Une étude financée par la Ligue contre le cancer en Charente-Maritime a mis en lumière l'existence de plusieurs zones où le nombre de cancers chez les enfants et les jeunes adultes dépasse les prévisions statistiques. La région de La Rochelle, en particulier, se révèle fortement exposée aux épandages de pesticides, soulevant des inquiétudes quant aux causes potentielles de cette surincidence.

Identification de clusters de cancers pédiatriques

Il n'y a pas un, mais trois, voire quatre, clusters de cancers de l'enfant et du jeune adulte autour de La Rochelle. Une étude financée par le comité de la Ligue contre le cancer de Charente-Maritime et menée par le registre général des cancers de Poitou-Charentes a exploré les données recueillies entre 2008 et 2022 dans le département, pour identifier les communes ou les zones d'excès de risques de cancer, de la naissance à l'âge de 24 ans.

Le premier enseignement est qu'en moyenne, l'incidence de ces cancers en Charente-Maritime n'est pas plus élevée que dans les trois autres départements couverts par le registre (Charente, Deux-Sèvres, Vienne). Mais l'examen de la répartition des cas indique plusieurs poches où le nombre de cas relevés est plus important qu'attendu. L'étude confirme ainsi les conclusions d'une précédente analyse centrée sur la commune de Saint-Rogatien entre 2008 et 2017 : elle indique que le nombre de cancers des enfants et jeunes adultes est de 7 contre 1,8 « attendus » sur la période considérée - soit un risque presque quadruplé, par rapport à la moyenne dans l'ancienne région Poitou-Charentes.

Réactions et inquiétudes locales

La découverte de ces clusters a provoqué une onde de choc parmi les habitants des communes concernées. À Saint-Vivien, face à l'inquiétude des parents, le maire a décidé d'organiser une réunion d'information avec la Ligue contre le cancer, les chercheurs, les services de l'agglomération de La Rochelle et, potentiellement, l'Agence Régionale de Santé. Il va aussi demander à la CDA de La Rochelle d'installer un capteur pour analyser l'air sur sa commune, comme c'est le cas à Montroy (près de Saint-Rogatien) pour avoir des analyses, au même moment.

Que se passe-t-il dans l'agglomération de La Rochelle, s'interroge Vincent Demester ? "Il est quand même étonnant que l'on ait des données atypiques sur trois communes de l'agglomération". Les trois communes se trouvent à proximité à la fois d'une zone d'agriculture intensive, et d'une agglomération urbaine. Comme le porte-parole d'Avenir Santé Environnement, l'élu attend maintenant que la CDA, qui s'est saisie du sujet il y a quelques années déjà, passe à la vitesse supérieure. "On est tellement prudents, on fait attention aux équilibres économiques, dans un état d'esprit où il ne faut froisser personne ! Si on traitait le sujet par la santé, on aurait peut-être une approche un peu plus volontariste".

Lire aussi: L'enjeu du financement pour la lutte contre les cancers pédiatriques

Appel à l'action de l'État

Face à cette situation, des voix s'élèvent pour demander à l'État de prendre ses responsabilités. Franck Rinchet-Girollet, le porte-parole de l'association Avenir Santé Environnement, insiste sur la nécessité d'un registre territorialisé qui soit un outil d'alerte et que des recherches soient systématiquement engagées sur l'environnement. "Qu'on arrête de laisser les parents se démener pour essayer de comprendre si l'environnement a joué un rôle sur l'apparition de ces maladies". 24% des départements français seulement disposent d'un registre général des cancers. Le président départemental de la Ligue contre le cancer plaide pour une généralisation à l'échelle de chaque département.

L'État a répondu à la demande d'Avenir Santé Environnement en octobre dernier. Le préfet de Charente-Maritime a saisi d'une "mission de conseil" la Commission Nationale du débat public, après qu'une étude lancée par l'association Avenir Santé Environnement a montré la présence de pesticides sur les cheveux et dans l'urine des enfants de Saint-Rogatien et alentour. La commission a auditionné associations, élus et toutes les parties prenantes. Son rapport est attendu dans les semaines qui viennent.

Pesticides et environnement : des liens potentiels

La plaine d'Aunis, pointée du doigt pour l'excès de présence de pesticide, semble payer le prix fort d'une agriculture intensive. Situées sur une vingtaine de kilomètres carrés, des communes à l'ouest de Saintes ont révélé des taux de cancers pédiatriques extrêmement préoccupants. "Entre 2008 et 2022, on retrouve un excès de risque de 54 cas de cancers de moins de 24 ans pour un peu moins de 30 attendus, détaille Thomas Systchenko. Mais sur ce territoire également, les pesticides sont soupçonnés. "Il y a eu des analyses concomitantes faites par Atmo Nouvelle-Aquitaine, relève Jean-Marie Piot. La zone de Saintes, c'est plutôt de la vigne donc là encore, on peut se poser des questions.

Une étude a révélé qu'un ensemble de communes de l'ouest de Saintes était concerné. "Nous avons commandé cette étude parce que les médecins de l'hôpital de Poitiers expliquaient voir trop de cancers d'enfants dans la zone de La Rochelle, se rappelle Jean-Marie Piot, le président de la Ligue contre le cancer de Charente-Maritime. "Tous les ans, nous aboutissons à la même conclusion : il y a un excès de risque compte tenu de la faiblesse des effectifs. On a donc fait une étude sur tout le département, ce qui est une première en France", poursuit Jean-Marie Piot.

Sur l'ensemble du département de Charente-Maritime, il n'y a pas d'anomalie, le taux de cancer est dans la moyenne. Mais lorsque les chercheurs se focalisent sur certaines zones, ils découvrent des territoires se trouvent fortement exposés. Si, pour le moment, rien ne permet officiellement de lier la forte utilisation de pesticide à ces cancers pédiatriques, les suspicions restent fortes.

Lire aussi: Statistiques sur le cancer pendant la grossesse

Surincidence des cancers du poumon et des voies aérodigestives supérieures à l'ouest de La Rochelle

Selon l’étude en question, les habitants des quartiers de Laleu, la Pallice, Mireuil, la Rossignolette, Chef-de-Baie et Port-Neuf, tous situés à l’Ouest de la ville, ont davantage été touchés par certains cancers que le reste de l’agglomération entre 2008 et 2019. Cette sur-incidence concerne les cancers du poumon et des voies aérodigestives supérieures (bouche, œsophage…) et touche les hommes.

Dans le détail, la sur-incidence des cancers des voies aérodigestives supérieures est de 33 % pour les hommes des quartiers concernés et de 27 % pour les cancers du poumon (par rapport à la moyenne du département). Les femmes ne sont pas en reste avec « une sur-incidence significative de 7 % de l’ensemble des cancers et des cancers solides » dans ces six quartiers également. Des différences loin d’être anecdotiques, qui ont été des « surprises », selon Marc Maigné, élu chargé des politiques de santé environnementale dans l’Agglomération. « On ne s’y attendait pas, on ne savait pas que c’était le cas, ni dans ces proportions », raconte-t-il.

Identifier les causes de ces surincidences

Face à cet écart, une seule question trotte dans toutes les têtes : pourquoi ? Est-ce la faute des usines et de la zone industrielle de l’Ouest rochelais ? Ou ces populations ont-elles davantage de mauvaises habitudes de vie comme le tabagisme ? « Il va falloir qu’on trouve la ou les causes qui expliquent cette sur-incidence. Est-ce lié à ce que l’on mange ? Boit ? Mais il faudra attendre au moins deux ou trois ans avant d’obtenir les premiers résultats. Un temps qui peut paraître trop long pour les personnes concernées.

L’Agglomération ne souhaite pas pour autant enterrer l’affaire, selon Marc Maigné : « Rien ne nous obligeait à faire cette étude et peu de collectivités territoriales le font en France. Si nous l’avons fait, c’est justement pour savoir et pour pouvoir protéger la population le cas échéant. La santé publique et notamment la santé environnementale, maintenant, c’est devenu une priorité, peut-être la priorité numéro un en politique. Donc, il faut y mettre les moyens. »

Adaptation des politiques de santé

« Maintenant, nous avons une connaissance plus fine, nous allons pouvoir avancer sur des politiques de santé en adéquation. Il est probable que si nous faisions la même étude dans d’autres villes en France, nous aurions aussi des mauvaises surprises », réagit également Jean-Marie Piot, songeant par exemple à Saintes.

Lire aussi: Rapport sur le cancer pédiatrique

D’ailleurs, le 15 octobre dernier, quelques professionnels de santé des quartiers ouest de La Rochelle (médecins, infirmiers, kinésithérapeutes…) ont été sensibilisés à ces sur-incidences lors d’une réunion en présence du maire, Thibaut Guiraud. « L’idée c’est qu’ils puissent être encore plus vigilants qu’avant pour mieux prévenir et dépister », assure Marc Maigné.

Présence de pesticides dans les cheveux et les urines des enfants

Noé Gülbol, adolescent de 14 ans avec sweat à capuche et mèche devant les yeux, se balade souvent dans les champs de blé ou d’orge pour promener son chien Punky ou faire un tour à vélo. Alors, quand il a appris la présence de pesticides dans ses cheveux et ses urines, il n’a pas vraiment été surpris : « Je savais qu’il y en aurait. A chaque fois qu’il y a des épandages, on le sent dans la maison. » Sa petite sœur, Lana, 11 ans, trouve « bizarre d’avoir ça dans [son] corps » : « Ça m’inquiète. »

A l’initiative de l’association Avenir Santé Environnement, créée en 2018 à la suite de la déclaration du cancer de Pauline, les familles de Noé, Lana et de soixante-dix autres enfants (âgés de 3 à 17 ans) de six communes de la plaine d’Aunis (Périgny, Saint-Rogatien, Montroy, Clavette, Bourgneuf et Dompierre-sur-Mer) ont fait analyser des prélèvements de cheveux et d’urine par le laboratoire de toxicologie et de pharmacovigilance d’un CHU. Les résultats seront restitués samedi 12 octobre lors d’une réunion publique après une marche organisée à La Rochelle appelant à « une véritable transition agricole » et à « un plan de sortie des pesticides de synthèse ».

En octobre 2024, elle a fait analyser les cheveux et urines de 72 enfants de six communes de la plaine d’Aunis (Périgny, Saint-Rogatien, Montroy, Clavette, Bourgneuf et Dompierre-sur-Mer), par le laboratoire de toxicologie et de pharmacovigilance du CHU. Résultat : 45 molécules différentes ont été retrouvées dans les cheveux et 14 dans les urines. Parmi elles, des substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques, comme le folpel, un fongicide, ou le pendiméthaline, un herbicide, mais aussi des produits interdits en France, connus pour leurs effets neurotoxiques.

Contamination de l'environnement aux pesticides

La plaine céréalière d’Aunis et les vignobles de Saintonge sont régulièrement montrés du doigt pour des contaminations de l’environnement aux pesticides. En 2022, des niveaux record en France d’un herbicide, le prosulfocarbe, avaient été mesurés dans l’air de la plaine d’Aunis. Malgré une demande de moratoire pour cet herbicide de l’agglomération rochelaise, l’État est resté silencieux. L’année suivante, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a imposé des restrictions d’usage de ce produit très volatil.

Mais les pollutions se poursuivent : en 2023, quinze captages d’eau ont été fermés en raison de la présence de chlorothalonil, un fongicide interdit depuis 2020. En 2024, l’eau du robinet a à nouveau été jugée « non conforme » après un pic de pollution du fleuve Charente au fosétyl, un fongicide utilisé contre le mildiou.

tags: #cluster #cancer #infantile #La #Rochelle

Articles populaires: