Introduction

L'évolution phonétique du français est marquée par des contractions de voyelles et des disparitions de sons, phénomènes qui ont façonné la langue que nous connaissons aujourd'hui. Cet article explore ces processus, en s'appuyant sur des exemples tirés de textes anciens et en analysant les facteurs qui les influencent.

Voyelles et Diphtongues Orales : La Base de l'Assonance et de la Rime

Dans le système de l’assonance, auquel ont été soumis les premiers textes de notre littérature, rien ne compte que la voyelle tonique du mot placé à la fin du vers. Au contraire, les consonnes dont elle peut être suivie n’ont joué un rôle apprécié qu’à partir du moment où la rime a été introduite dans notre poésie. Il suit de là que l’étude des voyelles est d’un intérêt primordial : elles forment, en effet, la base fondamentale et l’élément commun de ces deux phénomènes, dont la nature est la même et qui ne diffèrent l’un de l’autre que dans le détail.

Les assonances de nos plus anciens textes ont donné lieu à de nombreux commentaires, dont les plus notables sont ceux de G. Paris. Sainte Eulalie est assonancé de deux vers en deux vers, mais six de ces vers se terminent par la finale ie : comme le poème est très court les renseignements phonétiques qu’il nous apporte ne sont par conséquent pas très abondants. La Passion nous montre des a mélangés avec des an, des e avec des en, ce dont les philologues ont tiré certaines conclusions. Saint Léger nous présente douze voyelles et diphtongues différentes à l’assonance, toutes masculines. Il n’y en a que huit dans Saint Alexis, auxquelles il faut ajouter des variétés féminines qu’on voit déjà paraître dans la Passion. La Chanson de Roland au contraire est plus riche, encore qu’elle n’épuise pas la série de toutes les toniques qui peuvent prendre place à la fin des vers, ainsi que l’a fait observer H. Suchier. Bien que tous ces poèmes se répartissent sur une durée assez considérable de deux cents ans environ, et qu’ils précèdent la grande éclosion du Moyen Age, ils ne sauraient être, dans un ouvrage aussi général que celui-ci, traités à part. On a donc préféré un exposé unique, où, rubrique par rubrique, ils pourront être représentés. En conséquence, les voyelles et les diphtongues seront étudiées une par une, avec l’indication de l’évolution qu’elles ont accomplie, et l’explication des principales combinaisons où elles sont entrées. Ensuite il conviendra de formuler les conclusions qui ressortiront de cette enquête, basée sur le français proprement dit, mais où les dialectes, dont l’importance a été si grande dans les œuvres littéraires de l’époque médiévale, auront la part qui leur revient. Les transcriptions phonétiques, quand il y aura lieu, seront faites au moyen de l’alphabet dont se sont servis l’abbé Rousselot et J. Gilliéron.

L'Évolution du Son [a]

Le latin vulgaire a légué au français un seul a qui avait un timbre moyen. Plus tard ce son s’est ouvert devant l’r, le v ou le j (à), ou bien il s’est fermé en á. Dans ce dernier cas, il s’est formé par suite de l’effacement d’une s consécutive placée devant consonne (pasta > paste > pâte), ou bien il s’est imposé dans des mots qui n’appartenaient pas au fond primitif de la langue. Notre a provient :

  • De ᾳ latin entravé : caballum > cheval, quartum > quart.
  • De ᾳ latin libre dans les mots savants, comme pape, opaque, vivace.
  • De ᾳ figurant dans des mots empruntés à d’autres langues romanes où il est régulier, comme salade, muscat.
  • De ᾳ latin proclitique libre dans des mots employés ensuite en position tonique : malum > mal (cf. malum > met).

Influence des Dialectes sur le Son [a]

Le traitement de ᾳ latin libre devant l est étranger au français proprement dit. Il est dû au fait que l’l, dans certains dialectes, recule son point d’articulation, et que l’extrémité de la langue, au lieu de porter contre les alvéoles des dents supérieures, s’applique plus en arrière contre le palais, ce qui transforme d’une manière plus ou moins sensible l’l normal en a. Alem > al est fréquent en Normandie. Wace (R. de Rou) présente altretal : cheval ; mal : mortal. On retrouve ces rimes, où se glissent des mots d’emprunt, dans beaucoup d’autres textes : ostal : seneschal ; temporal : senescal dans la Vie de saint Eustache. L’auteur de Pyrame et Tisbé écrit :

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Quant fu issue de la saleEt ele devaloit l’eschale (v. 632-3)

E. Busch en a donné des exemples tirés d’ouvrages anglo-normands du xive s.: espirital : mal ; criminals : mals ; lécherai : chival, etc… Cette phonétique dépasse les frontières de la Normandie, elle n’est inconnue ni à Étienne de Fougères, ni à Benoît de Sainte-More, ni même au champenois Chrétien de Troyes, chez qui on découvre mortal, peitral, anperial, igal, mots qui, sans doute, ne sont pas tous savants.

En Franche-Comté, il peut résulter du développement secondaire d’un è plus ancien, provenant lui-même d’un é primitif entravé dans les suffixes ĭttum et ĭtia, d’où, dans l’Ysopet de Lyon, solaz (solatium) : solaz (solittus) ; place : simplace (-ĭtia) : ou bien il peut être issu d’un è latin entravé. Cf. iguales : baies (bellas) dans le même texte.

La Diphthongue AI : Évolution et Prononciation

Cette combinaison se présente dans nos plus anciens textes : masculine ou féminine, elle assone en a, et ai est articulé ᾳy :

Sanz Pedre sols seguen lo vaiQuar sua fin veder voldrat. (Passion, 42, ab)

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Cette prononciation reste longtemps vivante, puisqu’elle nous est encore attestée dans certains cas non seulement par Th. de Bèze, mais encore en 1630 par Du Gardin qui la représente comme un trait wallon. On en a des exemples en vers jusque dans les premières années du xiiie siècle ; des poèmes comme la Prise de Cordres, le Charroi de Nîmes, les deux rédactions du Moniage Guillaume, Doon de la Roche, admettent très volontiers le mélange a : ai ; Aucassin et Nicolette le fait encore. Cependant ai de bonne heure tend à prendre le son de ei (èy) pour aboutir à è. Le changement ainsi opéré n’est certainement pas tout à fait récent quand l’auteur de la Chanson de Roland nous permet de le constater : souvent il range ai dans les laisses en a : sunjat, Ais, mals, leuparz, asalt, etc. (L. 57) : souvent au contraire il le range dans les laisses en è : Ais, fer, paleis, serf, jamelz, ait, plait (L. 269). D’autres poètes, comme celui de la Prise de Cordres, et celui des Enfances Guillaume en font autant. Mais plus tard, sauf dans les dialectes de l’Est, ai ne rimera plus qu’en e : Chrétien de Troyes déjà le sépare complètement de a qui chez lui ne peut faire écho qu’avec lui-même.

Dans les finales -ail et -aille, qui représentent a + l mouillée (l), l’assonance se fait d’abord en a, mais la Chanson de Roland présente la laisse Burdele, resne, Valterne, escantelet, ventaille, etc. (L, 100), ce qui sollicite une prononciation ai-lle en e. Même remarque pour les terminaisons -ace et -age, écrites -aice et -aige, où l’i marque la palatalisation de Va devant la consonne qui suit : c’est à une époque tardive que certains de ces mots, placés à la fin du vers, laisseront supposer une prononciation en e sur laquelle il y aura lieu de revenir. Enfin, en Lorraine et en Franche-Comté, où un i parasi-tique s’ajoute bien souvent à l’a tonique, la rime est généralement en a ; porchaisse : chasse se trouve dans la Guerre de Metz ; pourtant, en suivant les indications de l’écriture, cet ai peut être articulé ay ou e et rimer ainsi. Pour plus amples développements je renvoie à la rubrique AI.

AI : Origines et Évolutions Phonétiques

Cette graphie représente :

  • A latin + yod : major > mai ; cantai (class.
  • En Normandie occidentale, elle provient de ᾳ latin entravé devant une l qui se résout en y quand elle est suivie d’une consonne : *tripaliet < travail.
  • Elle résulte de l’introduction après l’a d’un i parasitique, que cet a soit tonique et entravé (cf. p.142) ; saige, coraige, mairz quaitre, etc. ou qu’il soit atone dans des monossyllabes : lai, sai, jai. L’ai ainsi formé est un trait proprement oriental qui se manifeste au xiie siècle et se généralise à partir du xiiie ; il se propage dans un vaste territoire et ne pénètre que tardivement à Paris. Dans ce dernier cas, la prononciation a généralement été a, avec un son assez ouvert. Cette nuance de sens n’était pas toujours notée par l’écriture. Thibaut de Champagne écrit souvent coraje à la rime, mais on trouve chez lui coraige : sauvage, faice : efface ; le Roman de la Rose I présente toujours age et ache, sauf dans outraiges, couraiges, passaige ; le timbre de l’a ordinaire est sollicité dans certaines laisses du Charroi de Nîmes (1. 43 et 49), où guionaige, saiche, erraiche, enraige, saige se glissent au milieu de fins de vers en a. D’autres textes cependant prouvent l’existence, d’après l’écriture, d’une prononciation en ᾳy ou èy, qui évolue en è, mais qui peut, comme tous les è, avoir passé à è dans certaines régions. Si la graphie par e ne se rencontre pas dans le Poème moral, ainsi que le fait remarquer Cloetta, elle n’est pourtant pas inconnue ailleurs, et ege se substitue parfois à aige, comme eche à aiche ; il suffit de citer seche (sapiat) : teche (tache) chez Priorat. Ce dernier poète réunit aussi lai (illac) : delay (subst. verbal de delayer) : les Estampies françaises groupent vrai : jai (jam) : partirai ; j’ai déjà signalé scelaisse : desplaisse : porchaisse : chasse dans la Guerre de Metz. A l’époque ancienne, l’i parasitique ne se rencontre qu’exceptionnellement à l’Ouest ; par exemple Th. Pohl a rencontré chez Wace amasses : quidaisses, parlaissent : retornaissent, à côté de racontasse : masse, il a expliqué ces graphies en les attribuant à un copiste originaire du Nord-Est.

Devant l, la prononciation est a à l’origine, et elle est demeurée telle, d’ailleurs (cf. Al : EI) après quelques hésitations. Dans les autres catégories (1 °, 2°, α) elle était primitivement ᾳy. L’évolution de la langue rend compte de bien des rimes qui, à première vue, pourraient surprendre.

AI : Associations Vocaliques et Évolution Vers [e]

Cette association est régulière à l’époque la plus ancienne des assonances, lorsque ai était articulé ᾳy, mais elle ne peut former une rime. Je renvoie à A : AI où le cas a été examiné. Ai, prononcé ᾳy, s’est déjà ouvert (èy) à la fin du xie siècle, et bientôt il peut assoner en è. Puis il commence à devenir monophtongue dès les premières années du xiie, ce dont font preuve des échanges de graphie assez fréquents, dont le premier exemple se rencontre dans Saint Brendan. A partir de ce moment, on le voit peu à peu rejoindre tous les autres e, avec lesquels les poètes prennent l’habitude de l’associer.

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Ce fait pose la question de savoir quel a été le timbre de cet e issu de ᾳy primitif, et, d’une façon générale, quel a été le timbre des e français. Question fort obscure, qu’il est difficile de résoudre, car l’écriture ne nous renseigne pas. « J’aurais voulu distinguer l’e ouvert de l’e fermé, l’o ouvert de l’o fermé, écrit G. Paris dans son édition de Saint Alexis : mais il règne encore, au moins pour moi, trop d’incertitudes sur la répartition de ces deux paires de voyelles… pour que j’aie osé le faire.» Une telle remarque est surtout vraie pour l’e. Nous distinguons historiquement deux variétés de cette voyelle : l’e ouvert (è), provenant de l’ĕ latin entravé, et l’e fermé (é), issu soit de ᾳ libre, soit de ē, ĭ latins entravés. Tels sont les deux timbres à l’origine. Certains romanistes, lorsqu’ils rencontrent dans la suite ai rimant avec des é, supposent que ces é se sont ouverts, que père a été articulé père comme de nos jours, que mésse est devenu mèsse, mais que ai au contraire est resté ouvert. Il ne semble pas qu’il en ait toujours été ainsi. On peut en effet constater qu’aujourd’hui il y a des régions de France où le son è n’existe pas, et où il est toujours remplacé par é, des territoires ou ai est articulé è, en Lorraine par exemple et dans l’Ouest, où l’on dit mére, pérd, enfér, séc, léttre, láisse, páire, etc. Cette fermeture du son, dont il y a déjà des traces au xiie siècle, ne s’opère guère sur une grande échelle qu’au milieu du xiiie, mais nous ne pouvons la saisir que dans le cas ou ai s’accorde avec L’é issu de ᾳ latin libre. Quand il fait écho à un è primitif, il est bien difficile de savoir si ces deux voyelles étaient restées ouvertes, ou si toutes les deux s’étaient fermées : de nombreuses actions analogiques peuvent bien s’être exercées tour à tour ; il est légitime de supposer que bien des, e originairement ouverts sont devenus fermés, puis se sont ouverts à nouveau devant consonne, ce qui serait le cas de fer, elle, enfer, faire, contraire et autres mots semblables, qu’il y a eu des flottements utilisés par les poètes, et qu’eux-mêmes parfois n’ont pas été très stricts.

Les premiers exemples de l’équivalence de ai et de è, ainsi qu’il a déjà été dit (cf. A : AI, p.142) se rencontrent dans la Chanson de Roland. Ensuite les versifications développent ces mélanges, d’abord devant deux consonnes, en manifestant quelques nuances dans leur usage. Le moine Benoît, auteur de Saint Brendan et Philippe de Thaon se montrent encore assez timides : le premier ne rime qu’une fois ai contre e, devant deux consonnes dans termes : lermes (lacrimas > lairmes) ; le second présente maistre : Silvestre, paistre : beste. Thomas, auteur du Roman de Tristan, ne se permet d’unir ai et e …

Interactions Vocaliques et Nasalisation

La question sera examinée à propos de AN.

La Diphtongue AU : De la Vocalisation à la Simplification

La diphtongue ᾳu, ou au résulte de la vocalisation d’une l devant consonne, et qui est primitivement accentuée sur son premier élément, s’accorde d’abord en a. Ainsi, dans le Moniage Guillaume II, le mot Guillaume trouve place neuf fois dans des assonances en a. Il en est de même pour sans (salsus) et pour aube dans Doon de la Roche, pour aut (altum) dans les Enfances Guillaume, etc. Dans les textes rimés cet au ne pourra plus être associé qu’avec lui-même ; cependant il ne se réduira à un son simple qu’à la fin du xvie siècle. Quant à l’au de l’Est et du Sud- Est, où l’u s’est développé devant un b ou une l étymologiques, il est rare qu’il rime en a ; cependant diauble : profitable se rencontre dans la Guerre de Metz, à moins qu’il ne faille lire profitauble, selon les habitudes ordinaires de ce texte.

Confusion et Évolution des Sons [a] et [e]

Cette rime est assez tardive. D’une part l’a, surtout devant l et r, peut prendre un timbre si aigu qu’il peut presque se confondre avec l’e ouvert, et de l’autre celui-ci, qu’il soit originairement tel, ou qu’il le soit devenu à partir de é, peut s’ouvrir au point de ne pas être différent de cet a. Il en résulte une égalisation des deux sons et parfois des échanges dans la graphie. De telles combinaisons sont plus anciennes que le xve siècle, où on les signale généralement. On les rencontre pour la première fois chez Rutebeuf : large : sarge (= serge) ; armes : larmes (lacrimas > lairmes, lermes, ouvert en larmes, et qui a conservé cette orthographe) ; laverne : espergne (espargne). Cette prononciation est populaire à Paris, comme l’a fait observer Marot dans son édition de Villon. Mais elle existe aussi en Franche-Comté ; il y en a des exemples chez G. Priorat, estre : combattre ; ardent : pardent (= perdent) ; isneles : baies ; bele : apale ; elle n’est pas inconnue à l’anglo-normand.

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