L'histoire de la Crèche Israélite de Montmartre est intimement liée à celle de la communauté juive du XVIIIe arrondissement de Paris et à l'essor de la philanthropie au XIXe et XXe siècles. Cette institution, qui existe toujours aujourd'hui, témoigne d'un engagement constant envers l'enfance et les familles, ainsi que d'une volonté de s'intégrer et de contribuer à la société française.

Les Racines de la Communauté Juive à Montmartre

Le début du Second Empire marque le commencement de l'immigration des Juifs de Russie à Paris. Après l'assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881, son successeur, Alexandre III, instaure des "Règlements provisoires" qui autorisent les autorités régionales à expulser les Juifs des villages, à les enfermer dans des ghettos et à les exclure de l'enseignement universitaire et des professions libérales.

Dans une France qui ignore la religion dans les recensements et qui ne fait pas de l'appartenance religieuse l'objet de spécifications dans les statistiques d'immigration, peu de citoyens ont alors connaissance des origines diverses de cette population juive qui vient d'une immense Russie dont les frontières ont beaucoup fluctué par le passé. Les voyages clandestins ou les courts séjours de transit de ces Juifs de Russie vers les Amériques, ainsi que le manque de contrôle aux frontières terrestres et le désordre général dans lequel s'effectuaient les migrations, obligent les historiens à renoncer à toute évaluation précise du nombre d'immigrants.

Le 23 août 1882, trente-cinq hommes, plus de vingt-cinq femmes et quarante enfants arrivent à Paris, à la Gare de Lyon, en provenance de Brody, à la frontière de l'Empire russe. Il s'agit de Juifs de Roumanie expulsés d'Odessa, alors russe. Après avoir voyagé en bateau d'Odessa jusqu'à Constantinople et de là jusqu'à Marseille puis Lyon, ils arrivent à Paris où personne ne les attendait, où ils durent attendre une aide dans la rue le long du mur d'une prison. La police accorde aux réfugiés l'autorisation de passer une autre nuit, mais cette fois-ci dans la gare (de Lyon), seulement après que le Comité de Bienfaisance leur ait loué des chambres dans des hôtels bon marché.

En 1882, l'Alliance Israélite Universelle, le Consistoire de Paris et le Comité de Bienfaisance donnent leur accord pour installer à Paris deux cents familles russes (504 personnes). 154 de ces familles avaient été sélectionnées à Brody, le reste en Russie. On avait choisi de préférence des familles sans enfant (94) ou avec un enfant (24) et en fonction de l'aptitude des chefs de famille. Pour les loger, le Comité de Bienfaisance achète des maisons vides aux 12, 14 et 16 de la rue Eugène Sue dans le XVIIIe arrondissement de Paris, pour 45 000 francs. Le contrat de vente expulsait des ouvriers français qui protestèrent auprès des députés socialistes. Arrivés à Paris, les émigrants reçoivent 7 francs 50 par jour du Comité de Bienfaisance qui créa aussi une cantine populaire. Ce même Comité fournit également pour 8 500 francs de charbon pendant l'hiver. Il créa trois ateliers.

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Le noyau originel historique où les premiers Juifs de Russie et de Roumanie furent accueillis dans le 18ème arrondissement de Paris, englobait les rues Marcadet, Senart et Eugène-Sue, dans les bâtiments de la société La Foncière. Tous ces Juifs étaient tailleurs et casquettiers. Un peu plus loin, se trouvaient les magasins Dufayel ouverts sur le Boulevard Barbès et la rue de Clignancourt, qui attiraient les acheteurs à tempérament; tout autour s'était développé un commerce actif de meubles, vêtements et bijouterie.

Au début du XXe siècle, la population juive de Russie continue de fortement augmenter dans le XVIIIe arrondissement de Paris, alimentée par les nouveaux pogroms de 1903, 1905 et 1907, l'échec de la Révolution russe de 1905 et la fermeture des frontières britanniques. Les Juifs qui ont rassemblé en hâte leurs ressources, reçus les secours des sociétés philanthropiques internationales, ont pris le chemin de l'exil. Ceux qui échappent aux persécutions traversent l'Allemagne, les uns se fixent dans les centres industriels, les autres poursuivent leur route et, d'étape en étape, ils débarquent à la gare du Nord, à Paris. En raison de l'alliance franco-russe de 1897 et les emprunts russes, le gouvernement français ne fut pas trop enclin à critiquer la politique tsariste à l'égard des Juifs.

La capitale de la France était perçue comme la Terre promise selon le dicton yiddish "heureux comme Dieu en France", comme la patrie de Victor Hugo, des Droits de l'Homme, de la Révolution, des barricades, de la liberté, de l'Egalité et de la Fraternité, comme le premier pays à avoir émancipé les Juifs. La capitale de la France a toujours brillé aux yeux des autres peuples en général, tout d'abord par le prestige attaché à ses produits de luxe, par son attrait culturel, intellectuel et universitaire auprès des étudiants, par ses activités révolutionnaires en souvenir de la Commune de Paris. Egalement, par le désir de s'y rendre pour se perfectionner dans son métier, ou de rejoindre un parent ou un ami, pour y faire une halte sur la route vers les Etats-Unis d'Amérique ou l'Argentine, contraint d'y rester faute d'assez d'argent pour s'y rendre ensuite. Egalement, pour y travailler dans les secteurs des produits non destinés à la communauté juive, par le manque de débouchés et la stagnation des marchés en Russie qui conduisirent inévitablement à l'immigration afin de trouver du travail dans l'espoir de pouvoir se mettre rapidement à leur compte pour exercer leurs métiers. Certains Juifs de Russie émigrèrent en France, à Paris, notamment dans le XVIIIe arrondissement de Paris, pour échapper également au service militaire. Pour d'autres encore, ce fut le fruit du hasard.

Au début du XXe siècle, les émigrés artisans et ouvriers s'installent de préférence dans le XVIIIe arrondissement, surtout les brocanteurs, les chiffonniers, les tailleurs et les casquetiers. Dans le XVIIIe arrondissement de Paris la population juive immigrée s'élève à 8,3% en 1872 et grimpe à 29,7% en 1901. Y vivaient 1.985 Juifs de Russie et de Roumanie en 1901, qui représentèrent 0,8% de la population totale du quartier dont la population immigrée totale représentait 5,7%. Les immigrés juifs de Russie et de Roumanie représentaient 14,3% du total de la population immigrée du quartier. Alors que jusqu'à la première moitié du XXe siècle, les chiffres manquent, la presse antisémite dénonce avec des propos peu flatteurs le "juif crasseux" porteur de maladies microbiennes, attisant la peur chez les Parisiens en exagérant à mauvais escient le nombre d'immigrés arrivés dans la capitale.

L'afflux de ces nouveaux immigrants dans le XVIIIe arrondissement de Paris, en général des hommes adultes, d'origine modeste, pratiquant des métiers artisanaux, représentants d'une émigration économique fondée sur le travail, contribua à modifier la composition technique et sociale de l'arrondissement. Ce sont surtout les travailleurs qualifiés qui émigrèrent, en majorité des artisans qui étaient majoritaires dans la structure de la population active dans la Zone de résidence russe. Le déclin des activités commerciales et l'augmentation du nombre des travailleurs qualifiés à l'intérieur de la Zone de résidence expliquait la représentation excessive des ouvriers-artisans au sein de la population juive qui élit domicile dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et, leur intégration ne va pas sans poser un certain nombre de questions. A leur arrivée, les immigrants sont à 73,5% des ouvriers qualifiés et pour 62,1% des immigrés établis. Parmi les professions les moins bien considérées socialement, figure celle des chiffonniers, -très ancienne profession remontant au Moyen âge-, coéquipier du marchand d'habits, le "chiffonnier" occupe, dans la hiérarchie, un rang inférieur. Parmi les émigrants juifs de Russie dans le XVIIIe arrondissement beaucoup le sont, à l'instar des Brodski, les grands-parents maternels de la chanteuse défunte Barbara (Varvara en russe du prénom de la grand-mère) au 81 de la Rue Marcadet. Qui possèdent alors, dès leur arrivée de Tiraspol (en Transnistrie aujourd'hui ou République moldave) en 1905, possède une maisonnette particulière avec jardin et hangar pour les dépôts.

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Pour défendre leurs intérêts d'ouvriers, les Juifs de Russie créent des syndicats. En 1897 est créée à Paris l'Union générale juive des Travailleurs de Lituanie, Pologne et Russie, préalablement fondée en Russie la même année. D'autres Juifs de Russie, une minorité, connurent une meilleure destinée. Parmi les migrants juifs de Russie le plus illustres figure Menacé Foigel qui, arrivé en France en 1905, s'est immédiatement installé à Montmartre, rue Ramey, au "Select Hôtel". Pour de nombreux Juifs, une certaine ascension sociale fut rendue possible par le commerce. Le colportage de marchandises ou de services, qui demeurait l'ultime ressource avant le recours éventuel aux oeuvres de charité, pour l'immigré appauvri et dépossédé, - l'émigré n'avait pu emmener avec soi un stock ou retrouver une clientèle-, afin de provisoirement gagner sa vie en attendant un emploi plus stable ou d'échapper au chômage en morte saison.

Au sein des différentes communautés juives, les contrastes religieux s'ajoutent aux contrastes sociaux. Les Juifs venus d'Europe orientale parlent le Yiddish et se conforment beaucoup plus strictement aux règles et aux rites du judaïsme. Ils ont par conséquent des difficultés à s'adapter au judaïsme d'Europe occidentale, plus libéral. Les nouveaux migrants contribuent au renouveau du culte juif en Europe occidentale où il avait quelque tendance à décliner. L'intégration des communautés anciennes s'était en effet traduite par un fort déclin des pratiques et rites religieux. A l'inverse, les Juifs venus d'Europe orientale manifestent un attachement beaucoup plus ferme aux traditions du judaïsme et ont un taux de pratique beaucoup plus soutenu. Le Consistoire Israélite de Paris regroupa, en 1904, trois ou quatre oratoires de Montmartre dans un vaste local, rue Sainte-Isaure. Le photographe Maurice KACEF de la Rue Ramey qui photographiaient les familles dont celles des Juifs de Russie, a ainsi pu immortaliser plusieurs générations d'entre eux qui se succédèrent par vagues.

Ces nouvelles vagues d'immigration ont eu pour conséquence de renforcer l'antisémitisme dans les sociétés de l'Europe occidentale, se doublant d'un courant d'anti-judaïsme déjà très enraciné où l'on continue de considérer les Juifs comme appartenant au "peuple déicide", et, d'un antisémitisme à composante économique, lui aussi ancien, qui voyait dans le Juif l'usurier.

Pour défendre leurs intérêts d'immigrants, leurs opinions politiques et syndicales et leurs croyances religieuses, les Juifs de Russie créèrent des journaux et des revues comme autant de tribunes reflétant leur multiplicité et leur diversité. Dans ce climat de méfiance et de défiance, les Juifs de Russie présents dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ont rapidement ressenti la nécessité de se regrouper; il existait quatre types d'associations d'immigrés: les sociétés d'originaires de villes et de pays, les sociétés d'entraide et de secours mutuel, des groupes professionnels et des comités locaux qui regroupaient des originaires de "shtetls" pas assez nombreux pour créer une association d'originaires. Des associations à vocation générale, de plus grande tailles dominaient le réseau, comme l'asile de nuit ou encore l'O.R.T. (l'abréviation en russe qui signifie Société pour le développement de l'Artisanat et de l'Agriculture parmi les Juifs. Après avoir été un facteur de regroupement et d'entraide, les sociétés devinrent un lieu d'intégration sociale. Au fur et à mesure que les immigrés juifs de Russie s'installaient et atteignaient une certaine aisance, en comparaison avec la dureté des premières années, - les Yiddisches ayant une vie communautaire encore plus intense que les Juifs de France anciennement établis-, l'aide des sociétés mutuelles fut bientôt accordée à ceux qui n'appartenaient pas à la société elle-même. Avec l'augmentation même faible de leurs revenus, les immigrés juifs de Russie étaient désormais à même de se tourner vers les autres, en créant des organisations philanthropiques ou en les aidant financièrement.

L'Asile de Nuit et la Crèche Israélite : Un Engagement envers l'Enfance

Les Juifs de Russie créèrent de nombreuses institutions parmi lesquelles figure la Société de bienfaisance et d'humanité, la première, fondée par Léon Novochelski en 1886, quatre ans après la première vague d'immigration juive de Russie à Montmartre. Elle se développa à partir de la Société des Israélites polonais rattachée au premier des oratoires immigrés, celui de la rue Saint-Paul, dont Novochelski avait été également le président.

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La création de l'œuvre philanthropique immigrée la plus importante de toutes, la Société (plus tard Association) philanthropique de l'Asile israélite de Paris, visait plutôt l'hospitalité que l'assistance. L'Asile fut fondé "par l'initiative des israélites russes et roumains", en 1900. Moïse Fleischer (qui travaillait dans la bonneterie et l'impression sur coton) en était le fondateur et le président jusqu'à sa mort en 1905. Le rabbin immigré Lubetski participa aussi à la fondation de l'Asile, et Salomon Novochelski, le fils du fondateur de la Société de bienfaisance, succéda à Fleischer comme président, de 1905 à 1916. En 1910, il quitta les bâtiments qu'il louait rue du Figuier dans le Marais pour acquérir ses propres murs au 12 rue des Saules, à Montmartre. L'année suivante, en 1911, une crèche fut créée et l'Asile devint la Société philanthropique de l'Asile de nuit et de crèche israélite. En mai 1914, un asile de jour fut mis sur pied au 16 de la rue des Cloys à Montmartre, mais celui-ci ne fonctionna qu'au ralenti pendant la Première Guerre mondiale. Il déménagea enfin au 16 rue L…

L'Asile de Nuit, d'abord installé 15, rue du Figuier, dans le quartier de l'Hôtel de Ville, s'établit en 1910 à Montmartre, 12 rue des Saules sous le nom de Centre israélite de Montmartre. Ainsi est née la Crèche Israélite de Montmartre, une institution dédiée à l'accueil et au bien-être des jeunes enfants de la communauté juive du quartier.

La Crèche Israélite de Montmartre Aujourd'hui

Aujourd'hui, la Crèche Israélite de Montmartre est une crèche associative gérée par l'association du Centre Israélite de Montmartre. Elle est financée par la ville de Paris, la CAF et des donateurs privés. Elle accueille 77 enfants à temps plein habitant Paris intra-muros. Les repas sont préparés sur place.

Le projet éducatif de la crèche est basé sur un accueil individualisé des enfants et de leurs familles. Les parents ont aussi un accueil individuel avec la direction, le médecin de crèche puis l'équipe. Ils sont informés de tout ce qu'il se passe pour leur enfant au sein de la crèche et se voient proposer régulièrement des petites activités à partager à la crèche avec leurs enfants. La crèche est à l'écoute des besoins des familles et prend à cœur de les accompagner et les soutenir dans la parentalité. Des activités adaptées et variées sont proposées selon les âges des enfants. Une danseuse intervient chaque semaine pour faire de l'éveil corporel avec les enfants. La crèche prend en priorité les familles habitant le 18ème arrondissement.

La crèche dispose également d'un Jardin Maternel, situé à une centaine de mètres des deux crèches (Crèche israélites de Paris et la Crèche Marcel Bleustein-Blanchet). Le Jardin Maternel a une capacité d'accueil de 20 enfants âgés de 2 à 3 ans. La particularité du Jardin Maternel est d'offrir aux enfants qui n'ont jamais ou peu connu la collectivité, la possibilité de la vivre dans ce lieu adapté et aménagé pour eux, et de répondre au plus juste à leurs besoins. Le Jardin Maternel est disposé sur deux niveaux reliés par un vaste escalier unifiant l'espace. Il a fait l'objet d'un aménagement très aéré et d'une grande luminosité. Il dispose d'une cuisine où sont réalisés les repas et les goûters.

Daniel Iffla-Osiris : Un Mécène Engagé

L'histoire de la philanthropie juive au XIXe siècle est marquée par des figures emblématiques, dont Daniel Iffla-Osiris. Né à Bordeaux en 1825 dans une famille de commerçants juifs modestes, Daniel Iffla a fréquenté l'école israélite locale jusqu'à l'âge de quatorze ans. Il a ensuite travaillé dans la finance avant de se consacrer au mécénat après la mort de son épouse et de leurs jumeaux à naître.

Daniel Iffla-Osiris fut le prototype du mécène moderne. Son obsession philanthropique procédait à la fois de la tradition de la "tsedaka" (charité), des valeurs républicaines et parfois d'un certain plaisir à étaler sa fortune. Mais il savait aussi être généreux et discret. Il finança la construction de huit synagogues, dont celle de la rue Buffault, dans le 9ème arrondissement de Paris.

Une reconnaissance éclatante lui a été accordée par Mmes Hidalgo et Bürkli le 20 juin en donnant officiellement son nom à la place située à l'angle des boulevards Haussmann et des Italiens (face au carrefour Drouot/Richelieu/ Montmartre), au cœur du quartier où siègent somptueusement nombre de grandes banques : « place Daniel Iffla-Osiris ».

Le Centre Israélite de Montmartre : Un Lieu de Mémoire

Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux orphelins étaient hébergés au Centre Israélite de Montmartre. Malheureusement, ils furent transférés dans un autre abri après les bombardements, puis raflés par la Gestapo et envoyés dans les camps de la mort. Une plaque commémorative rappelle les 71 enfants juifs de la crèche assassinés à Auschwitz.

L'histoire de Justin Wiesel, un jeune Thionvillois victime de la Shoah, illustre le destin tragique de nombreux enfants juifs pendant cette période sombre. Justin a été raflé à Paris en 1944, transféré à Drancy, puis déporté à Auschwitz où il est décédé. Son parcours témoigne des persécutions subies par les Juifs et de l'importance de se souvenir de ces événements pour ne pas les reproduire.

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