Introduction
Aimé Césaire, né en Martinique en 1913 et décédé en 2008, était avant tout un poète, mais aussi un homme politique engagé. Avec Léopold Sédar Senghor, il est le théoricien du concept de « négritude », un mouvement qui vise à valoriser la culture noire, souvent sous-estimée. Publié en 1950, Discours sur le colonialisme est un réquisitoire passionné contre la colonisation, un des premiers textes où Césaire met son art au service d'une cause civile et populaire. Cet article propose une analyse approfondie de cette œuvre majeure.
Contexte et Genèse du Discours
Dès 1945, Césaire s'engage ardemment dans la vie politique, tout en poursuivant son activité poétique. Maire de Fort-de-France et député communiste de la Martinique, il plaide en faveur de la départementalisation, un terme qu'il préfère à celui d'assimilation. Il est l'un des principaux artisans de la loi de départementalisation, adoptée en 1946. Cependant, sa déception est rapide, car l'application de la loi est extrêmement lente. Il s'éloigne alors de la culture occidentale (« Europe, je donne mon adhésion à tout ce qui n'est pas toi ») et du Parti communiste, qu'il accuse de négliger la spécificité des problèmes coloniaux au profit de la lutte des classes et du combat contre le capitalisme. Pour Césaire, « [N]otre lutte, la lutte des peuples colonisés contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe […] d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme, et ne saurait en aucune manière être considérée comme une partie [de la lutte des classes] ».
Son Discours sur le colonialisme est publié pour la première fois en 1950 dans la revue Réclame. C'est une œuvre de circonstance et de commande. Césaire explique : « C’est un écrit de circonstance […]. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas un discours que j’aurais prononcé. Un jour une revue de droite me demanda un article sur la colonisation - une revue qui croyait que j’allais faire l’apologie de l’entreprise coloniale. Comme on insistait, j’ai répondu : d’accord, mais à condition de me laisser la liberté de dire ce que je pensais. Réponse affirmative. Alors, j’ai mis le paquet et j’ai dit tout ce que j’avais sur le cœur. C’était fait comme un pamphlet et un peu comme un article de provocation. C’était un peu pour moi l’occasion de dire ce que je parvenais pas à dire à la tribune de l’Assemblée nationale ».
Ce texte est l'aboutissement du combat que Césaire a mené en vain à l'Assemblée. En 1950, il tente à plus de quinze reprises de défendre la Martinique et de déplorer l'échec de la départementalisation, mais il se heurte à la solitude et à l'incompréhension de ses collègues. La publication du Discours passe d'abord inaperçue, et ce n'est qu'avec l'édition en volume en 1955 que le texte connaît un réel retentissement. En 1956, il est suivi de deux prolongements idéologiques importants : la conférence « Culture et Civilisation », prononcée à la Sorbonne, et la « Lettre à Maurice Thorez », où Césaire annonce sa démission du Parti communiste. En 1958, il fonde le PPM (Parti Populiste Martiniquais) et continue de siéger à l'Assemblée comme « non-inscrit ».
Un Règlement de Comptes
L'œuvre ne se présente pas comme un exposé objectif et charpenté visant à stigmatiser le colonialisme et à proposer un programme de réhabilitation de l'homme noir et de libération des colonies. Césaire et les peuples colonisés connaissent trop bien les méfaits du colonialisme pour qu'une démonstration soit nécessaire. Il lui suffit de rappeler des faits, de recueillir des témoignages sur les exactions des colonisateurs, la torture, les massacres de Madagascar, la guerre d'Indochine, l'aliénation culturelle et économique. Mais à qui s'adresse-t-il ? Pas aux victimes, qui ont vécu la colonisation au quotidien. Le Discours, bien que souvent interprété comme un manifeste anticolonial, n'a peut-être pas les colonisés comme seuls, ni même principaux, destinataires.
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La discordance entre la structure apparemment logique du texte (introduction, quatre chapitres et conclusion) et les explosions lyriques, les invectives, les mouvements de colère, les néologismes, les digressions et le cheminement à sauts et à gambades s'explique par le fait que Césaire est partagé entre le désir de proclamer tout ce qu'il n'a pas pu dire à l'Assemblée nationale et celui d'écouter son tempérament de poète.
Fondements Idéologiques et Argumentatifs
Le Discours repose sur deux fondements idéologiques étroitement liés : l'anticolonialisme et le recours au marxisme.
La Question Coloniale
La question coloniale est l'objet affiché du Discours et en constitue la trame la plus constante, sans pour autant donner lieu à un véritable débat. Compte tenu du destinataire présumé (le lecteur occidental) et du moment (la décolonisation est en marche dans les années cinquante), le problème n'est que rarement posé dans sa spécificité, comme un « cas d’école », dans une perspective rhétorique, historique ou didactique. Pour Césaire, la colonisation est un mal, et il est inutile de revenir sur les faits historiques ou son évolution. Les faits sont là, condamnés explicitement ou non par un homme qui ne veut pas jouer au théoricien. Ils sont supposés connus, mais non exploités dans le sens du pathos ou de l'appel à la révolte. Césaire ne s'écrie pas, comme dans le Cahier d'un retour au pays natal, « Assez de scandale… ». Il ne lance aucun appel à la « négraille », pour laquelle la prise de conscience est assurée : « Les colonisés savent désormais… ».
Du débat refusé sur la colonisation, Césaire ne retient que deux pétitions de principes : l'apologie de l'identité, de la dignité et de la culture des Noirs, et la certitude que le responsable de cet état de fait est la société bourgeoise.
Le Marxisme
Le recours idéologique au marxisme est une composante essentielle de la pensée de Césaire. Une partie importante du Discours s'inscrit dans le droit fil de la pensée et de la polémique marxistes, même si Césaire évite la profession de foi. Ses liens s'affirment verbalement par l'attente de la Révolution, une allusion à l'URSS, des attaques contre l'Amérique, une critique de l'Europe de la démocratie chrétienne, avec une véhémence qui peut rappeler Céline.
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Stigmatiser une Crise de Civilisation
Le marxisme de Césaire ne se limite pas à des violences verbales ou à des rappels de faits. Il s'affirme aussi idéologiquement. Le combat anticolonialiste lui apparaît indissociable du combat contre le capitalisme, le christianisme et le militarisme. Il place son espoir, après la disparition d'une bourgeoisie décadente, dans l'avènement du prolétariat dans une société sans classe. Cette inspiration marxiste explique qu'il passe d'une défense des peuples colonisés à l'évocation de la menace de colonisation économique que font peser les USA sur la planète. La crise dénoncée ne saurait s'expliquer exclusivement par un processus social, ni par le simple constat de la situation de fait imposée à l'homme noir dans son identité et sa culture. Il est significatif que si le dernier mot du Discours est « prolétariat », le premier ne soit pas « colonisation », mais « civilisation », et que l'introduction consiste en une mise en accusation de la civilisation européenne, dont l'évocation des abus du colonialisme illustre la perversité.
La Bourgeoisie en Accusation
Le Mal existe, sous des formes diverses, et c'est bien une crise de civilisation qui en est à l'origine. Une crise de civilisation dont la responsable est la bourgeoisie. La critique de celle-ci est constante, associée à une critique de ses alliés objectifs, la civilisation chrétienne et l'armée. Bien qu'elle ait été souvent un facteur de progrès et de libéralisme, la bourgeoisie a cessé de jouer ce rôle et mérite d'être mise au premier rang des accusés. Elle est responsable de la permanence du fait colonial et contribue à l'entretenir et à le justifier, à la fois par hypocrisie et par « bonne conscience ». Pervertissant le concept même d'humanisme auquel elle ne cesse de se référer, elle agit ainsi par sottise ou aveuglement et, plus souvent, par une soumission intéressée et inavouée au pouvoir économique du capitalisme. Elle contribue ainsi, sans en avoir conscience, à sa propre régression, encourant le risque d'avoir à supporter la « chosification » qu'elle impose volontiers à autrui, sous les formes du nazisme et d'une société mercantile néocolonialiste qui s'établit dans le monde.
Dans tous les cas, la décadence morale et matérielle de la bourgeoisie est inéluctablement liée au soutien qu'elle apporte à la colonisation. Sous l'apparence d'une mission civilisatrice, la bourgeoisie est contaminée par ce que le processus de colonisation contient de « dé-civilisation ». Porteuse d'une apparente certitude morale, elle contribue à la négation même de la morale.
La Négritude : Une Affirmation Identitaire
Contre la colonisation, Césaire prône la négritude. La négritude est le concept majeur dans le processus de libération des populations noires ou colonisées. Elle réunit toute la culture noire, longtemps considérée comme inférieure par rapport à l'Occident. Ce concept, qui apparaît en 1933 grâce à Césaire et Senghor, vise à montrer la grandeur et la fierté de la civilisation noire. Césaire dénonce les sociétés vidées d'elles-mêmes, les cultures piétinées, les institutions minées, les terres confisquées, les religions assassinées, les magnificences artistiques anéanties et les extraordinaires possibilités supprimées. Il parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. C'est la culture des pays africains qui est ainsi mise en avant.
Style et Écriture : Entre Pamphlet et Poésie
Césaire utilise une écriture poétique qui se rapporte à l'oralité, mettant en avant la tradition africaine. Son style est marqué par des anaphores (« moi je »), des énumérations, des questions rhétoriques et des paronomases. Les paragraphes courts ressemblent à des strophes, donnant au texte une dimension poétique. Cette musicalité africaine s'oppose au silence des Européens et à l'invasion de l'écriture.
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Le Discours sur le colonialisme développe une double stratégie : convaincre par des arguments rationnels et persuader par l'émotion. Césaire utilise des procédés stylistiques efficaces comme l'accumulation et l'anaphore pour démontrer les méfaits du colonialisme.
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