Introduction

L'inconvenance, concept polysémique, se manifeste dans divers contextes, des faux pas interculturels aux transgressions artistiques. Cet article explore les multiples facettes de l'inconvenance, en particulier son utilisation comme ressort comique et outil de critique sociale, à travers l'analyse des œuvres de deux humoristes français emblématiques : Coluche et Pierre Desproges.

Définition et Contextes de l'Inconvenance

L'inconvenance ne se limite pas à l'antonyme de la "convenance" au sens de "bienséance". Elle englobe un large éventail de comportements inappropriés ou non conformes aux normes sociales. Le sociologue Romain Bertrand a mis en évidence l'inconvenance dans les contextes interculturels, où la méconnaissance des règles culturelles peut entraîner des malentendus et des faux pas.

Au sein d'une même société, l'inconvenance est également omniprésente. La vie sociale repose sur des principes et des règles qui encadrent les comportements individuels. Ce processus de socialisation, selon Norbert Elias, implique une "domestication des mœurs" et une régulation des comportements par le biais de lois, de manuels de savoir-être et de règles morales.

La transgression de ces conventions peut devenir un acte volontaire et signifiant. Dans l'art contemporain, l'inconvenance et l'incongruité sont utilisées comme des ressorts créatifs pour "choquer le bourgeois" et briser le confort des convenances. De même, dans le domaine du comique, le décalage verbal, l'incongruité et la levée des tabous sont des ferments du rire. La dérision des puissants, par exemple, permet une libération d'agressivité sans dommages immédiats.

L'Inconvenance Comique : Coluche et Desproges, Deux Approches Divergentes

Coluche et Pierre Desproges, deux figures majeures de l'humour français des années 1970 et 1980, ont chacun à leur manière cherché à repousser les limites du dicible en provoquant le rire par des postures, des propos et des thèmes inconvenants et choquants. Cependant, leur style et leur recours à l'inconvenance reposaient sur des bases divergentes.

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Coluche : L'Inconvenance Incarnée

Coluche a choisi de recourir constamment à l'inconvenance, en l'incorporant à son personnage et à son ethos. Contrairement à Desproges, qui adoptait des postures distanciées, Coluche endossait les habits de clown ou des personnalités qu'il croquait, se mettant lui-même en scène en situation inconvenante.

Sur le plan vestimentaire, la différence est frappante. Desproges apparaissait souvent en habit "classique", jouant d'un contraste entre sa tenue et ses provocations. Coluche, quant à lui, privilégiait un style vestimentaire décalé et provocateur.

Coluche cherchait à faire rire et/ou choquer par le biais d'inconvenances langagières et de postures jouant sur les registres de la vulgarité et de la trivialité, et en abordant des thèmes tabous tels que la sexualité ou le racisme ordinaire.

Il a, par exemple, beaucoup abordé les questions de sexualité, notamment dans son dernier disque Post mortem (1986). L’humour autorise chacun à aborder sans inhibition tous les sujets angoissants liés à la sexualité. Il s’agit de ridiculiser ces sujets, pour libérer une partie de l’énergie anxiogène qu’ils mobilisent chez l’homme. L’humour permet de mieux accepter la conversation sur des questions inquiétantes. Toutes les blagues sur les Noirs et le phantasme du sexe démesuré qui les accompagne n’ont ainsi pour seul but que de se rassurer par effet de contraste. La taille du phallus est en effet un mode de valorisation sociale des plus ancestraux. Moi, j’ai un copain qui en a une grande […] c’est pratique pour se déguiser. Il s’habille en pompe à essence et il se met le tuyau dans l’oreille. Mais il est vachement emmerdé, parce que quand il voit une belle fille, lààà !

Cette attribution aux Noirs d’un sexe démesuré filtre l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et nous permet de nous reconnaître en tant qu’êtres normaux.

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Coluche évoqua aussi dans cet album le sida, nouveau lieu de toutes les angoisses sexuelles de l’époque, pour le désinvestir partiellement des tensions émotionnelles. La peur a pour origine l’impuissance de la science face à la maladie ; l’humoriste trouve aussitôt une réponse triviale et inconvenante mais qui ne remet plus en cause la responsabilité de la science, qui nous permet d’y croire encore : « Vous savez pourquoi la recherche sur le sida piétine ? Parce que les rats de laboratoire refusent de s’enculer ».

Quand il aborde le viol, il entend aussi déclencher des rires par l’inconvenance des propos tenus par ses personnages. Ainsi du blouson noir qui déclare, fier et partageux : « On l’a tirée à quatre dans les poubelles, c’est con, vous auriez dû venir ! ». Ou cet autre violeur qui se défend de façon indécente : « Le viol, c’est quand on veut pas, et moi je voulais ! ».

Coluche a également incarné la "beaufitude" sous le masque de personnages abrutis et racistes, tenant des propos inconvenants et imbéciles. Dans son sketch "On n'a pas eu de bol", il joue un chauffard alcoolique qui ne se remet jamais en cause face au danger qu'il incarne sur la route. On retrouve la même bêtise atavique chez l'auto-stoppeur, qui est la quintessence du sans-gêne. Le personnage principal fait des propositions ou des requêtes toutes plus inconvenantes les unes que les autres qui brisent les lois ordinaires de la courtoisie.

Des propos orduriers et fièrement racistes sont aussi mis dans la bouche d’autres personnages que Coluche a incarnés. Dans « Je me marre », le beauf, béret et baguette sous le bras, au bistrot devant un petit rouge, tape sur toutes les catégories d’immigrés : « Et puis d’abord qu’est-ce que c’est que ces Portugais qui viennent ôter le pain de la bouche à nos Arabes !? ». On retrouve cette figure du beauf xénophobe à la Cabu dans des sketches comme « Moi, ça va », « le CRS arabe », ou encore « le flic ».

L’inconvenance relève dans ces cas de l’exagération et du grossissement des traits propres à la caricature.

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Le moment le plus instructif pour étudier la façon dont Coluche a joué sur les ressorts de la provocation inconvenante est sa vraie-fausse candidature à l’Élysée, en 1981. Il a mené une campagne de dénonciation de la classe politique en ayant recours à tout le registre de l’inconvenance, afin de marquer une position politique et stratégique en rupture radicale avec les autres candidats. « Son goût pour la provocation et la vulgarité » eut pour objectif « de faire reculer les frontières de l’humour et de la dérision, dans une attitude de transgression des barrières respectables de l’humour », analyse Bertrand Lemonnier.

Au premier rang, on trouve la scatologie. J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus […].

Tout ici est inconvenant : il cible des gens marginalisés, ignorés des politiques car jugés infréquentables voire coupables ; il associe ces marginaux à des catégories sans aucune pertinence politique, comme les piétons ou les apprentis, ou que tout semble opposer comme les jeunes et les vieux. Et tout est unifié dans un appel final « pour leur foutre au cul avec Coluche ! ».

Il ne s’agit plus alors de désacralisation de la politique, mais bien d’une attaque frontale de déstabilisation, avec pour seul objectif une dépréciation totale du pouvoir. Coluche veut imposer l’idée selon laquelle le spectacle électoral n’est, en soi et par nature, qu’une vaste comédie où le public est traité avec mépris, en spectateur passif. Dans un entretien à Libération le 26 novembre 1980, à la question : « Roulez-vous vraiment pour Mitterrand ? » (titre du Quotidien de Paris deux jours auparavant), Coluche répondit : « Je ne roule avec personne, parce qu’ils sont tous en panne. Je roule surtout pour les abstentionnistes et les mécontents.

Et pour ce faire, le registre de la dérision qu’il mobilisa le plus fut celui de l’analité. C’est un moyen ancestral de satisfaire le désir de désacralisation du pouvoir. Il s’agit d’en rabaisser les détenteurs en les ramenant à leur statut d’homme le plus ordinaire. Par-delà les mises en scène, il rappelle la réalité dans sa trivialité, montrant que même les gouvernants n’y échappent pas : « Le fou du roi ramène l’homme à la matérialité corporelle que gomment les fastes royaux et les paillettes, à l’exigence des tripes, à la réalité des excréments ». C’est en effet un procédé séculaire, bien analysé par Bakhtine à propos de l’œuvre de Rabelais : « Le rabaissement est le principe artistique essentiel du réalisme grotesque : toutes les choses sacrées et élevées y sont réinterprétées sur le plan matériel et corporel » et « les jurons, grossièretés et expressions injurieuses de toute sorte sont aussi une source très importante de la conception grotesque du corps ». […] une volonté de puissance inefficace et insatisfaite, qui n’est qu’un désir de puissance frustré et, en fait, une impuissance.

Cela explique qu’on retrouve durant toute la campagne de Coluche tant d’allusions scatologiques et sexuelles. Dans ses supports de campagne qu’étaient devenus les journaux satiriques Charlie hebdo et Hara Kiri, il se présentait comme le candidat « Bleu, blanc, merde », en costume et haut-de-forme, mais culotte baissée, assis sur les toilettes. Il joua durant toute sa campagne avec ses amis caricaturistes du double sens du mot trône, celui, standard, du siège royal et celui, argotique, des toilettes.

De nombreux dessins (« les 22 affiches à découper et à coller partout » publiées dans Charlie hebdo, n° 542) vont mobiliser ce registre. On voit Coluche représenté par un dessin d’enfant, avec pour slogan « Voterz, caca, boudin », le r étant ostensiblement barré d’une croix pour montrer la faute d’orthographe. Mais on pourra aussi voter « prout » ou « caca prout ».

Le 5 janvier 1981, dans sa chronique de Libération, Coluche donne ce conseil aux électeurs : « Si vous ne faites pas aujourd’hui ce que vous avez dans la tête, demain vous l’aurez dans le cul ». C’est donc par un juste retour des choses que les électeurs doivent faire subir à la classe politique un vote sanction et autres outrages de nature corporelle, lui pissant à la raie tout en lui faisant un vaste doigt d’honneur, placé au bon endroit (selon deux autres dessins de la série des 22).

Enfin faut-il rappeler qu’il a terminé son meeting d’adieu à la campagne, nu, avec une plume enfoncée dans les fesses ? Pareille sortie, où il associe l’impudeur de la nudité corporelle à l’inconvenance de la plume, était un suicide politique radical, visant à la fois à s’interdire tout retour en arrière (il a été trop loin dans le choquant) et à éviter toute récupération possible du mouvement qu’il avait initié. Par ce geste final, Coluche utilise le même procédé mais change de cible.

Desproges : L'Inconvenance Subtile et Intellectuelle

À côté de ces démonstrations, Desproges ne semble pas inconvenant, surtout pas par la grossièreté. Et pourtant, il a choqué et choque encore : FR3 recevait des flots de lettres après chaque diffusion d’un épisode de Cyclopède, de même que France-Inter au moment des Chroniques.

Inconvenance de la forme (bien différente de celle de Coluche) comme du fond (évocation de sujets tabous), comme armes au service d’une haine des clichés, du grégarisme, du prêt-à-penser, de ce tout qui lui semble vraiment obscène, le Charity Business, la grand-messe du foot ou l’hypocrisie sociale. Mon but est de pousser une longue plainte désenchantée. Afin de massacrer à la hache les idées reçues.

Perfidie forestière ; langue fourchue ?

Gros mots, évocation du bas corporel et blasphèmes figurent en bonne place dans le lexique et la thématique desprogiens.

Ce sont des formes d’inconvenance linguistique et, aux yeux de certains systèmes de valeurs, ce sont aussi des inconvenances morales.

Nous retiendrons comme corpus principal (mais la démonstration pourrait s’étendre à la quasi-totalité des textes desprogiens) le Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis et les Chroniques de la haine ordinaire, où la densité des gros mots et des références au corporel permet un travail plus approfondi.

Nous verrons donc comment l’inconvenance touche le langage, mais de manière détournée, contrairement à Coluche.

Ce faisant, l’humoriste instaure un déplacement de l’inconvenance : le lecteur ou l’auditeur n’est plus choqué par l’emploi du gros mot en soi, dont l’abus dans la langue courante en français moderne a d’ailleurs souvent émoussé la force contestataire (« C’est con, j’ai raté mon train »), mais par le décalage cotextuel que Desproges lui fait subir.

Les réalités sexuelles sont certes très présentes chez l’humoriste, mais souvent évoquées dans un registre enfantin, à grand renfort de néologismes (forme de pudeur ?). Chaque samedi soir, à 22h15 précises, je range ma femme dans le lit et je la fais reluire jusqu’à la demie. Hélas, notre harmonie n’est pas parfaite : c’est une femme qui ne parvient pas t…

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