L'avortement au Maroc est un sujet complexe, pris entre les interdits légaux et les réalités sociales. Cet article vise à explorer les conditions et les lois qui régissent l'avortement dans le pays, tout en mettant en lumière les pratiques clandestines et leurs conséquences.

Le Cadre Juridique Marocain

Au Maroc, la loi est stricte concernant l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Le Code pénal marocain prévoit jusqu’à deux ans de prison pour les femmes qui avortent, et dix ans pour celles et ceux qui les aident. Seul l’avortement thérapeutique est permis si la santé de la mère est en danger, sous conditions strictes. Le médecin qui l’exerce n’engage pas sa responsabilité pénale s’il respecte les conditions prévues par l’article 453 du Code pénal. En cas de non-respect de ses dispositions, l’avortement sera qualifié de délictueux et classé parmi les fautes intentionnelles réprimées par la loi marocaine.

Cette interdiction est d’autant plus forte que dans l’Islam, la règle de base en ce qui concerne l’interruption de grossesse est l’interdiction. Cette interdiction prend de l’ampleur en fonction de l’état d’avancement et de développement du fœtus. Ainsi, durant les 40 premiers jours de grossesse, l’avortement n’est autorisé que pour des raisons valables. Après la période de 40 jours, l’interdiction devient plus forte et l’avortement n’est toléré que pour des motifs plus graves.

En 2015, le roi Mohammed VI avait ordonné un assouplissement des conditions d’avortement. Il était question, outre la santé de la mère, d’élargir les « cas de force majeure » où l’avortement pouvait être pratiqué aux situations de viol, d’inceste, de malformations et de maladies incurables du fœtus. Un projet de loi avait ensuite été adopté en Conseil du gouvernement le 9 juin 2016, mais « son processus d’adoption a été bloqué au Parlement ».

Les Conséquences de la Criminalisation

La criminalisation de l'avortement a des conséquences désastreuses pour les femmes marocaines. Contraintes à la clandestinité, les Marocaines prennent encore plus de risques.

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Recours aux Méthodes Traditionnelles Dangereuses

Face à l'interdiction et à la peur des complications, certaines femmes se tournent vers des méthodes traditionnelles risquées. Le visage souriant de Siham, habitante de Rabat, se trouble quand cette jeune femme de 24 ans fait part de sa douloureuse expérience l’année passée. Craignant l’opprobre de son entourage, après être tombée enceinte par accident de son petit ami, Siham décide de faire appel à un herboriste « pour avorter avec les techniques traditionnelles ». Sans le savoir, elle prend un risque énorme. « J’ai bu des infusions. Je me suis mise à saigner, c’était extrêmement douloureux », raconte-t-elle. La tentative échoue, non sans séquelles pour son bébé. « Il a des problèmes au cœur et aux poumons. Il faudra le surveiller de près ».

« Les techniques traditionnelles sont très dangereuses », explique le Dr Chafik Chraibi. Les substances obtenues chez les herboristes peuvent provoquer des infections, détériorer les organes génitaux, provoquer des malformations du fœtus… De nombreuses femmes comme Farah, ont utilisé des méthodes naturelles pour tenter de provoquer un avortement. Pour la plupart, elles ne savaient pas ce qu’elles avaient ingéré, évoquant des « plantes à boire », un « liquide amer » ou, le plus souvent, un mélange de plantes désigné sous le terme général d’ashoob, préparé par un·e herboriste, puis bouilli et bu. Une représentante d’une ONG explique que les herboristes ne divulguent pas le nom des herbes vendues, pour protéger leur « secret commercial » et préserver l’« exclusivité de leur recette ».

Farah* dit alors avoir eu recours à des méthodes plus radicales : " Une fois, je suis allée dans ma chambre, j’ai retiré mes vêtements et j’ai inséré un long bâton dans mon vagin et je l’ai tourné dans tous les sens, mais je n’en ai obtenu qu’une grosse blessure et une douleur insupportable (…) pendant plus de cinq mois, j’ai tout essayé, en vain ».

Avortements Clandestins en Cabinets Médicaux : Risques et Coûts

D’autres femmes pratiquent de coûteuses IVG clandestines dans des cabinets médicaux. Même les avortements pratiqués en cabinet médical le sont souvent dans de mauvaises conditions. A plus de deux mois de grossesse, Meriem (le prénom a été changé) a réussi à trouver un gynécologue qui a accepté de pratiquer un avortement par aspiration, contre 4 000 dirhams (368 euros) en liquide. « J’ai été choquée par le prix, hors consultations. Je gagnais 7 000 dirhams par mois [644 euros]. Heureusement, le père m’a aidée », raconte cette jeune Marocaine, issue de la classe moyenne. « Au moment de payer, il m’a montré une liasse de chèques, qu’il gardait dans l’attente qu’ils soient approvisionnés par d’autres femmes qui ont avorté dans son cabinet », se souvient-elle avec précision.

A la fin de l’intervention, aucune trace ne doit subsister de l’acte chirurgical qui vient d’être effectué en toute clandestinité. « Je voulais conserver l’échographie, mais le gynécologue a refusé. C’était mon rêve d’avoir des jumeaux mais je n’étais pas prête pour les garder. J’étais jeune, non mariée et même pas en couple », regrette-t-elle.

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Selon le gynécologue, la plupart des avortements se font par aspiration au Maroc, et non par voie médicamenteuse, contrairement aux pays où c’est légal. « Les médecins préfèrent l’aspiration qui rapporte plus d’argent et qui leur assure d’avoir retiré l’embryon », explique-t-il.

L'Interdiction de l'Artotec et le Marché Noir

Contraintes à la clandestinité, les Marocaines prennent encore plus de risques depuis l’interdiction, en 2018, de l’Artotec, un médicament abortif peu coûteux. L’Etat ne donnant pas accès à des méthodes d’avortement sécurisées, il pousse les femmes à acheter des produits pharmaceutiques introduits illégalement sur le marché noir. C’est le cas de l’Artotec, un médicament prescrit généralement contre l’arthrose, ou encore le Cytotec. Plusieurs femmes ont expliqué avoir pris un « médicament pour les rhumatismes » et ont cité nommément ces deux médicaments. Toutes ont déclaré avoir pris des comprimés obtenus sur le marché noir. Des comprimés reçus sans emballage, étiquette, instruction ni date de péremption.

Fatima Ezzahra, étudiante de 24 ans à Casablanca, est elle aussi récemment tombée enceinte par accident. Elle décide d’avorter, malgré l’interdiction et la peur des complications. Mais un premier médecin l’humilie, un second lui réclame 640 € avant qu’elle se rende au Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali) qui lui fournit gratuitement de l’Artotec, en dépit de l’interdiction.

« Avant 2012, l’Artotec était disponible en pharmacie sans ordonnance. De 2012 à 2018, il était disponible en pharmacie, mais sur ordonnance. Et depuis 2018, il est totalement interdit. Le Cytotec est toujours disponible, mais seulement à l’hôpital. Les deux peuvent se trouver sur le marché noir », explique une militante.

Les Risques pour la Santé et la Mortalité Maternelle

L'OMS définit un avortement non sécurisé comme "un acte destiné à mettre fin à une grossesse effectué par des personnes ne disposant pas des qualifications adéquates ou bien se déroulant dans un environnement non conforme aux normes médicales minimales, ou encore dans ces deux circonstances ". Contrairement à un avortement légal réalisé par un professionnel de santé qualifié, les avortements non sécurisés peuvent entraîner des conséquences mortelles, à tel point qu’ils sont la troisième cause de mortalité maternelle à travers le monde.

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Selon L’Organisation mondiale de la santé (OMS), 22 millions d’avortements non sécurisés sont pratiqués chaque année. Ils sont la 3ème cause de mortalité maternelle dans le monde.

Selon l’Amlac, entre 600 et 800 avortements seraient pratiqués illégalement chaque jour au Maroc. Une partie par des médecins, secrètement, dans leur clinique ou leur cabinet de gynécologie. Une autre par des faiseuses d’anges, dans des conditions insalubres et selon des méthodes traditionnelles - plantes aux effets toxiques, aiguilles à tricoter et autres instruments susceptibles d’entraîner infections, septicémies, tétanos… « Tout cela est mortel », insiste le professeur Chraïbi, rappelant que les avortements clandestins sont responsables, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de la mort de 47 000 femmes par an dans le monde.

Les Conséquences Sociales et Psychologiques

Les femmes qui avortent clandestinement sont confrontées à l’opprobre, à la honte et à l’isolement. Pour fuir la réprobation de sa famille, Siham s’est installée à Casablanca, aidée par l’association Solidarité féminine, qui défend les mères célibataires. « Je veux essayer d’offrir un avenir à ma fille. Au Maroc, la majorité des femmes sont victimes de violences.

D’autres femmes nous ont aussi raconté avoir été la cible de violences verbales, physiques ou sexuelles dans le cadre de leur parcours en vue d’obtenir un avortement.

Les Acteurs et les Initiatives en Faveur de la Dépénalisation

Plusieurs acteurs de la société civile marocaine se mobilisent pour la dépénalisation de l'avortement.

Les Associations et les Militants

Le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) milite en faveur de la dépénalisation totale de l’avortement et accompagne les femmes désireuses d’avorter. « Mais nous sommes submergés, s’alarme Betty Lachgar, cofondatrice du mouvement. Nous sommes à peine quelques-uns et nous recevons près de 200 messages par jour ».

L’association marocaine pour le planning familial (AMPF) estime que 700 à 1000 femmes avortent chaque jour au Maroc.

Le gynécologue Chafik Chraïbi, fondateur de l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (Amlac) et militant de longue date de la cause, pointe la responsabilité des décideurs politiques : « Je les accuse d’être responsables du décès de cette jeune fille comme de toutes les victimes d’avortement clandestin, dénonce-t-il. Le drame de Meriem est malheureusement un drame de plus, poursuit-il. Il faut aussi parler des suicides de jeunes femmes qui subissent des grossesses non désirées, de celles qui sont rejetées par leur famille, des crimes d’honneur, des infanticides, des médecins mis en cause ou emprisonnés… C’est toute une cascade de conséquences qui se produit en rapport avec l’interdiction d’avorter. »

Les Professionnels de Santé

Certains professionnels de santé, bien que conscients des risques encourus, continuent de pratiquer des avortements clandestins pour aider les femmes en détresse. Cependant, ils sont confrontés à des dilemmes éthiques et à la peur des poursuites judiciaires.

Après une journée de consultations, une gynécologue nous ouvre discrètement les portes de son cabinet, sous couvert d’anonymat. « J’ai arrêté de pratiquer les avortements, précise-t-elle immédiatement avant de commencer l’entretien. Je me suis rendue compte que cela comportait trop de risques. Une consœur a fait deux ans de prison après avoir pratiqué un avortement qui s’est terminé par le décès de la patiente. »

Les Arguments pour la Dépénalisation

Les défenseurs de la dépénalisation de l'avortement avancent plusieurs arguments :

  • Le droit à l'autonomie corporelle : Chaque femme doit être libre de décider si elle souhaite ou non poursuivre une grossesse.
  • La santé publique : La dépénalisation permettrait de réduire le nombre d'avortements clandestins et de leurs conséquences néfastes sur la santé des femmes.
  • La justice sociale : La criminalisation de l'avortement touche disproportionnellement les femmes les plus vulnérables, qui n'ont pas les moyens de recourir à des services médicaux sûrs.

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