Introduction

Chaque année en France, environ 2 300 enfants et adolescents sont nouvellement atteints de cancer. Même si le taux de survie à 5 ans dépasse désormais 80 %, ces cancers restent la première cause de décès par maladie chez les enfants de plus de 1 an. De plus, deux tiers de ceux qui ont survécu ont ou auront des séquelles de leurs traitements, voire des seconds cancers susceptibles de se manifester tout au long de leur vie. Face à cette réalité, il est crucial de comprendre ce que sont les clusters de cancers pédiatriques, leurs causes potentielles et les démarches entreprises pour les identifier et les prévenir.

Définition des Clusters de Cancers Pédiatriques

Un cluster de cancers pédiatriques, aussi appelé agrégat spatio-temporel, se définit comme une concentration inhabituelle de cas de cancers chez les enfants dans une zone géographique et une période de temps spécifiques. Déterminer si un groupe de cas constitue un véritable cluster nécessite une analyse statistique rigoureuse pour exclure la possibilité d'une simple fluctuation aléatoire.

Spécificités des Cancers Pédiatriques

Les cancers de l’enfant diffèrent de ceux de l’adulte par leurs caractéristiques histopathologiques et biologiques, avec une extrême rareté des carcinomes, majoritairement rencontrés chez l’adulte. Les principaux types observés chez l’enfant (de 0 à 17 ans) sont :

  • Les leucémies (26 % des cas)
  • Les tumeurs du système nerveux central (25 %)
  • Les lymphomes (15 %)

Un quart des tumeurs de l’enfant sont des tumeurs embryonnaires (ex : néphroblastomes, neuroblastomes, rétinoblastomes), quasiment inexistantes chez l’adulte. Le cancer est la 4e cause de décès entre 0 et 15 ans (7,8 % des décès pédiatriques en 2014), mais la 2e cause de décès après les accidents pour les plus d’un an.

Causes Potentielles des Clusters de Cancers Pédiatriques

Identifier les causes des clusters de cancers pédiatriques est un défi complexe. Contrairement aux cancers de l'adulte, où des facteurs liés au mode de vie (tabac, alcool) jouent un rôle prépondérant, les causes des cancers infantiles sont souvent moins bien définies. Plusieurs facteurs peuvent être impliqués, agissant souvent en combinaison :

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  • Facteurs Génétiques : Certaines prédispositions génétiques peuvent augmenter le risque de développer un cancer infantile. Cependant, ces facteurs ne suffisent généralement pas à expliquer l'apparition d'un cluster.
  • Expositions Environnementales : L'environnement dans lequel grandit un enfant peut jouer un rôle crucial. Parmi les expositions environnementales suspectées, on retrouve :
    • Pesticides : Des études épidémiologiques et des méta-analyses confirment que l’exposition aux pesticides est associée à une augmentation des cancers pédiatriques, que ce soit par l’exposition professionnelle des parents ou l’exposition domestique, que ce soit pendant le trimestre précédant la conception, pendant la grossesse ou l’enfance.
    • Radon : Gaz radioactif naturel présent partout à la surface de la terre et en particulier dans les roches granitiques et volcaniques.
    • Polluants Organiques Persistants (POP) : L'exposition professionnelle des parents à des polluants organiques persistants est par exemple décrit comme étant à l’origine de cancers pédiatriques : dioxine, hydrocarbures.
    • Champs Électromagnétiques : L’exposition à des radiations non ionisantes type ondes électromagnétiques.
    • Substances Chimiques : De nombreuses substances chimiques présentes dans l'environnement, l'alimentation ou les produits de consommation courante sont suspectées d'être cancérigènes.
  • Infections : Les facteurs de risques déjà recensés des cancers pédiatriques, en particulier des hémopathies malignes chez l’enfant, sont bien décrits par les travaux de synthèse du Centre de lutte contre le cancer Léon Bérard [10] (hôpital et centre de recherche entièrement dédié à la cancérologie, situé à Lyon). Il s’agit d’infections, de l’exposition à des radiations ionisantes, à des radiations non ionisantes type ondes électromagnétiques, du radon et des substances chimiques.

L'Exposome : Une Approche Globale

L'exposome, correspondant à la totalité des expositions environnementales que subit un organisme humain de sa période in utero à sa fin de vie, est un concept de plus en plus étudié dans la recherche sur le cancer. La recherche scientifique en matière d’exposome est encore balbutiante. Cette approche vise à prendre en compte l'ensemble des expositions auxquelles un individu est soumis, afin de mieux comprendre les interactions complexes entre l'environnement et la santé.

Cas Spécifique de Sainte-Pazanne et Environs

Sainte-Pazanne et les communes qui l’entourent, en Loire Atlantique au sud de Nantes, connaissent depuis 2015 une épidémie de cas de cancers d’enfants. Un collectif citoyen s’est constitué, à l’initiative de parents d’enfants atteints ou décédés de cancers, mais aussi d’habitants des communes concernées qui apportent leur contribution à l’action de ce collectif. L’objectif est d’agir pour l’élimination des facteurs de mise en danger des enfants, tant dans les communes concernées qu’au-delà.

  • Investigations et Mesures : En parallèle de l’investigation épidémiologique, des contrôles environnementaux destinés à rapidement « lever des doutes » sur certaines expositions environnementales (repérer d’éventuels dépassements de norme réglementaire ou valeur guide) et à prendre si nécessaire des mesures de protection ont été menés par l’ARS et la DREAL avec différents opérateurs.
  • École Notre-Dame de Lourdes : En prévision de la rentrée de septembre 2019, priorité a été donnée à l’école Notre-Dame de Lourdes à Ste Pazanne pour la campagne de mesures environnementales. Près de 150 prélèvements et mesures ont été réalisés au cours de l’été 2019 par plusieurs opérateurs, sous le pilotage de la DREAL et de l’ARS, avec l’appui de l’IRSN, Santé publique France, l’Anses et l’Ademe. Les investigations ont porté sur l’eau (potable et souterraine), l’air intérieur et extérieur, le sol et les champs électromagnétiques (radio fréquences et basses fréquences).
    • Résultats : Après analyse par l’ARS, la DREAL et les agences nationales compétentes, ces mesures ne révèlent pas de conséquences avérées pour la santé des enfants et des personnels de l’école, au regard des valeurs de référence et en l’état actuel des connaissances.
    • Points de Vigilance Identifiés : Des points de vigilance ont été identifiés au sein de l’école Notre Dame de Lourdes lors de la première campagne de mesures (été 2019) : des concentrations élevées de radon dans une partie de l’établissement et, d’une façon générale, une qualité de l’air intérieur dégradée par la présence de polluants, dont le formaldéhyde, en lien avec le mobilier et les revêtements. Des concentrations en lindane supérieures à la moyenne observée habituellement (le lindane est un pesticide utilisé pour le traitement des charpentes) ont été également détectées. Des mesures immédiates destinées à garantir le bon renouvellement de l’air et à réduire les expositions aux polluants de l’air intérieur ont été mises en œuvre par l’école.
      • S’agissant du radon et du formaldéhyde, une très nette diminution des concentrations a été observée lors des campagnes qui ont suivi (novembre 2019, janvier et juin 2020). Cette évolution favorable est attribuable aux protocoles d’aération et aux travaux réalisés. Les concentrations mesurées dans les salles de classe sont en-deçà ou très proches de la valeur de référence.
      • Pour le lindane, une baisse très nette des concentrations mesurées dans l’air intérieur a été enregistrée. Les concentrations demeuraient néanmoins pour les deux salles de classe situées sous le grenier, supérieures à ce qui peut être observé dans la grande majorité des écoles sur le territoire national et à la valeur cible recommandée en février 2020 par Santé publique France. Dans l’attente de la réalisation de travaux complémentaires et de la vérification de leur efficacité, les élèves et professeurs des deux classes et de la salle de soutien ont été transférées dans d’autres locaux début mars 2020. Des travaux portant sur la ventilation ont été engagés par l’OGEC au printemps et une nouvelle campagne de mesures a été effectuée en juin. Les concentrations en lindane retrouvées dans les poussières au niveau des sols des salles de classe témoignant de la nécessité d’un nouveau réglage de la ventilation, l’OGEC et la DEC ont différé la réintégration des enfants dans les deux salles de classe prévue à la rentrée.
  • Logements : 14 logements ont fait l’objet d’investigations, après accord des familles, avec des campagnes de prélèvements et de mesures qui ont débuté en décembre 2019 et se sont achevées généralement fin février 2020. Elles ont porté sur plusieurs milieux potentiels d’exposition (air intérieur, eau, sol) et ont concerné des paramètres chimiques, bactériologiques et radiologiques. Une vigilance particulière a été portée à la qualité de l’air intérieur par le contrôle des débits de ventilation. Des mesures des champs électromagnétiques ont également été réalisées. Aucune situation n’a justifié la mise en œuvre de mesures correctives immédiates.
  • Sites Industriels : La Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) a diligenté des investigations environnementales sur plusieurs sites industriels du périmètre d’études. En priorité, les expertises se sont concentrées sur l’ancien site Leduc de fabrication de charpentes rue de Bazouin à Sainte-Pazanne.
  • Accès au CRPPE : Chaque enfant concerné par ces investigations s'est vu proposer un accès privilégié au Centre régional de pathologies professionnelles et environnementales (CRPPE) du CHU d’Angers. Le CRPPE (dont le Chef de service est le Pr Yves Roquelaure) est une structure experte de recours pour la prise en charge de pathologies professionnelles complexes, la détermination de l’origine et des causes professionnelles de pathologies, la prévention des pathologies professionnelles.

Actions et Acteurs Engagés

De nombreux acteurs se coordonnent pour lutter contre les cancers de l’enfant et portent des actions en partenariat. Les patients et leurs parents sont réunis en associations dans l’objectif d’apporter entraide et soutien pendant et après la maladie. Ils sont des partenaires des institutions, des chercheurs et des cliniciens pour soutenir la recherche et l’accès aux médicaments. Certaines de ces associations sont rassemblées dans des collectifs en s’associant parfois à d’autres acteurs caritatifs ou privés. Parmi eux, les trois collectifs GRAVIR, Grandir Sans Cancer et l’UNAPECLE sont engagés aux côtés de l’Institut national du cancer pour soutenir la recherche fondamentale.

Les professionnels de santé, les cancérologues pédiatres, les chercheurs, réunis au sein de la Société française de lutte contre les cancers et les leucémies de l’enfant et de l’adolescent (SFCE), la Ligue contre le cancer et la Fondation ARC pour la recherche sur le cancer portent particulièrement cette cause.

L’Institut national du cancer au travers de ses missions et des plans cancers a pour préoccupation constante la lutte contre les cancers de l’enfant. Pour la recherche, il agit avec l’ITMO Aviesan et assure les interfaces avec les industriels. Des actions sont également menées au niveau international.

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La Loi du 8 Mars 2019

Les ministères de tutelle en charge de la santé et de la recherche et les parlementaires se préoccupent de la lutte contre les cancers pédiatriques. A cet effet, la loi n°2019-180 du 8 mars 2019 vise à renforcer la prise en charge des cancers pédiatriques par la recherche, le soutien aux aidants familiaux, la formation des professionnels de santé et le droit à l’oubli. Cette loi, portée par la députée Nathalie Elimas, propose une stratégie globale d’amélioration de la prise en charge des cancers pédiatriques. Afin d’encourager la recherche dans ce domaine, elle renforce le rôle moteur de l’Institut national du cancer et lui confère la mission de proposer une stratégie décennale de lutte contre les cancers pédiatriques.

Le Principe de Précaution

Le principe de précaution désigne la prise de mesures destinées à éviter des risques pour la santé et l'environnement.

Difficultés et Controverses

  • Données et Registres : Le registre des cancers n’existe que dans 20% des départements français. Et c’est ce seul et unique registre des cancers qui recense à la fois les cancers adultes et les cancers pédiatriques. Pour ce qui est, précisément, des cancers de nos enfants, le registre national des cancers pédiatriques n’est plus à jour depuis 2014. Ce manque de données ne permet pas de réaliser une évaluation précise de la situation des cancers adultes et encore moins des cancers pédiatriques en France.
  • "Levée de Doutes" : Les levées de doutes menées par l’ARS ne le sont pas dans le cadre d’une recherche rigoureuse des contaminations par des cancérogènes susceptibles de contribuer à la survenue des cancers pédiatriques. En réalité, la levée de doute a eu pour seule ambition de vérifier si certaines expositions ne dépassent pas les valeurs de référence connues de la littérature scientifique. Ces approches sont critiquables à plus d’un titre. Soulignons tout d’abord que dans le cas d’exposition à des cancérigènes avérés, il n’y a pas de seuil de référence tolérable.
  • Effet Cocktail : L’effet cocktail, qui induit des effets de synergie entre plusieurs polluants à l’intérieur de l’organisme humain, n’est pas pris en compte. Or les lieux de vie des enfants présentent un certain nombre de facteurs cancérigènes.

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