettre au jour de nouvelles tablettes, mais le musée a préféré qu'il reste à Londres pour continuer de déchiffrer les tablettes déjà en sa possession.

Le grand espoir de Smith était que son travail puisse démontrer des liens avec des récits bibliques. En novembre 1872, un fragment de Ninive attire son attention. Pour un profane, cette pièce (maintenant connue sous le nom de tablette K.3375) ne semble pas très différente des autres. Mais des mots intriguent Smith. Une grande partie du lettrage, cependant, est obscurcie par une couche de crasse. Smith, tout anxieux qu'il est, doit attendre plusieurs jours avant que la tablette lui soit retournée nettoyée.

Quand la tablette restaurée est placée devant lui, il déchiffre les caractères et confirme son intuition - ils font partie d'une histoire narrant une grande inondation, dont beaucoup d'éléments clés font résonance à la Genèse et au déluge. Ces tablettes étaient cependant beaucoup plus anciennes que les premières versions de la Bible.

La découverte de Smith fait sensation, non seulement dans le milieu universitaire mais aussi auprès du grand public. En échange de l'exclusivité, le London Daily Telegraph offre le financement d'une fouille menée par George Smith au Moyen-Orient. Il a pour mission de trouver les pièces manquantes de l'histoire commencée par ses traductions initiales.

La carrière de Smith évolue ensuite rapidement. Après seulement quelques jours d'excavation à Ninive, il met au jour les fragments manquants à l'histoire de Gilgamesh. Quelques mois plus tard cette même année, il découvre d'autres fragments qui lui permettent de recomposer le récit.

Alors que Smith réunit ces nouveaux artefacts, un poème commence à naître sous ses yeux. Désormais connu comme l'Épopée de Gilgamesh, cet écrit était alors inconnu des chercheurs. Vraisemblablement composé vers 1800 avant J.-C., c'est l'un des plus anciens poèmes épiques.

Gilgamesh dans la Culture Populaire

Les voyages de Gilgamesh et d’Enkidu dans la culture populaire du XXIe s. L’Épopée de Gilgamesh a beau être l’une des plus anciennes épopées connues, elle n’en inspire pas moins les auteurs contemporains. Il serait d’ailleurs impossible de tendre à l’exhaustivité tant les créations autour de la figure du mythique roi d’Uruk et de son compagnon Enkidu sont nombreuses. En 2021, Charles Berberian, né à Bagdad en Irak, a publié aux éditions Futuropolis une bande dessinée intitulée Les amants de Shamhat. La véritable histoire de Gilgamesh. En collaboration avec le Musée du Louvre, l’auteur y réécrit le mythe et en interroge les origines, tout en s’inspirant des collections des Antiquités Orientales du musée pour ses dessins. Gilgamesh, en quête d’un ami, charge sa compagne Shamhat de lui en trouver un ; un triangle amoureux se dessine alors avec Enkidu. En parallèle, le roi commande une épopée à sa gloire et, pour donner de la matière à ce récit, part à l’aventure avec son compagnon.

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