Les avortements chez la jument représentent un enjeu sanitaire et économique important pour la filière équine. Lorsqu’une jument avorte, le Vétérinaire Sentinelle qui l’examine peut, s’il soupçonne une cause infectieuse, et avec l’accord du propriétaire, le déclarer au RESPE dans le cadre du Syndrome Avortement. En France, la surveillance des avortements a été mise en place fin 2008 au sein du RESPE. Elle cible les maladies infectieuses responsables d’avortements chez la jument, et ayant une importance sanitaire, économique et/ou zoonotique.

Cet article a pour objectif de fournir un aperçu détaillé des différentes méthodes pour interrompre une gestation chez la jument, en abordant les aspects sanitaires, économiques et éthiques liés à cette pratique.

Importance de la surveillance des avortements

La surveillance des avortements équins est cruciale pour plusieurs raisons :

  • Sanitaire : Elle permet de détecter et de suivre la propagation des maladies infectieuses responsables d’avortements, telles que la rhinopneumonie, l’artérite virale et la leptospirose. Le Vétérinaire Sentinelle prélève des échantillons : organes du fœtus et placenta. Si le résultat revient positif sur une maladie surveillée, cette seconde information permet de connaitre la répartition des maladies en France.
  • Économique : Les avortements entraînent des pertes financières pour les éleveurs, en raison de la perte du poulain et des coûts associés aux soins vétérinaires.
  • Zoonotique : Certaines maladies infectieuses responsables d’avortements chez la jument peuvent également affecter l’homme.

Causes d'avortement chez la jument

Selon un bilan de l’équipe « Épidémiologie et Plateforme Resumeq » - unité « Physiopathologie et épidémiologie des maladies équines » (PhEED) du laboratoire de santé animale (site de Normandie) de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) portant sur 851 fœtus dont l’autopsie a été réalisée entre 2010 et 2019, en France, par les structures du Réseau national de surveillance des causes de mortalité des équidés (Resumeq), la cause de l’avortement a pu être déterminée dans 81 % des cas, avec la répartition suivante :

  • Cause infectieuse (microbe) dans 56 % des cas
  • Cause non infectieuse dans 25 % des cas
  • Cause indéterminée dans 19 % des cas

Causes infectieuses

Selon cette étude, les bactéries sont de loin les agents pathogènes les plus fréquemment responsables d’avortements (82 % des causes infectieuses). Une placentite macroscopique est visible dans un quart de ces cas. Une quarantaine d’espèces bactériennes ont été isolées en culture pure (seule) ou en association (plusieurs bactéries). Ces bactéries sont pour la plupart commensales (elles vivent naturellement en équilibre, sur ou dans l’organisme, sans causer de nuisance), fécales ou présentes dans l’environnement ; elles peuvent être des pathogènes strictes ou opportunistes. Parmi toutes ces bactéries, Streptococcus zooepidemicus est la bactérie la plus fréquemment isolée (20 % des avortements d’origine bactérienne).

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Des infections virales sont identifiées dans 9 % des cas d’avortement d’origine infectieuse, avec très majoritairement les virus de la rhinopneumonie forme abortive, dont l’herpèsvirus de type 1 (identifié sur 38 cas, soit 90 % des virus isolés) et l’herpèsvirus de type 4 (identifié sur 1 cas). 2 cas étaient causés par le virus de l’artérite virale équine.

Des infections fongiques (ou mycoses), ainsi que des infections mixtes (bactériennes et fongiques), ont été diagnostiquées respectivement dans 1,5 % et 2,5 % des cas. Une placentite est observée dans 95 % de ces types d’infection. Une des principales causes d’avortement est la placentite ascendante, c’est-à-dire une infection du placenta par des bactéries ayant pénétré par la vulve, puis « remonté » par le vagin et le col de l’utérus.

L'entrée de bactéries peut se faire lors d'une mauvaise conformation de la vulve, qui laisse pénétrer le crottin. Ces juments nécessitent alors une suture adéquate (vulvoplastie).

Une modification de l’orientation de la vulve faisant suite à un amaigrissement peut aussi être à l'origine de placentite chez les juments pleines. En effet, la fonte des coussinets graisseux autour de l’anus fait basculer ce dernier et la partie supérieure de la vulve vers l’avant.

Il est également primordial de maintenir les juments pleines dans de bonnes conditions d’hygiène pour limiter les risques de contamination microbienne (boxes ou stabulations régulièrement curés…).

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Bien entendu, les palpations vaginales chez les juments pleines sont fortement déconseillées.

Causes non infectieuses

  • Anomalies du cordon ombilical : Les anomalies du cordon représentent de loin la première cause d’avortement non infectieux (46,2 % des avortements dans une étude rétrospective au Royaume-Uni). L’examen du cordon revêt donc une grande importance. Celui-ci mesure en moyenne 55 cm. Toutefois, dans certains cas, le nombre de tours est excessif et bloque la circulation sanguine en direction du fœtus, provoquant la mort de ce dernier. Les causes de cet excès de torsion sont encore mal connues. Un cordon trop long est un facteur prédisposant (6 fois plus de risques de torsion de cordon si la longueur est supérieure à 90 cm), mais les facteurs influençant la taille du cordon ne sont cependant pas bien connus.
  • Gestations gémellaires : La jument ne peut pas assurer le développement à terme de deux poulains. Lors de gestation gémellaire, il peut se produire dans certains cas une résorption spontanée d’une vésicule, et donc la naissance à terme d’un seul poulain. Lorsque la gestation gémellaire persiste au-delà de 45 jours, on observe environ 80 % d’avortement des deux fœtus vers le 9ème ou 10ème mois de gestation. En autopsie, les avortements sont observés de façon plus précoce dans la gestation : 27 cas d'avortements entre 6,5 et 9 mois de gestation (moyenne de 7,8 mois) entre 1986 et 2009. De 2010 à 2024, ces derniers ont été encore plus précoces, entre 2,75 et 8 mois de gestation (moyenne de 6 mois).
  • Maladies générales : Certaines maladies de la jument, telles que des coliques sévères, la grippe, la piroplasmose ou encore la leptospirose par exemple, peuvent provoquer l'avortement. Pour tenter de l’éviter, il est impératif de diagnostiquer et traiter le plus rapidement possible la maladie en question. Attention cependant, car certains médicaments peuvent également provoquer l’avortement.
  • Traumatismes : En dehors d’une infection, un décollement placentaire peut également être occasionné par un traumatisme (coup de pied…).

Méthodes d'interruption de gestation

Plusieurs méthodes peuvent être utilisées pour interrompre une gestation chez la jument, chacune ayant ses propres avantages et inconvénients. Le choix de la méthode dépendra de plusieurs facteurs, tels que le stade de la gestation, l’état de santé de la jument et les préférences du propriétaire.

1. Administration de prostaglandines

L'injection de prostaglandines est une méthode couramment utilisée pour provoquer l'avortement chez la jument, surtout en début de gestation. Ces hormones empêchent l'embryon de rester collé au placenta. Cette méthode est généralement considérée comme sûre, avec peu de risques pour la jument, car il s'agit d'une injection unique d'hormone.

Avantages:

  • Méthode non invasive
  • Efficace en début de gestation
  • Peu de risques pour la jument

Inconvénients:

  • Peut provoquer des coliques et de la sudation chez la jument
  • Moins efficace en fin de gestation

2. Pinçage de trompe

Le pinçage de trompe est une autre option pour interrompre la gestation, généralement réalisée 21 jours après la saillie. Cette méthode consiste à écraser manuellement une des vésicules gémellaires lors de gestations gémellaires.

Avantages:

  • Méthode relativement simple
  • Peu de risques pour la jument

Inconvénients:

  • Nécessite une intervention vétérinaire
  • Plus coûteux que l'administration de prostaglandines

3. Réduction manuelle des jumeaux

Dans le cas de gestations gémellaires, une réduction manuelle des jumeaux peut être effectuée par le vétérinaire en pinçant l’une des vésicules. Cette méthode est préférable dans certains cas pour éviter l’avortement des deux fœtus.

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Avantages:

  • Permet de conserver une gestation unique
  • Peu de risques pour la jument

Inconvénients:

  • Nécessite une intervention vétérinaire précoce
  • Risque de perte des deux fœtus

4. Avortement chirurgical

L'avortement chirurgical est une méthode plus invasive qui consiste à retirer le fœtus chirurgicalement. Cette méthode est généralement réservée aux cas où les autres méthodes ont échoué ou ne sont pas appropriées.

Avantages:

  • Efficace à tous les stades de la gestation

Inconvénients:

  • Méthode invasive
  • Risques de complications pour la jument (infection, hémorragie)
  • Coût élevé

Diagnostic et suivi après avortement

Diagnostic étiologique

Le diagnostic étiologique des avortements est parfois un challenge. Le mieux est de référer l’avorton et ses annexes pour un examen nécropsique dans un centre spécialisé, quand il en existe un à proximité. À défaut, il convient d’examiner le fœtus dès que possible après son expulsion.

L’examen externe du fœtus ou du poulain commence par une évaluation de son état nutritionnel (émaciation éventuelle) et une recherche d’anomalies congénitales. Les éventuels traumatismes dus à la parturition, la présence d’un œdème sous-cutané ou de pétéchies et la couleur des muqueuses sont évalués. L’avorton peut également être pesé et mesuré (longueur nuque-pointe de la fesse). La présence de poils et de crins est également une indication du stade de développement.

L’examen des enveloppes fœtales commence par l’évaluation de leur intégrité (rétention placentaire), de leur poids et de leur degré d’autolyse. Un placenta normal correspond à environ 11 % du poids du fœtus. Le placenta doit être délicatement débarrassé des impuretés et déployé en F (cornes gravides et non gravides). C’est généralement la face allantoïdienne qui est visible. Son épaisseur (normalement de 3 à 5 mm) et la vascularisation sont observées. Sur la face choriale, la couleur, la présence d’un exsudat et l’aspect des villosités sont principalement examinés. À l’état normal, le chorion présente une couleur rouge foncé et un aspect velouté qui sont altérés en cas de placentite.

En cas d’impossibilité d’utiliser le fœtus et ses annexes en entier, plusieurs prélèvements, accompagnés des commémoratifs et d’une description des anomalies observées à l’examen de l’avorton et de ses annexes, sont envoyés au laboratoire spécialisé. Ils sont destinés à des analyses histologique, en particulier pour des tissus qui sont apparus anormaux, bactériologique et par PCR (recherche d’une rhinopneumonie, d’une artérite virale et d’une leptospirose). Les examens par PCR sont particulièrement utiles en raison de leur spécificité et de leur sensibilité, mais surtout pour la rapidité du résultat. Des tranches de tissu d’environ 0,5 cm sont placées dans le formol pour l’examen histopathologique. Il convient de prélever également tout tissu qui semble anormal. Du contenu stomacal (examen bactériologique) et du sang fœtal (examen bactériologique, sérologie) peuvent aussi être envoyés aux fins d’analyse.

Concernant la jument, et en particulier s’il n’a pas été possible de disposer de l’avorton ou des annexes, une cinétique sérologique (2 prises de sang à 14 jours d’intervalle) peut être réalisée après de 14 jours pour les tests HVE, leptospirose et artérite virale.

Suivi post-avortement

Après un avortement, la présence, fréquente, d’une éventuelle rétention placentaire est à vérifier. Le traitement de la non-délivrance repose sur des irrigations avec d’importants volumes de solution saline isotonique stérile (3 à 10 l), éventuellement additionnée de povidone iodée (solution à 1 %), et des injections d’ocytocine à faible dose (10 à 20 UI par voie intramusculaire toutes les 2 à 4 heures). Ces irrigations peuvent être répétées dans la journée si nécessaire.

En cas de non-délivrance ou de suspicion de métrite, l’antibiothérapie par voie générale permet d’obtenir des concentrations d’antibiotiques plus élevées et plus durables dans l’endomètre, comparativement à la voie locale. Le protocole comporte de la pénicilline procaïne (22 000 UI/kg par voie intramusculaire, 2 fois/j) associée à de la gentamicine (6,6 mg/kg par voie intraveineuse, 1 fois/j) ou à du ceftiofur (3 mg/kg par voie intraveineuse ou intramusculaire, 2 fois/j). L’antibiothérapie par voie générale est obligatoire quand la rétention des membranes a duré plus de 12 heures, lors de dystocie, et en cas de métrite aiguë ou d’avortement infectieux avéré. La voie locale peut être utilisée quand un germe a été isolé.

La jument est surveillée régulièrement les jours qui suivent l’avortement : présence de fièvre, habitus, crottins, appétit, pouls digité. Si l’état général de la jument le permet, en l’absence de séquelles sur le tractus génital et avec des contrôles sanitaires satisfaisants, elle est remise à la reproduction, sans risque, deux cycles plus tard, soit 30 jours au minimum après l’avortement.

Biosécurité

La biosécurité est une étape incontournable dans la gestion d’un avortement, tout aussi importante que les soins à la jument et la recherche de la cause de celui-ci. Lors d’avortement, le postulat étiologique de départ est toujours une infection contagieuse, jusqu’à la preuve du contraire. Le haras doit donc être considéré comme une zone contaminée. Cela signifie que tout mouvement d’entrée ou de sortie est gelé jusqu’à plus ample information sur les causes réelles de l’avortement.

La jument avortée est isolée des autres. Si l’avortement a eu lieu à l’extérieur, il convient de débarrasser toute la zone des résidus éventuels et de la désinfecter. Les autres juments du même lot en sont retirées et sont gardées au sein d’un petit paddock également isolé des autres animaux de l’élevage, en particulier des poulinières.

Tant que la cause de l’avortement n’est pas connue, il est conseillé de mettre tout l’effectif en quarantaine (arrêt des entrées et des sorties d’animaux). Le vétérinaire et le personnel en contact avec la jument avortée doivent s’équiper de façon à ne pas propager d’éventuels éléments contagieux (blouse ou combinaison spécifique, surbottes, gants à usage unique, tord-nez dévolu). Un pédiluve peut être installé et l’aire d’isolement de la jument doit être définie. Au besoin, cette zone est matérialisée par un ruban ou un autre moyen visible de tous.

Les mesures spécifiques de biosécurité s’appliquent lorsqu’un diagnostic d’affection contagieuse est établi. En France, elles concernent essentiellement la rhinopneumonie, l’artérite virale et la leptospirose. Cette procédure limite l’extension de l’infection, bien qu’il n’existe pas de consensus sur le bénéfice d’une vaccination “barrière”.

En France, l’artérite virale équine est classée comme une “maladie animale à déclaration obligatoire” (MADO). Les laboratoires et les vétérinaires ont donc l’obligation de déclarer les cas positifs aux autorités sanitaires. Sur le site, les mesures initiales sont comparables à celles prises pour la rhinopneumonie. Il convient d’identifier les chevaux contaminés (en testant tous les animaux en contact par une cinétique de sérologies à 14 jours) et les étalons excréteurs, et de les isoler. La jument qui a avorté est isolée comme dans le cas précédent. La jument peut rester excrétrice par les urines pendant longtemps et l’isolement durer de 6 à 17 semaines.

Prévention des avortements

Il existe plusieurs mesures préventives pour limiter les risques d’avortement chez la jument :

  • Vaccination : La vaccination contre la rhinopneumonie (HVE-1) peut contribuer à prévenir les avortements découlant d'une infection par ce virus.
  • Hygiène : Maintenir les juments pleines dans de bonnes conditions d’hygiène pour limiter les risques de contamination microbienne.
  • Surveillance : Bien examiner chaque jour les juments dans les deux derniers mois de gestation (mamelle, vulve…) et consulter son vétérinaire lors de la moindre anomalie.
  • Diagnostic précoce des gestations gémellaires : Faire pratiquer précocement un diagnostic échographique de gestation par le vétérinaire pour être conseillé sur la marche à suivre.
  • Recueil de commémoratifs : Le recueil de commémoratifs est un préalable obligatoire à l’établissement du diagnostic face à un avortement dans un élevage. Les signes cliniques précurseurs (lactation ou développement mammaire prématuré, pertes vulvaires) peuvent être frustes, voire absents. La jument est parfois simplement retrouvée vide à l’occasion d’un examen de routine. Ces cas posent problème dans la mesure où peu d’éléments peuvent aider à comprendre ce qui a pu se passer. D’autres fois, le motif de consultation est une jument malade sans que l’éleveur ne se doute qu’elle présente un risque d’avortement.

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