Introduction

Cet article se penche sur l'analyse de l'œuvre d'Hélène Clastres, notamment à travers le prisme de l'essai d'Eduardo Viveiros de Castro, "L'inconstance de l'âme sauvage". Cette analyse explore les thèses de Clastres sur les sociétés amérindiennes, en particulier les Tupinambá, et leur relation avec le pouvoir, la guerre et l'altérité.

L'Inconstance de l'Âme Sauvage : Une Relecture des Tupinambá

L’ouvrage d’Eduardo Viveiros de Castro, "L’inconstance de l’âme sauvage", propose une relecture des sociétés Tupinambá à partir des écrits des missionnaires et chroniqueurs des XVIe et XVIIe siècles. Castro s'intéresse à ce que les jésuites percevaient comme l'inconstance des Tupinambá, cherchant à comprendre si le cannibalisme était un processus destiné à se mettre à la place d'autrui ou découlait de la conception indigène d'un monde habité par d'autres sujets que les humains.

L'hypothèse de Castro revient sur l'idée d'une "ouverture à l'autre" caractéristique de la pensée amérindienne, mettant en question les concepts de "culture" et "d'acculturation" dérivés des paradigmes européens de croyance et de conversion. Il s'appuie sur les travaux d'Hélène Clastres, qui a montré que la religion tupi-guarani se fondait sur l'idée que la séparation de l'humain et du divin n'était pas une barrière ontologique infinie, mais quelque chose que l'on devait surmonter. Cela impliquait que les Tupi étaient attirés par les Européens dans leur pleine altérité, y voyant une possibilité d'autotransfiguration.

Hélène Clastres et la Critique de l'État

Pierre Clastres, figure marquante de l'anthropologie politique, a suscité des débats passionnés en raison de ses affirmations tranchées sur les sociétés "primitives" et leur refus du pouvoir. Son œuvre, caractérisée par des intuitions ethnographiques fulgurantes, a souvent été qualifiée d'excessive et même contradictoire.

Eduardo Viveiros de Castro propose une lecture de Clastres qui met en lumière deux moments distincts de sa pensée. La première lecture, basée sur "Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne" et "La Société contre l'État", met en avant l'idée que la chefferie représente un moyen d'institutionnaliser et de neutraliser le pouvoir. La seconde lecture, influencée par Deleuze et Guattari, s'appuie sur les textes plus tardifs de Clastres, tels que "Archéologie de la violence" et "Malheur du guerrier sauvage", qui mettent en avant une logique centrifuge de la dispersion et de la fragmentation, dont le moteur est la guerre.

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Clastres analyse la politique primitive des Sauvages et définit la dynamique inconsciente du mouvement politique. L’hypothèse avancée par cette étude d’ethno-histoire, c’est qu’une dynamique inconsciente préside, de tout temps, au mouvement d’institution du politique. Clastres risque, en ce sens, quelques suggestions qui éclairent son ethnologie à la lumière de la psychanalyse freudienne. Il parle d’un « instinct de mort » qui aurait contaminé toute une tribu du Chaco au point que les femmes refusaient d’engendrer. Cette mention furtive de l’instinct de mort tracerait la voie d’une axiomatique pulsionnelle, qui présiderait aux mouvements de la politique centrifuge tout autant qu’au processus centripète de concentration polémique du pouvoir.

Guerre, Vengeance et Sacrifice chez les Tupinambá

Castro reprend et développe la thèse sur la relation entre guerre et religion, la confrontant avec celle de Fernandes, qu'il accuse d'hypostasier. Il critique la vision de Fernandes selon laquelle la vengeance guerrière était un instrumentum religionis qui restaurait l'intégrité du corps social menacé par la mort d'un de ses membres. Pour Castro, il ne s'agissait pas de venger parce que les personnes meurent et doivent être sauvées du flux destructeur du devenir, mais de mourir (de préférence par des mains ennemies) pour qu'il puisse y avoir vengeance et donc futur.

Fernandes, cependant, ne conçoit pas la vengeance des Tupinambá comme tournée vers le passé, mais dans un temps circulaire, lequel implique également le futur. Selon lui, un sacrifice humain en entraînait un autre et constituait, du point de vue des relations avec les entités surnaturelles, une sorte de chaîne fermée, mise en mouvement continu, par le massacre de victimes successives aux mêmes esprits.

Les Limites du Concept de Société et l'Importance de la Socialité

Une critique amazoniste du concept de société est qu'il désignerait un groupement uniquement humain, alors que les relations interspécifiques sont centrales dans la région et que les non-humains sont réputés former des "collectifs" similaires. Clastres adhère certes à l'idée relativement classique selon laquelle la vie en société fait de l'homme un animal politique, en reproduisant donc cette division.

Une autre critique concerne le présupposé de la société comme "totalité une". Tout en ayant nourri l'ethnologie amazoniste, une telle critique est davantage présente dans les recherches sur la Mélanésie, notamment dans l'œuvre de Marilyn Strathern qui emploie le terme "socialité" pour désigner de manière plus abstraite les types de regroupement ou de formation sociale. On ne peut cependant pas simplement remplacer "société" par "socialité" et lire Clastres sans difficultés : si ses textes sont déconcertants, c'est aussi parce qu'il emploie souvent les mêmes termes dans des sens fort différents.

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Individualisme et Singularités

Le sentiment d'une contradiction non résolue apparaît à nouveau avec l'idée que c'est "l'individualisme obligé de chaque guerrier" qui empêche l'émergence d'un pouvoir individuel, dans la mesure où la recherche de l'exploit personnel conduit les guerriers à une mort inévitable. Cet individualisme n'aurait donc rien à voir avec le nôtre et c'est pourquoi l'"individu" doit être vu comme le pendant de l'État, quand les logiques sociales amazoniennes tendent à la production de "singularités".

Le Cannibalisme Tupinambá : Au-Delà de l'Horreur

Il est essentiel de distinguer le cannibalisme rituel des Tupinambá de l'androphagie ou de l'anthropophagie motivée par la nécessité de se nourrir. Le cannibalisme tupinambá s'inscrit dans une logique de vengeance et de passion, où l'ennemi est consommé pour assimiler sa force et son courage.

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