L'œuvre de Rabelais, Gargantua, publiée en 1534, marque une transition entre la scolastique médiévale et l'humanisme, illustrée par l'éducation du personnage principal. L'article explore les différentes facettes de cette transition, en s'appuyant sur des analyses textuelles et des réflexions sur l'éducation.

L'Éducation Scolastique : Une Satire

Le chapitre intitulé "Comment Gargantua fut instruit par un théologien en lettres latines" positionne d'emblée le débat sur le terrain polémique. Thubal Holopherne, le théologien précepteur de Gargantua, est présenté comme un contre-modèle de l'éducation humaniste, qui valorise les langues vernaculaires, la science et la créativité.

La méthode d'apprentissage de Thubal Holopherne repose sur la mémorisation, comme le souligne ironiquement Rabelais : "si bien qu'il le disait par cœur à rebours". L'expression "à rebours" est absurde et satirique, suggérant que le savoir se déconstruit à mesure qu'il se construit. Le comique est accentué par le champ lexical du temps, qui ponctue chaque apprentissage : "cinq ans et trois mois" pour la lecture, "treize ans, six mois et deux semaines" pour le savoir-vivre et la grammaire latine, "dix-huit ans et onze mois" pour la grammaire scolastique et la logique.

Les titres des livres étudiés par Gargantua font référence à une grammaire latine du IVe siècle ("Donat"), encore en usage dans les écoles de l'époque, mais en décalage avec le désir humaniste de valoriser les langues vernaculaires et de se libérer du latin. La liste des ouvrages est rythmée par les rimes internes ("le Donat, le Facet, Théodolet, et Alanus in Parabolis"), créant un effet musical joyeux qui souligne le dépassement de l'austérité intellectuelle par le rire.

Rabelais s'adresse ensuite à son lecteur ("Mais notez que…"), une stratégie littéraire caractéristique de l'humanisme, qui valorise la figure de l'auteur et fait émerger celle du lecteur. Alors que l'écriture gothique est dépassée, Rabelais feint de la présenter positivement, ironisant sur le fait de copier soi-même ses livres, comme avant l'invention de l'imprimerie ("et écrivait tous ses livres"). Cette ironie met en évidence le décalage entre la pédagogie humaniste, qui souhaite profiter de l'imprimerie pour diffuser le savoir, et la pédagogie scolastique, qui appartient à une autre ère.

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Le matériel d'écriture de Gargantua se caractérise par son poids excessif ("plus de sept mille quintaux"). La référence aux "gros piliers d'Ainay", une église située à Lyon, permet de critiquer en filigrane la tradition ecclésiastique qui étouffe l'enseignement. Rabelais compare également l'énorme encrier à "un tonneau de marchandise", dégradant un bien intellectuel en bien purement économique. La pédagogie médiévale n'est plus qu'un produit qui donne du crédit social, mais qui a perdu toute valeur intellectuelle.

Gargantua étudie ensuite le traité de grammaire "De modis significandi", une référence qui s'inscrit dans la satire de l'éducation médiévale, puisque cet ouvrage était très critiqué par les humanistes de l'époque. L'énumération des commentateurs de cet ouvrage accentue l'impression de confusion et de complexité. Ces commentateurs sont pour la plupart fantaisistes, et Rabelais en profite pour créer des jeux de mots satiriques.

Rabelais poursuit la critique de la pédagogie scolastique, trop fondée sur la mémoire : "il le récitait par cœur à l'envers". La conclusion de Gargantua sur cette pédagogie est sans appel : "de modus significandi non erat scientia" ("il n'y avait pas une science des modes de signification"). Puis Gargantua s'adonne à la lecture de l'ouvrage "le Compost", un calendrier populaire, dénonçant l'absurdité de l'enseignement médiéval, qui ne hiérarchise pas la nature des ouvrages. Théologie, science, almanach : tout est lu indistinctement, sans hiérarchie ni priorité. Les durées hyperboliques que Gargantua consacre à ces apprentissages inutiles témoignent de la lourdeur et de l'inefficacité de ces derniers.

Le successeur de maître Thubal Holopherne est "un autre vieux, tousseux". Les enseignants de la pédagogie scolastique sont en effet caractérisés par leur vieillesse et leur état maladif. Le nom "Jobelin bridé" désigne un terme ornithologique (oisillon bridé), mais joue surtout sur le terme "bridé", qui signifie empêché, serré, prisonnier. Rabelais rappelle ainsi que les méthodes d'apprentissage scolastiques entravent la liberté. L'énumération d'ouvrages ou d'auteurs fait la part belle au latin, pastichant le latin scolastique médiéval.

Derrière la satire de l'enseignement scolastique, François Rabelais appelle à une nouvelle pédagogie tournée vers la science et la créativité.

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L'Éducation Humaniste : Une Alternative

Placé d’abord sous l’autorité de Thubal Holopherne, un docteur en théologie, l’esprit de Gargantua périclite. Grandgousier décide alors de confier l’éducation de Gargantua à Ponocrate, un précepteur humaniste. Ponos signifie travail et kratos signifie force, pouvoir. Ponocrate souhaite observer le résultat de l’éducation scolastique que Gargantua a reçue. Cela fait, il voulut de tout son sens étudier à la discrétion de Ponocrate. Mais celui-ci, pour le commencement, ordonna qu’il ferait à sa manière accoutumée, afin d’entreprendre par quel moyen, en un si long temps, ses anciens précepteurs l’avaient rendu fat, niais et ignorant.

Gargantua montre de l’enthousiasme à découvrir la pédagogie de Ponocrate comme le montre la première phrase : « il voulut de tout son sens étudier à la discrétion de Ponocrate ». La perspective de sortir de la scolastique médiévale semble donc éveiller chez Gargantua la volonté et la curiosité, deux forces qui étaient en sommeil dans son éducation précédente. Mais Ponocrate se place d’abord en situation d’observateur. L’énumération ternaire qui termine la phrase, « fat, niais et ignorant », fait sourire et donne immédiatement la tonalité satirique de la description qui va suivre.

Tout d’abord, Ponocrate observe que Gargantua ne respecte pas le rythme de la nature, puisqu’ « il s’éveillait soudainement entre huit et neuf heures, qu’il fût jour ou non ». Ce réveil, en marge des lois de la nature, est pourtant recommandé autoritairement par les maîtres théologiens, comme le souligne le verbe « ordonné ». Pire encore, les anciens maîtres justifient ce rythme contre-nature en citant les Psaumes de la Bible : « vanum est vobis ante lucem surgere » (il est vain de vous le lever avant la lumière du jour). Rabelais se moque des sophistes de l’époque, maîtres de rhétoriques, qui excellent dans l’art de convaincre de tout et de son contraire. Citer la bible leur permet d’impressionner et illusionner les élèves.

Rabelais poursuit avec un portrait en action de Gargantua, à travers l’énumération de verbes à l’imparfait, qui suggèrent un comportement habituel : « il gambillait, gigotait et paillardait ». L’allitération en [g] et [y] (« il gambillait, gigotait et paillardait ») suggère un mouvement incontrôlé, opposé au calme de l’étude. Le verbe « paillardait » désigne le fait de traîner dans le lit mais se rapproche de l’adjectif « paillard » qui signifie « d’un érotisme gras et vulgaire ». La référence aux « esprits animaux » reprend une théorie médicinale grecque, reprise au Moyen âge par Saint Thomas d’Aquin. Cette référence est parodique et satirique car la philosophie de Saint Thomas d’Aquin est détournée pour expliquer la fainéantise et l’oisiveté de Gargantua, qui transparaît dans le verbe « ébaudir ». Le lit est l’espace préféré de Gargantua, mais il ne symbolise pas pour lui le repos mais plutôt l’oisiveté et la disposition au péché.

Rabelais se livre ensuite à une satire de l’université scolastique. La « grande et longue robe de grosse frise, fourrée de renard » forme une image parodique de la robe des professeurs d’université en vigueur depuis le XIVème siècle. Les « renards » qui composent la texture de la robe suggèrent la ruse et la rhétorique trompeuse. L’humour est omniprésent, comme dans le jeu de mot sur le nom d’un sorbonnard, Almain, où l’on entend le substantif « main » qui permet à Gargantua de se peigner. Pour les précepteurs médiévaux, « se peigner, laver et nettoyer était perdre son temps en ce monde.« . Rabelais dénonce la négligence du corps dans l’enseignement scolastique. Au contraire, l’esprit humaniste souhaite une saine complémentarité entre le corps et l’esprit. L’expression « en ce monde » donne une tonalité religieuse à l’enseignement scolastique, mais elle est parodique car la saleté du corps n’a rien de spirituelle.

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Rabelais depeint ensuite la vie quotidienne de Gargantua dans une longue énumération de verbes à l’imparfait d’habitude : « il fientait, pissait, rendait sa gorge, rotait, pétait, baillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait, se mouchait en archidiacre ». Cette succession comique de verbe, très rythmée, animalise Gargantua. Cette description fait la critique des hommes d’Eglise comme le suggère l’expression « se mouchait en archidiacre », l’archidiacre étant un dignitaire ecclésiastique. La répétition de l’adjectif « beau » (« belles tripes », « belles grillades », « beaux jambons », « belles cabirotades ») est comique : tous les mets sont encensés, sans hiérarchie, soulignant la gloutonnerie de Gargantua. Surtout, cette beauté se rapporte à des nourritures terrestres et non spirituelles, comme cela devrait être le cas.

Les remontrances de Ponocrate sont rapportées au discours indirect : « Ponocrate lui remontrait qu’il ne devait se repaître si tôt au sortir du lit, sans avoir fait premièrement quelque exercice. Gargantua s’oppose pourtant à lui théâtralement, comme le montre l’interjection « Quoi ? » . L’accumulation des interrogatives accentuent ce caractère dramatique et la bêtise du jeune géant : « Quoi ? N’ai-je pas fait suffisant exercice ? (…) N’est-ce pas assez ? ». La référence au Pape Alexandre VI, connu par sa vie de débauche, ne met pas à l’honneur l’Eglise catholique. La satire se poursuit par le champ lexical de l’alcool qui infuse le texte (« buvaient », « de boire », « boire matin », « Boire matin »). Pour les hommes d’Eglise, l’ivresse de la bouteille a remplacé l’ivresse mystique ou la contemplation. La vie de Gargantua est donc placée sous le signe de l’excès, loin de la modération et de la sagesse attendue d’un étudiant en théologie : « boire à tas, à tas, à tas ». La répétition de « à tas » exprime la persévérance diabolique dans la concupiscence et le péché.

Les anciens maîtres menaient Gargantua à l’église où il était embarrassé d’un lourd matériel : « un gros bréviaire empantouflé, pesant, tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, un peu plus un peu moins, onze quintaux six livres. « Le champ lexical du poids « gros panier », « gros bréviaire », « pesant », « graisse », « onze quintaux » dévoile la lourdeur de l’enseignement médiéval, bien éloigné des grandeurs spirituelles. Le champ lexical de la liturgie (« messes », « kyrielles » « grain », « monceau de patenôtres ») n’amène pas l’homme vers la contemplation car les messes sont interminables et redondantes (« il entendait vingt-six ou trente messes»). L’extrait s’achève sur une référence à Térence, poète comique latin : « son âme était en la cuisine ». Cette phrase résume l’éducation inefficace de Gargantua, qui le rend grossier et trivial, au lieu de l’élever vers la vertu ou la noblesse.

À l’issue de ce passage, une question se pose : comment Ponocrate va-t-il pouvoir réinitialiser le cerveau de Gargantua ? L’éducation humaniste commence en effet par un désapprentissage des enseignements médiévaux afin de pouvoir s’imprégner positivement des valeurs de l’humanisme.

Contraction de Texte et Éducation : Perspectives Complémentaires

Jacqueline de Romilly souligne l'importance du recul par rapport aux événements contemporains, comparant cette démarche intellectuelle à l'aide apportée par une carte pour s'orienter dans une randonnée. Pour saisir une société complexe, il faut d'abord s'intéresser à des sociétés plus simples. La cité grecque permet de mieux comprendre l'État moderne, et la littérature grecque, en disséquant des cas simples, permet d'analyser des affaires plus complexes. Ce recul est également profitable à l'égard des progrès scientifiques et techniques qui bouleversent notre société et sa morale.

Philippe Meirieu met en garde contre les recommandations personnalisées sur internet, qui enferment les jeunes dans leurs goûts. Il souligne la responsabilité éducative d'apprendre aux jeunes à réfléchir par eux-mêmes pour échapper au conditionnement. Il est essentiel de créer des situations où les jeunes puissent cultiver le doute et leur esprit critique, en s'appuyant sur l'expérimentation scientifique et les réalisations technologiques. Parents et éducateurs doivent montrer qu'ils savent faire évoluer leurs propres idées et encourager les enfants dans ces voies, en créant des conditions où les jeunes se sentent respectés.

Alain critique les leçons amusantes qui ne marquent pas une rupture nette avec les jeux. Il souligne que l'attention doit être élevée d'un degré, en exigeant privation, patience et attente. Il remet en question les méthodes qui visent à instruire en amusant, soulignant que l'homme se forme par la peine et que ses vrais plaisirs doivent être gagnés et mérités. Il critique les journaux hebdomadaires ornés d'images, qui donnent un dégoût des choses de l'esprit, qui sont sévères d'abord, mais délicieuses. Il insiste sur l'importance d'obtenir que l'enfant prenne de la peine et se hausse à l'état d'homme, en exploitant l'ambition comme ressort de l'esprit enfant.

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