Arthur Rimbaud, adolescent rebelle et poète précoce, demeure une figure fascinante de la littérature française. Son abandon de la poésie à l'âge de vingt et un ans, suivi de sa disparition aux confins de l'Afrique et de l'Asie, ne font qu'accroître l'attrait du personnage qu'il s'est créé et qui continue d'obséder l'époque moderne. Véritable « voyant », selon ses propres termes, il exprime les vertiges de l'hallucination dans une langue audacieuse et pure, se positionnant comme un jalon essentiel entre le romantisme et le surréalisme. Né à Charleville le 20 octobre 1854, son parcours est marqué par une soif insatiable de nouveauté et une quête incessante d'un univers parallèle.

Une Enfance Sous le Signe de la Rébellion

Les Premières Années à Charleville

Arthur Rimbaud voit le jour dans une famille marquée par des contrastes. Son père, Frédéric Rimbaud, est un officier subalterne, tandis que sa mère, Vitalie Cuif, est d'origine paysanne. Après la naissance de leur cinquième enfant, les parents se séparent, laissant Arthur grandir à Charleville sous la surveillance stricte et exigeante de sa mère.

Un Élève Brillant et Réfractaire

Malgré un environnement familial austère, Arthur se distingue par ses excellentes études au collège de Charleville. Cependant, il se signale également par son goût prononcé pour la révolte, notamment contre l'ordre social et la religion. Son intelligence d'élite, particulièrement en vers latins, lui vaut l'admiration de ses professeurs de lettres, malgré son athéisme et ses mœurs de « voyou ». Déjà à cette époque, il se montre à la fois un mauvais garçon et un bon poète.

L'Influence de Georges Izambard

L'attention de Georges Izambard, son professeur de rhétorique, joue un rôle crucial dans le développement de son talent poétique. Izambard, acquis aux idées révolutionnaires, stimule les premiers essais poétiques de Rimbaud, tels que « Les Effarés » (1870) et « Le Dormeur du val » (1870). Il lui fait découvrir les parnassiens tels que Leconte de Lisle, Banville, Verlaine. Rimbaud écrit son premier poème, Les Étrennes des orphelins.

Fugues et Quête d'Indépendance

Réfractaire à toute forme d'autorité, Rimbaud effectue plusieurs fugues. La première a lieu à Paris, en août 1870. Arrêté en gare du Nord sans billet, il est incarcéré à la prison de Mazas, puis renvoyé à Charleville. Ces escapades témoignent de son désir ardent de s'échapper de l'environnement provincial et familial qui l'étouffe.

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L'Éclosion du Génie Poétique

« Je est un autre » : La Naissance du Voyant

Le 13 mai 1871, Rimbaud écrit à Izambard une phrase qui deviendra emblématique de sa conception de la poésie : « C'est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots. JE est un autre. » Pour Rimbaud, le poète doit se débarrasser de toutes les conventions, les cultures et les discours qui l'entravent, afin de se connaître véritablement. Il annonce à Izambard qu’il veut être poète et que pour cela il faut se faire voyant. « Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots. - Je est un autre ».

La Rencontre avec Verlaine et l'Aventure Parisienne

À la fin du mois d'août 1871, Rimbaud adresse à Paul Verlaine cinq de ses poèmes. Verlaine, enthousiasmé par ces textes, invite le jeune poète à venir dans la capitale. Rimbaud arrive à Paris en septembre, emportant avec lui sa dernière composition, « Le Bateau ivre ». Il a à peine dix-sept ans.

Une Relation Passionnée et Orageuse

Entre Rimbaud et Verlaine, c'est le début d'une relation passionnée et orageuse, entrecoupée de nombreuses ruptures, et d'un périple qui les conduit en Belgique, à Londres, à Charleville, à Londres encore, à Roche (près d'Attigny), de nouveau à Londres puis en Belgique. Cette liaison tumultueuse marque profondément la vie et l'œuvre des deux poètes. Mathilde, l’épouse de Verlaine est souffrante, elle demande à Verlaine d’aller quérir un docteur, il croise Rimbaud sur la route. Rimbaud lui annonce qu’il part pour Bruxelles avec lui. Rimbaud réussit à le convaincre de partir avec lui pour la Belgique « Laisse-nous tranquille avec ta femme. Viens je te dis, on s’en va. Verlaine ressent de la culpabilité à chaque fois que l’ivresse n’est pas suffisante pour qu’il perde la tête. Il écrit quelques jours après son départ « Ma pauvre Mathilde, n’aie pas de chagrin, ne pleure pas. Je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour.

Le Bateau Ivre : Une Maîtrise Précoce

Avec « Le Bateau ivre » (1871), le jeune poète semble déjà dominer l'esthétique de ses modèles. Sa maîtrise impressionne et lui vaut un accueil favorable dans les cercles littéraires parisiens. Il est admis au dîner des « Vilains Bonshommes », qui regroupe des écrivains et des artistes d'avant-garde. En octobre 1871, lors du premier dîner des parnassiens, auquel il est convié, il fait la lecture de son Bateau Ivre. Le « nourrisson des muses » fascine, enchante et soulève l’enthousiasme de la communauté des poètes parisiens.

Provocation et Scandale

Toutefois, la personnalité provocante de Rimbaud choque son entourage. Ses reparties causent de grands scandales, et son comportement iconoclaste dérange les conventions bourgeoises.

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Une Saison en Enfer : L'Autobiographie d'un « Délire »

Sous le choc de sa relation avec Verlaine, Rimbaud achève un récit autobiographique où il exprime ses « délires » : « Une saison en enfer » (1873). Il édite lui-même ce recueil, mais s'en désintéresse aussitôt. Ce recueil est sûrement l’œuvre de Rimbaud la plus connue et reconnue, Rimbaud l’écrit à seulement dix-neuf ans dans la solitude de la ferme de Roche entre les mois d’avril et août 1873. Ce recueil témoigne de deux épisodes douloureux dans la vie de Rimbaud, l’exil à Londres, où accompagné de Verlaine il fuit le scandale provoqué par leur homosexualité, et la dispute pendant laquelle Verlaine tira deux coups de feu. Ce recueil est très personnel, il relate la vie de son auteur, d’une idéalisation de la jeunesse à l’expression de la folie. Arthur Rimbaud fait part de ses doutes, ces textes sont écrits lorsque Rimbaud est en proie à la solitude, aux regrets et à la tristesse. Rimbaud use d’un langage imagé, fait de métaphores et d'ellipses. Les poèmes constituant Une Saison en Enfer sont définis comme « recueil de petites histoires en prose », par Rimbaud lui-même dans un écrit à Delahaye (écrivain, biographe français et ami d’Arthur Rimbaud). Verlaine qualifie ce recueil comme une « Autobiographie psychologique ».

Le Dérèglement des Sens et la Quête d'une Langue Nouvelle

Rimbaud se lance dans une exploration radicale de la perception, cherchant à « trouver une langue » en déstructurant la phrase, en rompant les rythmes accoutumés, en inventant des sensations nouvelles et en bouleversant les anciennes. Il s'agit de faire communiquer les mondes du visible et de l'invisible. « J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. » (Une saison en enfer, Délires II, Alchimie du verbe).

L'Abandon de la Poésie et la Vie d'Aventure

Le Silence Poétique

À 20 ans, Rimbaud cesse son activité poétique et reprend une existence errante, mais seul cette fois. Il suit malgré lui les traces de son père militaire. Ce silence marque une rupture radicale avec le monde littéraire et le début d'une nouvelle phase de sa vie. Toute son œuvre, Arthur Rimbaud l’a écrite en six ans, entre l’âge de quinze et de vingt et un ans, puis il s’est tu à jamais. Ce silence, devenu mythe, ce mutisme poétique et quotidien reflète sans aucun doute l’impossibilité ou le renoncement d’un poète torturé à communiquer ses sentiments et ressentis. En six ans, c’est comme si toute l’absurdité de l’existence lui était apparue dans sa poésie, une vérité saisie entre deux bouteilles d’eau de vie à la Alfred Jarry, de nombreux épisodes délirants marqué de jeux avec sa propre matière fécale, ou autres provocations obscènes et blessantes vis à vis de ses pairs. Cet arrêt de l’écriture, soudain et pressenti dans sa poésie éclatante d’immaturité, signifie simplement le renoncement d’expliquer le schéma d’une existence illusoire, et également l’impossibilité de démontrer l’inexplicable à l’aide d’un outil si personnel qu’est la poésie. En six ans, Rimbaud a ouvert tant de portes tellement larges sur la présence d’une réalité enfouie dans celle que l’on perçoit, qu’il arrive parfois que l’on doute de leur légitimité. A-t-il saisi ce qu’il voulait saisir ? A-t-il eu la vision du sens profond de ce qui l’entourait ? Ce jeune homme a-t-il, seul, compris la vie ? Son autodestruction, chérie et souhaitée, ne fut-elle pas une étape obligatoire dans l’affirmation de son talent ? La souffrance qu’il s’est infligée, avec laquelle il se mutilait en écrivant sur ce qui germait en lui, n’était-elle pas nécessaire pour entrevoir l’invisible ? Rimbaud incarne une génération artistique, et peut-être même humaine. Les tabous, ou plutôt verrous, imposés par les normes des sociétés occidentales furent explosés par la volonté du poète, et ce besoin irrépressible d’expérimenter les facettes de l’existence, bien trop précieuse et courte pour passer à côté. Ceci n’est que l’avis d’un humble jeune homme - et qui n’engage que lui, mais il semble à mes yeux que son autodestruction et l’anéantissement de son talent incarne paradoxalement son génie. Selon Nietzsche, « Il faut du chaos en soi-même pour accoucher d’une étoile qui danse. »; mourir, se tuer pour essayer de vivre, ne voilà pas la seule façon de se sentir vivant lorsque la réalité n’est plus suffisante ? La renaissance, ou plutôt la naissance, voilà en fait ce qu’était le véritable objectif de Rimbaud : naître spirituellement et métaphysiquement pour pallier à une naissance physique et matérielle sans grand intérêt.

« L'Homme aux Semelles de Vent »

À partir de 1874 commence une errance qui ne se terminera qu'avec la mort. Celui que Verlaine surnommera « l'homme aux semelles de vent » va d'abord à Londres (1874), en compagnie de Germain Nouveau, puis en Allemagne (1875), pour apprendre l'allemand. Il se rend ensuite en Italie et à Batavia (aujourd'hui Jakarta) [1876] - il y déserte de l'armée coloniale hollandaise, dans laquelle il s'était engagé -, puis à Vienne (1877), en Suède et au Danemark. Il tente de gagner Alexandrie et séjourne à Chypre (1878 et 1879).

Commerce et Exploration en Afrique

Le 7 août 1880, Rimbaud se fixe à Aden, au sud de la péninsule arabique, où il signe un contrat avec une maison qui s'occupe du commerce des peaux. De 1881 à 1890, il est délégué au Harar, où il se fait également explorateur et commerçant d'armes (il conduit notamment une caravane d'armes vendues au roi d'Éthiopie Ménélik II). L'existence qu'il mène, connue par la correspondance échangée avec sa famille, est hasardeuse. À partir de 1885, il se met à son compte dans un trafic d'armes qui semble prometteur. Il étudie l'arabe et divers parlers indigènes, la géographie, les arts de l'ingénieur et de l'explorateur.

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La Fin Tragique et l'Héritage Littéraire

La Maladie et le Retour en France

Le 8 mai 1891, Rimbaud rentre en France pour se faire admettre à l'hôpital de Marseille. Il est atteint d'une tumeur cancéreuse à la jambe droite qui nécessite une amputation. Il meurt à Marseille le 10 novembre 1891, à l'âge de 37 ans.

Un Mythe Hantant le XXe Siècle

La destinée d’Arthur Rimbaud forme un volet complet de son œuvre : l’héritage littéraire du poète est indissociable des péripéties de sa vie, cristallisés après sa mort dans un mythe qui hante le xxe siècle. Car les « pouvoirs surnaturels » qu’il revendique (« Adieu », Une saison en enfer, 1873) font de Rimbaud un témoin et un acteur à travers l’écriture. Derrière sa présence au monde, difficile et éphémère, c’est le caractère d’Arthur Rimbaud qui fascine. Opposition à la morale bourgeoise, affirmée au cours de l’épisode amoureux avec Verlaine - « Il dit : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait" » (« Délires I. L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant.

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