Introduction
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'université, pilier de savoir et de culture, s'efforce de se reconstruire. Elle est confrontée à des défis financiers et existentiels qui mettent en péril sa survie même. L'essor des écoles est un motif de satisfaction, mais les facultés semblent à bout de souffle. Cette situation remet en cause les fondements d'une université dont les structures ne correspondent plus aux exigences d'une institution moderne.
Une Reprise sur Fond d'Inquiétude
À Lille, les cours qui n'ont pas cessé pendant la guerre se poursuivent à la rentrée 1944, tandis que d'autres activités reprennent progressivement. Le retour à la normale prend du temps, car les communications sont difficiles et les professeurs sont absents, prisonniers ou déportés. Bien que les étudiants et les enseignants reviennent et que la récupération totale des locaux facilite l'organisation des cours, les importantes dégradations nécessitent des travaux. La rentrée 1945 marque un retour complet à la normale.
Les facultés catholiques de Lille sont les seules à constituer par l'ensemble de leurs enseignements une université complète. La faculté de théologie compte onze chaires professorales et cinq enseignements annexes. La faculté de droit, seize professeurs et six enseignements donnés par des maîtres de conférences ou chargés de cours. La faculté de médecine et de pharmacie a seize professeurs titulaires, cinq agrégés, douze maîtres de conférences et chefs de cliniques, trois hôpitaux dont un hôpital des enfants, deux cliniques et une maternité. La faculté des lettres, neuf chaires professorales, dix enseignements donnés par des maîtres de conférences et chargés de cours. La faculté de sciences compte dix chaires professorales et sept professeurs suppléants et maîtres de conférences.
À leurs côtés existent des écoles ou sections d'application qui introduisent, dans l'université, la notion d'institut technique étroitement lié aux disciplines de l'enseignement supérieur : HEI avec trois sections (générale, chimie et électricité), dont les études sont sanctionnées au bout de trois ans par un diplôme d'ingénieur HEI, titre officiellement reconnu depuis 1936. L'école des sciences sociales et politiques, première du genre en France, cherche à donner au public le goût des études sociales et politiques (et non de former aux fonctions publiques comme l'école libre des sciences politiques de Paris). HEC du Nord est destinée à former des directeurs d'entreprises commerciales et leurs principaux auxiliaires. Elle a été annexée à la faculté de droit afin de mettre en concordance les études de l'école avec celles de la faculté et de permettre aux étudiants, s'ils le désirent, d'appartenir à l'une et à l'autre. L'école de journalisme qui accueillait quarante-quatre étudiants en 1939, n'en a plus que dix-neuf en 1944. Elle a essaimé ses élèves en Belgique, Hollande, Canada, Afrique du Nord. L'école de service social, compte 170 élèves en 1944 préparant l'examen d'assistante sociale ; 150 en 1945. L'école des missionnaires du travail dont l'enseignement a été interrompu en 1939 s'apprête à le reprendre en novembre 1945. L'école de sages-femmes, avec obligation d'internat imposé en 1944 dans les écoles officielles, compte seize élèves. L'école d'infirmières est alors le centre de formation le plus important de Lille avec cinquante-cinq élèves en 1944-45. Les cours d'initiation médicale pour les missionnaires interrompus par l'occupation, reprennent en 1945 en faculté de médecine.
Tel est alors l'état des lieux d'une université qui panse ses plaies mais reprend espoir et envisage l'avenir avec confiance même si les sujets d'inquiétude ne manquent pas. Parmi ceux-ci les problèmes matériels, difficultés sans doute normales liées aux conséquences de la guerre mais aussi difficultés financières récurrentes que les problèmes de recrutement ne semblent pas devoir arranger.
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Acrobaties Financières
Au lendemain de la guerre, toutes les facultés ont un déficit budgétaire important. Les ressources viennent en majorité des versements des diocèses, quêtes et honoraires de messe, qui augmentent, mais les résultats de la souscription sont de leur côté à la baisse. Les subventions de l'État ont été suspendues dès la chute du gouvernement de Vichy. D'autres ressources manquent, tel le versement des œuvres d'Orient pour la chaire de G. Maklakoff qui n'a pas encore été effectué, par exemple. D'autre part, les bourses nationales, accordées depuis 1941, ont été supprimées à la rentrée de 1945, tandis que les bourses accordées aux prisonniers de guerre sont refusées aux étudiants s'inscrivant à l'Université catholique.
Des travaux de remise en état doivent être effectués tant dans les maisons de famille que dans les autres locaux universitaires ou la chapelle (réfection des vitraux du transept). Les dépenses sont supérieures aux premières évaluations et les dommages de guerre n'y suffisent pas. Or on assiste simultanément à une augmentation considérable du coût de la vie et donc à une augmentation des dépenses d'entretien et des charges sociales : le déficit atteint plusieurs millions de francs et il faut, à plusieurs reprises, relever les droits d'inscription dans toutes les facultés, notamment de plus de 50 % en 1949. Une augmentation du prix de pension en maisons de famille, en 1955, n'évite pas plusieurs ponctions dans les réserves de l'université.
L'augmentation des rémunérations du personnel comme des enseignants creuse encore le déficit et nécessite de prélever sur le fonds de réserve. Le traitement des enseignants reste cependant très bas et c'est une des préoccupations constantes des recteurs : « C'est un problème angoissant […] Peut-on leur demander ce qui est certainement un dévouement, souvent même de l'héroïsme pour eux et pour leur famille ? » s'inquiète Mgr Delépine, devant le CA, en 1948. La disproportion avec les traitements de l'État est si flagrante qu'elle devient un danger, en même temps qu'elle pose un problème de conscience. Comment dans ces conditions peut-on espérer susciter de nouveaux concours alors que ne peuvent être faites que des propositions dérisoires ?
Comment faire face également à tous les besoins nécessaires à la qualité de l'enseignement comme l'équipement des laboratoires de la faculté des sciences ou l'achat de livres et revues pour la bibliothèque ? En octobre 1949, un appel est adressé aux anciens étudiants pour la création de bourses ou demi-bourses en faveur des étudiants de condition modeste ou appartenant à des familles nombreuses. Une première liste de souscription de quelque 200 donateurs avec des dons de 200 à 5000 F est publiée en janvier 1950. On peut également compter sur les bourses fondées par divers organismes comme Le Figaro… aides substantielles et indispensables mais encore bien loin de suffire. L'institution est menacée si n'est pas résolu son problème de financement et il faut sur ce plan interpeller les pouvoirs publics.
Les recteurs des cinq universités catholiques adressent un rapport au ministre de l'Éducation nationale, rédigé en février 1945, par Mgr Calvet, recteur de l'Institut catholique de Paris. Après avoir décrit les caractères communs aux cinq instituts et la spécificité de chacun, il précise : « Les Instituts catholiques n'ont pas les moyens de prétendre concurrencer les Universités d'État ; le pourraient-ils, ce n'est pas ainsi qu'ils comprennent leur rôle dans la nation. Leur position est la suivante : ils représentent l'exercice légitime d'une liberté reconnue et réglée par la Loi ; ils représentent l'exercice normal du magistère de l'Église qui a le droit d'enseigner et d'approfondir sa doctrine propre sur le plan scientifique ; ils représentent l'exercice du droit qu'ont les catholiques, comme toute dénomination religieuse ou philosophique, d'étudier les problèmes littéraires, scientifiques, historiques, à la lumière de ses principes propres. Ils ont donc une activité originale que l'État, neutre par définition, ne peut avoir. »
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Mais les contributions volontaires des catholiques avec lesquelles ils ont vécu depuis 70 ans ne peuvent plus suffire pour répondre aux besoins accrus, poursuit le rapport, de même qu'il n'est plus possible de faire appel à l'abnégation des maîtres, « dont quelques-uns sont des savants éminents qui se sont résignés à la pauvreté ». Le bouleversement de l'économie mondiale rend leur situation précaire et si les universités catholiques ne sont pas aidées, « la liberté qui leur est laissée n'est plus que de mourir, ou de vivre une vie ralentie et anémiée. Le dommage qui en résultera sera en définitive un appauvrissement pour la France. » Une réforme est donc attendue afin que l'aide de l'État soit possible et qu'elles puissent recruter des maîtres avec un traitement le plus proche possible des traitements officiels.
Face à la menace et pour donner à l'ACA des éléments lorsqu'elle aurait à débattre de la question, les recteurs adressent en même temps aux cardinaux et archevêques une note rappelant la nécessaire solidarité entre les divers ordres de l'enseignement libre et le rôle de l'enseignement supérieur dans la formation des maîtres de l'enseignement primaire et secondaire. En effet, au sein de l'Église elle-même se développe un courant en faveur de la suppression de l'enseignement supérieur catholique.
Une Institution Remise en Cause
Face aux mesures pesant sur la liberté de l'enseignement, on s'inquiète d'un courant qui prétend limiter aux sciences sacrées l'activité des instituts catholiques alors que toutes les disciplines s'éclairant les unes les autres sont nécessaires et que la recherche dans la science profane doit être harmonisée avec la conception chrétienne de l'existence. Il faudrait les fonder si elles n'existaient pas, dit Mgr Émile Blanchet, nouveau recteur de l'Institut catholique de Paris (1946-1966), dans une conférence prononcée le 19 mai 1948, sur le thème : « Les universités catholiques ont-elles encore des raisons d'exister ? ». La question est dans l'air du temps et, à l'argument de la présence nécessaire des professeurs catholiques à l'université d'État, qu'il ne contredit pas, il répond par la non moindre nécessité du travail institutionnel, insistant en outre sur le fait qu'une université catholique est l'œuvre d'une communauté dans laquelle est engagée la responsabilité des maîtres comme celle des étudiants, afin que la pensée chrétienne soit pour les uns et les autres comme l'air que l'on respire.
Cet état d'esprit est celui du recteur Delépine, à Lille, qui souligne en outre le rôle que l'université catholique doit avoir dans la société. Évoquant, à l'aube de l'année académique 1948, la paix retrouvée mais aussi les troubles économiques et sociaux qui sèment l'inquiétude, il attire l'attention sur « un groupe d'hommes de bonne volonté » qui tentent de s'unir en se plaçant sous le signe du « Réarmement moral ». Il s'intéresse à ce mouvement qui, face à ce qu'il considère comme l'effondrement de la formation morale tant dans la vie individuelle que dans la vie sociale, appelle à passer tout de suite à l'action, à réformer sa propre vie, à être honnête dans la course à l'argent, à s'efforcer de soulager ceux qui sont malheureux, non pour sauver une forme de société ou un mode de civilisation mais l'homme lui-même, dans sa dignité et ses aspirations. L'enjeu est la lutte menée par ceux qui, de toutes parts, veulent extirper de l'esprit et du cœur de l'homme la croyance en Dieu et, face à cela, la question de l'éducation est essentielle et l'université catholique y a un rôle de premier plan à jouer.
Or le danger semble être aussi à l'intérieur. Dès mars 1944, Mgr Delépine a attiré l'attention du conseil supérieur sur les réticences de certaines familles catholiques et d'enseignants de collèges catholiques vis-à-vis des facultés catholiques et même sur une propagande menée dans les collèges et institutions d'enseignement secondaire en faveur de l'université d'État de Lille. Il met en cause, en particulier, l'aumônier des facultés officielles qui estime que son œuvre serait plus efficace si les facultés catholiques n'existaient pas et encourage les anciens des institutions libres à être plus nombreux à l'État pour y constituer des groupes d'action. On devine combien cette attitude assez répandue peut inquiéter les responsables. Un rapport sur les causes des problèmes de recrutement, rédigé en 1950 et s'appuyant sur les chiffres de 1949, rappelle que l'université catholique n'a cessé depuis sa fondation d'avoir l'obligation de se défendre contre un certain nombre d'adversaires, tant pour exister que pour durer. Les catholiques, clergé en tête, faisaient bloc alors contre tous les adversaires. Or, tandis que la lutte continue quant aux examens, certains catholiques au sein de l'enseignement officiel se font « même une arme de leur titre de catholiques » et exercent des pressions sur les familles chrétiennes et les professeurs de l'enseignement libre secondaire ; ils mettent en cause la compétence et les méthodes pédagogiques des maîtres de l'enseignement supérieur libre, accusé d'entretenir l'esprit de caste. Effectivement, la revue Esprit, par exemple, a publié en 1949, un article de Joseph Vialatoux et André Latreille, professeurs d'université à Lyon, intitulé « Christianisme et laïcité », qui défend sans concession un État laïc (la laïcité est l'« expression juridique de la liberté de l'acte de foi »), tout en critiquant un laïcisme qui constituerait une sorte de religion de l'État. Rappelons qu'à l'époque, la laïcité proclamée de l'État apparaît encore aux yeux de la plupart des catholiques comme un pis-aller, position qui ranime en permanence la guerre scolaire.
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L'attitude du clergé est aussi épinglée lorsqu'il oublie que l'enseignement supérieur catholique est une des meilleures pépinières pour les militants d'Action catholique, qu'il ne voit pas que les institutions neutres ne sont pas capables d'instruire et éduquer les jeunes.
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