Introduction

Dans les années 1990, la politique sportive de la ville de Bègles a suscité des études en raison des liens ambigus entre la municipalité et le Club athlétique béglais (CAB). Cependant, ces travaux se concentraient sur la période après les années 1950, laissant la question des origines de cette politique en suspens. Récemment, l'attention des historiens s'est tournée vers la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, période où trois institutions durables et constitutives de l'identité béglaise se sont mises en place : une mairie de gauche, un club omnisport de droite et une société de gymnastique réunissant des ouvriers des Chemins de fer du Midi, mais dirigée par des notables. Cet article explore l'action municipale face à l'association précoce entre jeunesse et sports dans une banlieue bordelaise ouvrière, en s'appuyant sur les délibérations du conseil municipal de Bègles, les archives de la préfecture de la Gironde et la presse locale.

Contexte socio-politique à la fin du XIXe siècle

La fin du XIXe siècle marque une période clé pour Bègles, notamment sur le plan politique. Alors que le socialisme a du mal à s'implanter en Gironde, les élections de 1896 inaugurent un changement notable. Le « Pacte de Bordeaux » permet à Camille Cousteau de devenir le premier maire socialiste de Bordeaux, et quelques socialistes entrent pour la première fois au conseil municipal de Bègles, grâce à l'alliance des gauches. Les conservateurs et les républicains opportunistes sont battus, ouvrant ainsi une nouvelle ère politique dominée par les radicaux-socialistes.

Ce glissement à gauche s'explique par les profondes mutations que subit la commune sous l'effet de la révolution industrielle vécue par Bordeaux et ses banlieues. Le paysage béglais, déjà marqué par les nombreuses sécheries de morues, voit alors l'implantation des premières industries le long des ruisseaux et de la voie ferrée. La commune franchit le seuil des 10 000 habitants, devenant la troisième ville la plus peuplée de Gironde. À l'aube du XXe siècle, Bègles est considérée comme une banlieue industrielle, avec une structure socioprofessionnelle qui s'ouvriérise. La population y est plus modeste qu'auparavant, mais aussi plus jeune.

La construction de la voie ferrée entre 1856 et 1857, puis des boulevards périphériques de Bordeaux dix ans plus tard, déplacent le centre de gravité de la commune vers le nord. L'urbanisation bordelaise modifie le cœur démographique de la commune, et les sociétés sportives suivent ce mouvement, s'installant plus au nord. La Compagnie des chemins de fer du Midi fournit une part importante de leurs adhérents.

Enjeux et défis municipaux

Bègles doit alors faire face aux mêmes enjeux de politique publique que sa voisine bordelaise. Face à l'augmentation rapide de la population et à une industrialisation galopante, la commune et ses équipements sont inadaptés. Les nombreux cours d'eau qui la drainent, bien qu'étant un atout pour les industries, sont une plaie pour l'hygiène des Béglais. Aux problèmes d'insalubrité et de pollutions s'ajoutent ceux relatifs à la scolarisation de la jeunesse. En 1902, les cinq classes de garçons sont surpeuplées, et 77 enfants ne peuvent écrire faute de tables. La difficulté réside dans les moyens financiers limités d'une petite commune où la fiscalité pèse sur une population relativement homogène et composée de gens modestes. Le budget municipal est surveillé de près par la préfecture, et les obligations sanitaires et scolaires offrent peu de possibilités pour s'engager sur d'autres fronts.

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L'émergence du sport et l'engagement municipal

C'est dans ce contexte que les élus radicaux-socialistes s'efforcent d'afficher des marques de soutien et d'engagement en faveur des œuvres de jeunesse et d'éducation physique. Ils ne peuvent ignorer la passion du sport qui innerve Bordeaux depuis des années. Le sport devient une forme de sociabilité, d'expression identitaire et d'enjeu politique dans le Sud-Ouest, largement couvert par la presse régionale et locale.

L'étude des rapports de force entre la municipalité et les premières sociétés sportives, en fonction de leurs univers idéologiques respectifs, est essentielle. L'émergence des sociétés sportives et gymniques en France entre 1880 à 1914 ne peut être comprise qu'au prisme des luttes sociales, économiques et idéologiques.

L'influence de l'État et les bataillons scolaires

L'engagement de l'État en faveur d'une éducation physique destinée à préparer les jeunes gens aux exercices militaires a dynamisé l'essor des politiques sportives locales. Cette culture s'appuie sur les réformes éducatives des années 1880, à commencer par l'obligation scolaire de l'éducation physique, le soutien apporté aux sociétés de gymnastiques naissantes et la création des bataillons scolaires. Le décret de 1882 encourageant la constitution de bataillons scolaires est essentiel.

En Gironde, les premières sociétés de gymnastique et tir s'implantent entre 1872 et 1878, principalement à Bordeaux, puis à Libourne. Ces communes apportent leur soutien à la création de bataillons sitôt le décret paru. Ce n'est pas le cas à Bègles. En 1884 encore, faute d'effectifs scolaires suffisants, on n'y crée pas un bataillon, mais une société d'instruction militaire : L'avenir de la France, fondée sous l'impulsion d'un instituteur, Mr. Ithier, avec le soutien de la municipalité. Le maire du moment, Gustave Beauvais, semble s'être investi dans ce qui est considéré comme un bataillon scolaire de substitution, obtenant le soutien des pouvoirs publics, en particulier celui du préfet.

Dissolution du bataillon scolaire et flottement municipal

Ithier, le président de la société, est cependant trop entreprenant, et la préfecture lui en tient rigueur. La société est finalement dissoute le 13 octobre 1891. Les bataillons scolaires sont tous supprimés au début des années 1890, car il apparaît nécessaire de dissocier les exercices physiques et leur finalité militaire.

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Contrairement à d'autres communes où la relève des bataillons scolaires est assurée par la création de sociétés de gymnastique et de tir ou des associations patriotiques, à Bègles, il n'y a point de relève. C'est en 1907 seulement que la commune peut compter sur l'action d'une organisation républicaine visant à la formation physique de ses jeunes gens. Durant ce laps de temps, la municipalité ne prend aucune initiative à dessein d'encourager la création d'une telle association. En 1902, le directeur de la fanfare municipale sollicite les élus afin d'obtenir l'adhésion du conseil municipal dans le cadre de l'organisation d'un festival de musique et de gymnastique, mais le maire reconnaît que cela pourrait présenter des inconvénients dans l'avenir.

Politique municipale et idéologies

La municipalité réalise certes quelques économies en suivant cette ligne de conduite, mais elle évite surtout de subventionner des associations dont elle ne partage pas l'idéologie conservatrice. Les autorités municipales n'encouragent que timidement les sociétés, y compris celles qui sont en accord avec leur ligne politique. L'instabilité des équipes municipales ne facilite pas le déploiement d'une politique ambitieuse, et les groupements qui laissent transparaître une opinion politique contraire à celle de la mairie sont aussitôt mis sur la sellette, leur essor empêché.

Le cas du Cercle Catholique de Bègles

Un exemple de cette politique partiale est le refus d'agrément du Cercle Catholique de Bègles. Cette société s'adresse « aux jeunes gens ayant atteint l'âge de 12 ans révolu » et se donne pour but « la moralisation de la jeunesse ouvrière, le perfectionnement de l'instruction et de l'éducation physique ». Le préfet conclut qu'il s'agit plus d'un « cercle catholique constitué en vue d'exercer une propagande politique sur la jeunesse ouvrière de Bègles » que d'une société d'éducation physique et musicale, et ne l'agrée pas.

Développement du sport catholique malgré la défiance municipale

Malgré la défiance municipale, le sport catholique se développe. Les élèves du Petit Séminaire pratiquent des jeux sportifs dans le parc de Mussonville, et Fernand Gonder, membre de ce groupe, détient le record de France de saut à la perche entre 1905 et 1926. La laïcisation de l'enseignement conduit à la constitution de sociétés catholiques dirigées vers la jeunesse.

À Bègles, la municipalité contribue au déclin de l'école des Frères, mais cela conduit à la création du Patronage Saint-Maur. En 1900, le curé de la paroisse Saint-Pierre de Bègles décide de donner un nouvel élan au patronage, ouvrant ses activités aux enfants de toutes les écoles et à nombre de jeunes gens ne fréquentant plus les classes depuis longtemps. Cela pose problème à la municipalité, d'autant qu'elle est directement interpellée par une pétition lancée contre cette œuvre catholique de reconquête de la jeunesse.

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