Introduction

Le programme national "Parler Bambin", conçu pour soutenir le développement du langage des enfants issus de milieux défavorisés dans les crèches, a fait l'objet d'une évaluation scientifique rigoureuse. Cette évaluation, menée par l'Institut des Politiques Publiques (IPP), a révélé des résultats décevants, confirmant les critiques formulées à l'encontre du dispositif. Cet article explore les conclusions de cette évaluation, les critiques soulevées et les enjeux plus larges liés à la prévention précoce et à l'accompagnement du développement du langage chez les jeunes enfants.

Le programme "Parler Bambin" : une initiative pour réduire les inégalités langagières

Le programme "Parler Bambin", initié à Grenoble par l'équipe de Michel Zorman, visait à aider les enfants issus de milieux défavorisés à compenser leur retard en termes de maîtrise du langage. L'idée était de former les professionnels de l'accueil de la petite enfance afin qu'ils puissent stimuler le développement langagier des enfants grâce à des interactions plus riches et plus stimulantes.

Le programme s'articule autour de trois éléments principaux :

  • Le "langage au quotidien": Les professionnels sont encouragés à adopter un ensemble de postures et de stratégies pour enrichir leurs interactions langagières avec tous les enfants accueillis dans la crèche.
  • Les "ateliers langage": Des ateliers sont organisés plusieurs fois par semaine pour les enfants identifiés comme "petits parleurs". Ces ateliers, animés par un professionnel, s'appuient sur des livres ou des imagiers pour enrichir le vocabulaire des enfants et renforcer leur estime de soi.
  • L'implication des parents: L'équipe de la crèche s'assure de la coopération des parents en les informant sur le développement de l'enfant, en les sensibilisant au plaisir du langage et de la lecture, et en les sollicitant pour évaluer les progrès de leur enfant à la maison.

L'évaluation de l'IPP : des résultats décevants

L'évaluation à grande échelle du programme "Parler Bambin" menée par l'IPP a impliqué 94 crèches, plus de 1000 professionnelles de la petite enfance et des familles parmi les plus précaires. Les résultats de cette évaluation, publiés après trois années d'observation, ont révélé que "PARLER Bambin ne semble pas avoir d'effet sur le développement langagier des enfants mais produit un léger impact positif à court terme sur leur développement socio-affectif (…) Cet effet ne se maintient pas à long terme."

Du côté de la formation, l'IPP a constaté que "les professionnelles des crèches formées à PARLER Bambin adoptent de façon plus systématique les postures et les stratégies qui favorisent des interactions langagières riches et plus stimulantes avec les enfants. Cependant cette évolution ne semble pas affecter leur développement langagier à court terme comme à moyen terme."

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L'IPP émet plusieurs hypothèses pour expliquer ces résultats décevants. Tout d'abord, le changement de posture des professionnelles, initié par la formation "Parler Bambin", n'aurait peut-être pas été suffisamment soutenu dans le temps pour produire les effets attendus sur le développement langagier des enfants. De plus, l'institut souligne que "beaucoup est déjà fait par les professionnelles", ce qui expliquerait que les gestes promus par le dispositif n'aient pas d'effet significatif sur le développement langagier des enfants. Enfin, il est possible que les outils utilisés pour mesurer le développement langagier des enfants ne soient pas assez sensibles pour repérer certains changements. Les contraintes d’une année marquée par le Covid et le turn-over caractéristique des équipes pourraient également avoir impacté l’enquête.

Les critiques à l'encontre du programme "Parler Bambin"

Dès ses débuts, le programme "Parler Bambin" a suscité de nombreuses critiques de la part des professionnels de la petite enfance, des chercheurs et des fédérations. Ces critiques portaient notamment sur :

  • Le risque de stigmatisation: Les détracteurs du programme soulignent que le ciblage des enfants issus de milieux défavorisés risque de les stigmatiser et de les assigner à une étiquette négative. Ils s'interrogent sur ce qui est le plus stigmatisant entre une intervention précoce et l'échec scolaire, entre une compensation précoce d'un déficit et la perte d'une chance.
  • La vision réductrice du développement langagier: Certains professionnels estiment que le programme "Parler Bambin" a une vision trop simpliste et réductrice du développement langagier, en se focalisant principalement sur le lexique et en négligeant d'autres aspects importants tels que la compréhension non verbale et les interactions sociales.
  • La pression sur les enfants: Les critiques soulignent que le programme peut exercer une pression excessive sur les enfants, en les poussant à parler trop tôt et en ne tenant pas compte de la diversité des rythmes de développement.
  • Le manque de prise en compte des différences culturelles: Certains chercheurs soulignent que le programme ne tient pas suffisamment compte des différences culturelles dans les pratiques parentales et les modes de communication. Ils estiment que les enfants issus de familles culturellement éloignées des pratiques occidentales pourraient avoir besoin d'un soutien spécifique adapté à leurs besoins.

Les enjeux plus larges de la prévention précoce et de l'accompagnement du langage

Le débat autour du programme "Parler Bambin" soulève des questions plus larges concernant la prévention précoce et l'accompagnement du développement du langage chez les jeunes enfants. Il met en lumière les tensions entre différentes conceptions de l'enfance, de l'éducation et de la société.

D'un côté, certains prônent une approche interventionniste, basée sur des programmes de stimulation langagière ciblés, afin de réduire les inégalités et de favoriser la réussite scolaire. Ils mettent en avant les résultats des études américaines qui ont montré l'impact positif de ces programmes sur le développement cognitif et social des enfants issus de milieux défavorisés.

D'un autre côté, d'autres défendent une approche plus globale et bienveillante, qui met l'accent sur le respect du rythme de chaque enfant, la valorisation des différences culturelles et la création d'un environnement stimulant et sécurisant. Ils soulignent les risques de stigmatisation et de médicalisation liés à une approche trop interventionniste.

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Il est essentiel de trouver un équilibre entre ces deux approches, en tenant compte des besoins spécifiques de chaque enfant et de chaque famille, et en veillant à ne pas stigmatiser ni exercer de pression excessive sur les enfants. Il est également important de soutenir les professionnels de la petite enfance, en leur offrant une formation de qualité et en leur permettant de s'approprier les outils et les méthodes qui leur semblent les plus pertinents.

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