Les comptines et les berceuses, trésors de la culture libre, sont bien plus que de simples mélodies. Elles sont un héritage culturel, un outil d'éveil et un vecteur de transmission émotionnelle. Cet article explore l'histoire, les fonctions et l'importance de ces chants dans le développement de l'enfant et le maintien du lien social.

L'omniprésence des comptines : un héritage culturel

Les comptines pour bébé sont ces petites chansons entêtantes que l’on apprend dès l’école maternelle et dont on se souvient toute sa vie ! Les comptines semblent exister depuis toujours, avec de très anciennes qui restent populaires aujourd’hui, et des nouvelles qui sont inventées. Elles traversent les âges et les cultures, se transmettant oralement de génération en génération.

Exemples de comptines populaires

  • Ah ! Les crocodiles : Cette comptine très célèbre est à l’origine un chant de marins du 19e siècle, devenue comptine pour les enfants au 20e siècle.
  • Une souris verte : Une souris verte est certainement la plus connue des comptines ! Très jeunes, les enfants apprennent cette chanson leur permet de travailler leur motricité et coordination, et est ainsi toujours autant appréciée des instituteurs et institutrices !
  • Il était un petit navire: Cette comptine, aussi connue sous le nom “Il était un petit homme” remonte aux années 1950, et serait écrite par Gabrielle Grandière, sans que cela ne soit confirmé.
  • Sur le pont d’Avignon : Sur le pont d’Avignon est une comptine très ancienne qui remonterait au 15e siècle !
  • Meunier tu dors : Meunier tu dors serait issue d’une chanson de Léon Raiter, un compositeur et éditeur de musique français d’origine roumaine mort en 1978, et de Fernand Pothier. Mais encore aujourd’hui, il y a peu d’informations à ce sujet.
  • Lundi matin : Cette comptine traditionnelle daterait du 19e siècle, et ferait référence à Napoléon III, sa femme et son fils. Cette comptine est toujours aussi populaire, car elle est très pratique pour apprendre les jours de la semaine aux enfants.
  • Ainsi font font font : Voici une autre comptine parfaite pour apprendre la coordination et développer la motricité d’un enfant, et ce dès son plus jeune âge !
  • Frère Jacques : Cette comptine aux paroles très simple peut être apprise avant même qu’un enfant sache parler.
  • Savez-vous planter les choux ? : Ah ! Cette comptine ne vous dit peut-être rien, mais son refrain est pourtant très connu !
  • Alouette, gentille alouette : Les origines de cette comptine sont non seulement incertaines, mais elles sont également débattues ! Certains soutiennent qu’elle vient de France, d’autres des Etats-Unis et d’autres encore du Québec ; ce qui reste certains, c’est qu’Alouette reste très populaire dans le monde francophone. La structure de cette comptine est “à récapitulation”, c’est-à-dire que chaque couplet commence de la même manière, et plus la chanson avance, plus on y rajoute une phrase : dans ce cas, on y ajoute des parties du corps de l’alouette. Cette comptine est encore un parfait exemple de partage entre les enfants.
  • Promenons-nous dans les bois : Cette dernière est si populaire qu’elle est devenue un jeu chez les enfants. À l’extérieur, les enfants chantent le refrain de la chanson pendant qu’un adulte dit les paroles du loup, une fois la fin de la chanson terminée, l’adulte peut poursuivre les enfants pour les “manger”.
  • Dansons la capucine : Dansons la capucine invite les enfants à se réunir en ronde pour danser et chanter tous ensemble ! Cette comptine très courte et facile à mémoriser est la chanson idéale pour instruire le partage aux enfants.
  • Il court, il court, le furet : Cette comptine très entraînante et connue remonterait au 18e siècle mais son origine est vague. Ce qui est encore plus vague cependant est son sens, puisque certains disent qu’il s’agit d’un jeu très populaire chez les enfants à cette époque, l’équivalent du “jeu du loup” de nos jours.
  • Au clair de la lune : Les doubles-entendre ou sens cachés ne sont pas anodins dans les comptines et le plus connu est certainement celui d’Au clair de la lune. Cette comptine dont l’origine et l’âge restent incertains aujourd’hui n’a pas pris une ride ! Elle reprend de grands personnages de la commedia dell’arte, notamment Pierrot, et Arlequin qui est présent dans les couplets les moins connus. Encore une fois, cette comptine est très appréciée des enseignant.es, permettant aux enfants de danser ensemble, tout en chantant le refrain très facile et répétitif. Elle daterait du milieu du 18e siècle, bien qu’il soit toujours difficile de définir les origines de nos comptines favorites.
  • Fais dodo, Colas mon petit frère : Cette comptine est l’une des plus célèbre en France et au Québec, elle est également connue comme berceuse ; car les comptines pour bébé peuvent servir à les faire dormir ! Son origine n’est pas certaine, mais remonterait au 15e siècle, en s’inspirant d’un poème de cette même époque. La comptine est d’ailleurs écrite comme un poème, avec des verres, des rimes et une structure en hexasyllabes.
  • Savez-vous planter les choux : Les origines et le sens de cette comptine traditionnelles sont relativement obscurs, mais les paroles semblent parler des différences de richesses, matérielles et émotionnelles.

Le rôle essentiel des comptines dans le développement de l'enfant

Les comptines jouent un rôle important dans le développement du langage et de motricité d’un enfant, et sont donc très appréciées des enseignants, dès la petite section de maternelle. Elles sont un outil précieux pour l'apprentissage et l'éveil de l'enfant.

Développement du langage

Les comptines favorisent l'acquisition du vocabulaire, la compréhension des structures grammaticales et la discrimination des sons. La répétition des mots et des phrases facilite la mémorisation et l'apprentissage.

Développement de la motricité

Certaines comptines sont accompagnées de gestes et de mouvements, ce qui contribue au développement de la coordination motrice et de la conscience corporelle. Elles invitent les enfants à bouger, à danser et à explorer leur environnement.

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Développement social et émotionnel

Les comptines sont souvent chantées en groupe, ce qui favorise la socialisation et l'apprentissage du partage. Elles permettent aux enfants de développer leur confiance en soi, leur créativité et leur sensibilité artistique.

Berceuses : un cocon sonore pour l'apaisement

Les berceuses, quant à elles, sont des chants doux et mélodieux, destinés à apaiser et à endormir les bébés. Elles sont un rituel de coucher essentiel, qui favorise le lien d'attachement entre l'enfant et ses parents.

La voix maternelle : un vecteur d'émotions

La vocalité maternelle y joue un rôle très particulier, en tant que vecteur de transmission des émotions et de lien entre la mère et le tout-petit enfant. La voix de la mère, douce et rassurante, est un véritable cocon sonore pour le bébé. Elle lui transmet un sentiment de sécurité et de bien-être, favorisant ainsi son endormissement.

Au-delà de l'endormissement : une fonction thérapeutique

Cette fonction a sans doute à voir avec un traumatisme originel : celui de la séparation du corps maternel. Sans doute le traumatisme que constitue la naissance puis les séparations successives auquel le bébé puis l’enfant sera confronté, est à la fois « guéri » et réactivé par le chant et le mouvement si particulier de la berceuse. En effet, aux origines de la berceuse, il y a une toute première mémoire dans le cerveau du bébé et de l’enfant, celui du bercement prénatal, intra-utérin, des sons et des mouvements qu’il perçoit bien avant sa naissance comme le précise la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle (2016 : 255) : « Encore à l’état fœtal, il est déjà bercé, lové dans les mots et l’imaginaire des parents de ceux qui l’entourent. Avant même de naître, l’enveloppe de son désir se constitue dans ce « berceau » de mots, d’attentes, de promesses, d’images dont il est enveloppé et qui l’accompagnent comme une mémoire générative depuis les générations antérieures. »

On sait grâce aux travaux menés à l’Université d’Helsinki (Cognitive Brain Research Unit) par Eino Partanen (2013) que les bébés peuvent apprendre leurs premières berceuses dans le ventre de leur mère. Anne Dufourmantelle est sans doute celle qui a exploré avec le plus de justesse la façon dont la berceuse relève d’un espace maternel archaïque , qu’elle baptise « la sauvagerie maternelle », un espace « littéralement pré-historique (non temporel comme disait Freud) qui rend possible la pensée, l’imaginaire, les représentations, un réservoir psychique en quelque sorte, ayant emmagasiné les “dits” des générations antérieures. »

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Berceuses du monde : une diversité culturelle

Les berceuses varient d'une culture à l'autre, reflétant les traditions et les valeurs de chaque société. Elles peuvent exprimer des joies, des peines, des espoirs ou des craintes. Certaines berceuses sont empreintes de mélancolie, tandis que d'autres sont pleines d'humour et de tendresse.

Culture libre et création artistique

La culture libre offre un espace d'expression et de création pour les artistes qui souhaitent s'inspirer des comptines et des berceuses traditionnelles. Elle permet de revisiter ces chants, de les adapter aux réalités contemporaines et de les partager avec un public toujours plus large.

L'importance de la transmission culturelle

Pour dire que c’est à partir d’une expérience bien accompagnée de la séparation que pourront se développer les capacités d’autonomie de l’enfant puis d’émancipation du jeune adulte et à son tour de transmission culturelle et de création. Selon Winnicott en effet, « l’espace potentiel entre le bébé et la mère, entre l’enfant et la famille, entre l’individu et la société ou le monde, dépend de l’expérience qui conduit à la confiance. Pour rappeler aussi que la première communauté culturelle se situe dans l’enceinte familiale et dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Et que l’accompagnement de cette communauté est fondateur dans la rencontre avec les formes de l’art. C’est leur médiation qui fait culture.

L'éveil artistique et culturel : un enjeu de société

Face au risque de « malnutrition culturelle4 », l’éveil artistique et culturel doit retrouver sa place dès l’attente de l’enfant, autant que dans son accueil et son accompagnement. Support pour la rencontre parent-enfant et l’émergence de la pensée du tout-petit, il est aussi le socle d’une filiation réussie en situation d’exil. Je pense au magnifique travail réalisé il y a quelques années par Geneviève Schneider5 dans une école maternelle de la Goutte d’Or avec des mamans d’origine africaine pour soutenir cette transmission, alors que celles-ci pensaient qu’en renonçant à chanter les berceuses de leur propre enfance, elles aideraient leurs enfants à mieux s’intégrer.

Les berceuses : reflets des peurs et des luttes

Si l’objectif premier de la berceuse reste l’endormissement de l’enfant, certaines berceuses collectées évoquent cet enfant comme un fardeau et nombre d’entre elles s’en prennent, parfois avec virulence, au père absent. La berceuse acquiert alors un rôle d’exutoire et permet de formuler un mal-être qui contredit ici encore l’esthétique du genre musical : les enjeux d’apaisement s’appliquent parfois en premier lieu à la mère elle-même (ou à celle qui berce l’enfant à sa place). La berceuse de tradition orale offre un espace inédit de liberté pour l’interprète/créatrice, qui chante pour un enfant dont elle suppose qu’il ne comprend pas le sens de ses récriminations.

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Berceuses et mémoire traumatique

Nombre de berceuses constituèrent, tout au long des siècles, des moyens de transmission d’une mémoire traumatique liée à des persécutions de nature politique, raciale ou religieuse. Au-delà de l’aspect mémoriel et testimonial d’un tel répertoire, s’adressant à la fois aux enfants et aux adultes d’une communauté politique, religieuse ou culturelle, c’est aussi ce qu’il dit des difficultés existentielles des individus qui interpelle et intéresse. L’étude de ces répertoires interroge en outre sur l’aspect initiatique de chansons dont la violence du texte contraste parfois de manière frappante avec l’esthétique musicale. Le composant musical de la berceuse est à explorer dans cette perspective.

L'ambivalence des berceuses japonaises

L’article de Clara Wartelle-Sakamoto « L’ambivalence des komori uta, berceuses japonaises : évolution d’un répertoire » révèle l’évolution particulière des komori uta, chansons des gardes d’enfant, au début du xxe siècle, une évolution qui reflète plusieurs des changements majeurs que connut la société japonaise à l’époque. Les berceuses pouvaient avoir la fonction d’endormir ou amuser l’enfant confiées à de toutes jeunes filles, mais se révélaient surtout être un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens.

Berceuses en langues kanak

À travers des enquêtes auprès de locuteurs et locutrices de différentes langues kanak les autrices et auteurs8 de « “Ea Ea Pepe” Berceuses en langues kanak : des instruments de mises en voix de mémoires intimes en contexte plurilingue et pluriculturel (Nouvelle-Calédonie) » mettent au jour, grâce à des analyses linguistiques, ethno-musilinguistiques et socio-didactiques, le rôle des berceuses dans l’apprentissage des langues minorées, dans la transmission de l’héritage familial qu’elles véhiculent et dans la préservation de sa connaissance.

Peurs et luttes féminines dans les berceuses italiennes

L’article de Valentina Avanzini « “Ninna nanna che tu crepi”. Female Fears and Struggle in Italian Lullabies Between the 19th and 20th Century » vise à analyser les berceuses collectées dans toute la péninsule italienne entre la fin du xixe et la fin du xxe siècle, qui se révèlent être une forme de contre-narration, un espace de liberté et de libre expression de la parole féminine et de son point de vue, exutoire de ses peurs et de ses difficultés quotidiennes face au rôle de mère et d’épouse.

Berceuses instrumentales et représentations de l'enfance

Matthew Roy s’intéresse pour sa part aux berceuses instrumentales au xixe siècle dans son article intitulé « Instrumental Lullabies and Nineteenth-Century Representations of Childhood, Girlhood, and Motherhood ». Composées en majorité par des hommes, ces berceuses constituent un instrument de socialisation patriarcale à destination des jeunes pianistes de la classe moyenne - en particulier des filles - cherchant à définir et à contrôler l’enfance, la jeunesse et la maternité. Cependant Matthew Roy montre comment certaines compositrices comme Florence Newell Barbour et Juliet Adams rejettent dans leurs compositions et à travers l’iconographie des illustrations l’idéalisation de la mère parfaite et de l’enfance, qui perdure pourtant jusqu’à nos jours dans les répertoires de berceuses à destination de la jeunesse.

Berceuses dans la musique instrumentale du XXe siècle

Plusieurs articles de ce volume s’intéressent aux compositions de berceuses dans la musique instrumentale au xxe siècle. Dans « Danger or Shelter? Lullabies in the Music of Benjamin Britten », Marinu Leccia montre comment les berceuses qu’il recense dans l’œuvre du compositeur britannique renvoient à l’esthétique ludique de Britten, qui place l’enfant au centre d’un grand nombre de ses œuvres. Damien Bonnec analyse dans « Assises de la berceuse. Motifs et poétique du bercement chez Gérard Pesson » la place des berceuses l’univers poétique du compositeur, où l’intime et le rapport à l’enfance ont toujours été prisés et recherchés, ainsi que dans son esthétique.

Contenu textuel et poétique des berceuses

Parmi les articles de ce volume se trouvent également des contributions qui portent leur attention sur le contenu textuel et poétique des berceuses, depuis la poésie latine de Pontano, en passant par la poésie latino-américaine de l’autrice chilienne Gabriela Mistral ou du poète cubain Nicolás Guillén, jusqu’au roman Ru (« bercer » en vietnamien) de Kim Thúy. Aline Smeesters analyse les douze berceuses latines (intitulées Naeniae) du poète néo-latin Giovanni Pontano (1426-1503), adressées à son propre fils au berceau et composées dans les années 1469-1471.

Zoé Saunier approfondit la réflexion sur « La potentialité subversive de la berceuse » à partir de l’analyse de trois textes latino-américains se présentant comme des berceuses : « Duerme negrito » (chant traditionnel caribéen), « Canción de cuna para dormir a un negrito » (poème d’lldefonso Pereda Valdès, 1936), et « Canción de cuna para despertar a un negrito » (poème de Nicolás Guillén, 1958). La berceuse a pour vocation non pas d’endormir l’enfant mais plutôt de réveiller les consciences pour subvertir l’ordre établi, pour dénoncer, remettre en question, voire appeler à la révolte.

La berceuse dans la bande dessinée

Ainsi Antoine Paris dans « “Chanson aigre-douce” » de Gotlib. Dynamiques reterritorialisantes de la berceuse et transmission d’un traumatisme » analyse une double planche de bande dessinée de Gotlib, dans laquelle une comptine (forme qui, selon l’auteur, est à rapprocher de la berc…

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