Ésope, figure emblématique de la Grèce antique, est considéré comme le père de la fable. Son existence, toutefois, est enveloppée de mystère, mêlant faits historiques et légendes. Cet article explore les différentes traditions et hypothèses entourant sa vie, son origine et son époque, tout en soulignant l'impact durable de son œuvre sur la littérature mondiale.

L'énigme de sa biographie

Il n'existe aucune certitude quant à la vie d'Ésope. Les informations disponibles sont fragmentaires et souvent contradictoires, issues de sources diverses et parfois tardives.

Témoignages antiques : Le témoignage le plus ancien sur Ésope est celui d'Hérodote, qui le décrit comme un esclave ayant appartenu à Iadmon, en même temps que Rhodopis. Cette vision est reprise par Héraclide du Pont, qui le présente comme originaire de Thrace, près de la mer Noire. Un certain Eugeiton corrobore cette thèse, affirmant qu'Ésope était de Méssembrie, une ville thrace située sur la côte. Cependant, la tradition la plus répandue fait d'Ésope un Phrygien. Des auteurs tels que Phèdre, Dion Chrysostome, Lucien, Aulu-Gelle, Maxime de Tyr, Aelius Aristide, Himérios, Stobée, Suidas s'accordent à lui attribuer la Phrygie comme patrie. Certains précisent même sa ville natale : Cotyaion selon la Souda et Constantin Porphyrogénète, ou Amorion selon la vie légendaire d'Ésope.

L'origine de son nom : L'origine non grecque du nom Αἴσωπος a alimenté les spéculations sur sa provenance. Certains y voient un nom phrygien, rapproché du fleuve phrygien Αἴσηπος ou du guerrier troyen Αἴσηπος mentionné par Homère. D'autres l'associent au mot Ἢσοπος trouvé sur un vase de Sigée. Une autre tradition le fait Lydien, en raison de son esclavage chez Xanthos, un Lydien selon Héraclide.

Conclusion sur son origine : Face à ces traditions divergentes et aux conjectures qui les sous-tendent, il est difficile de trancher sur l'origine d'Ésope. Il est préférable de reconnaître l'incertitude et d'admettre que sa véritable origine reste inconnue.

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Une chronologie incertaine

L'époque à laquelle Ésope a vécu est également sujette à débat. Hérodote le situe comme contemporain de Rhodopis, ce qui le ferait vivre entre 570 et 526 avant J.-C. Phèdre le place entre 612 et 527 avant J.-C. Selon une hypothèse de M.L. West, sa légende se serait formée à Samos.

Ainsi, il est généralement admis qu'Ésope aurait vécu entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère.

La légende d'Ésope

La légende d'Ésope nous est parvenue grâce au récit de Maxime Planude, un érudit byzantin du XIIIe siècle qui a popularisé une Vie d'Ésope à partir de sources datant probablement du Ier siècle. Ce texte est un mélange de traditions diverses, certaines anciennes, d'autres de l'époque romaine. Un emprunt important est le récit de la vie d'Ésope à Babylone, qui est une transposition du récit de la vie d'Ahiqar, un sage assyrien. La Fontaine s'est inspiré de ce récit pour sa Vie d'Ésope le Phrygien, placée en tête de son recueil de fables.

Un portrait physique repoussant : Selon ce récit, Ésope était d'une laideur extrême : tête pointue, nez camus, cou court, lèvres saillantes, teint noir (d'où son nom, qui signifie "nègre"), ventre proéminent, jambes arquées et dos voûté. Il surpassait en laideur le Thersite d'Homère. De plus, il était lent à s'exprimer et sa parole était confuse et inarticulée. Ces traits caricaturaux ont alimenté des spéculations sur sa possible négritude.

Le don de la parole : La légende raconte qu'Ésope, ayant rêvé que la Fortune lui déliait la langue, se réveilla un jour guéri de son bégaiement.

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Un parcours initiatique : Acheté par un marchand d'esclaves, il arrive dans la demeure d'un philosophe de Samos, Xanthos, auprès duquel il rivalise d'astuces et de bons mots. Finalement affranchi, il se rend auprès de Crésus pour tenter de sauvegarder l'indépendance de Samos. Il réussit dans son ambassade en contant au roi une fable. Il se met ensuite au service du «roi de Babylone», qui prend grand plaisir aux énigmes du fabuliste. Il résout aussi avec brio les énigmes qu'aurait posées à son maître le roi d'Égypte. Voyageant en Grèce, il s'arrête à Delphes, où, toujours selon la légende, il se serait moqué des habitants de Delphes parce que ceux-ci, au lieu de cultiver la terre, vivaient des offrandes faites au dieu. Pour se venger, les Delphiens l'auraient accusé d'avoir volé des objets sacrés et condamné à mort. Pour se défendre, Ésope leur raconte deux fables, La Grenouille et le Rat et L'Aigle et l'Escarbot, mais rien n'y fait et il meurt précipité du haut des roches Phédriades.

Ésope, un anti-héros : Au cours de sa vie d'esclave, Ésope livre un combat incessant contre son maître Xanthos. La réalité historique de la prodigieuse destinée de cet ancien esclave bègue et difforme, qui réussit à se faire affranchir et en vient à conseiller les rois grâce à son habileté à résoudre des énigmes, est souvent mise en doute. Le récit de la vie d'Ésope est marqué par le rire, la bonne blague au moyen de laquelle le faible, l'exploité, prend le dessus sur les maîtres, les puissants. En ce sens, Ésope est un précurseur de l'anti-héros, laid, méprisé, sans pouvoir initial, mais qui parvient à se tirer d'affaire par son habileté à déchiffrer les énigmes.

L'héritage d'Ésope

Ésope était déjà très populaire à l'époque classique, comme le montre le fait que Socrate lui-même aurait consacré ses derniers moments de prison avant sa mort à mettre en vers des fables de cet auteur. Le philosophe s'en serait expliqué à son disciple de la façon suivante : « Un poète doit prendre pour matière des mythes […] Aussi ai-je choisi des mythes à portée de main, ces fables d'Ésope que je savais par coeur, au hasard de la rencontre. » Diogène Laërce attribue même une fable à Socrate, laquelle commençait ainsi : « Un jour, Ésope dit aux habitants de Corinthe qu'on ne doit pas soumettre la vertu au jugement du populaire. » Or, il s'agit là d'un précepte aujourd'hui typiquement associé au philosophe plutôt qu'au fabuliste.

La transmission des fables : Ésope est probablement plutôt un conteur qu'un écrivain. Les fables que nous avons sous son nom n'ont pas été écrites par lui mais sont postérieures. Sa réputation était si grande que toutes les fables déjà populaires, remontant à la plus haute antiquité, dont il circulait des rédactions en prose, lui ont été attribuées. Les cent quarante fables recueillies par Planude, écrites dans une prose assez sèche (on a cru longtemps qu'elles avaient été rédigées par des moines byzantins parce que les moralités semblaient tirées de l'Évangile), seront portées au nombre de deux cent quatre-vingt-dix-sept au xviie siècle, puis au nombre de quatre cent soixante-quatorze au xixe (cent quarante-neuf sont fournies par un manuscrit de Florence du xiiie s.). Socrate dans sa prison mettait en vers celles qui lui restaient en mémoire. Ces fables « d'Ésope » seront même traduites en vers français par Gilles Corrozet (1542) et mises en quatrains par Bensérade (1678). La Fontaine s'en est fréquemment inspiré. C'est en l'honneur d'Ésope que les poètes du Moyen Âge baptisent « Ysopet » leurs recueils de fables.

La nature des fables : Ces petits récits, où les animaux donnent des leçons aux hommes, sont issus de la tradition orale : ils ont dû longtemps se transmettre par la bouche des aïeules et des nourrices. Le peuple grec du vie siècle, déjà soucieux de morale pratique, souhaite alors les voir fixés par l'écriture. La narration d'une anecdote à personnages animaux, ou parfois végétaux, agissant et parlant comme les humains et, le cas échéant, en leur compagnie, a toujours servi à illustrer des leçons de prudence ou de morale pour les hommes. « Fable », issu du latin fabula, est le terme que le théâtre utilise traditionnellement pour désigner l'histoire racontée - là où le grec, et la Poétique (env. 340 av. J.-C.) d'Aristote tout particulièrement, emploie le terme muthos.

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L'influence d'Ésope : Les fables d'Ésope, recueillies par Démétrios de Phalère, font partie de la culture des peuples indo-européens et représentent sans doute le recueil de fables le plus lu de la littérature. Il inspira de nombreux fabulistes après lui, dont Phèdre. Jean de La Fontaine s'en est fréquemment inspiré.

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