L'accès à l'avortement est un droit fondamental, et garantir ce droit sans intimidation ni harcèlement est devenu une priorité au Royaume-Uni. Pour faire face aux pressions des militants anti-IVG, des mesures significatives ont été prises pour protéger les femmes qui souhaitent avoir recours à une interruption volontaire de grossesse (IVG). L'instauration de « zones tampons » autour des cliniques pratiquant l'avortement à Londres et dans d'autres régions d'Angleterre et du Pays de Galles marque une étape importante dans la protection de ce droit.
Mise en place de zones tampons : Un rempart contre l'intimidation
Depuis le 31 octobre, l'Angleterre et le Pays de Galles ont mis en place des « zones tampons » de 150 mètres autour des cliniques d'avortement. Concrètement, il est interdit de manifester, de distribuer des tracts ou de prier à moins de 150 mètres de ces cliniques galloises et anglaises. Cette mesure vise à interdire toute tentative d’« influencer la décision » des femmes ayant recours à l'avortement, assurant ainsi que les femmes ne soient pas harcelées. Les auteurs d'infraction s'exposent désormais à une amende.
Cette initiative fait suite à des années de pressions exercées par des groupes anti-avortement devant les cliniques britanniques. Des prières silencieuses, des photos de bébés et de fœtus brandies, des insultes et parfois même des crachats ont été rapportés. L’objectif est de réduire les violences subies par les patientes et le personnel médical, régulièrement confrontés à des comportements intimidants, agressifs, voire des menaces de mort aux abords des établissements de santé.
Témoignages et réactions
Tony, un Français travaillant à la clinique MSI à Londres, témoigne de la présence régulière de manifestants anti-avortement distribuant des tracts ou faisant le pied de grue avec des pancartes. Il raconte que certains "ont couru après des patientes". Il souligne que certaines femmes ont été violées ou ont des problèmes à la maison et n'ont pas besoin que ces opposants à l'IVG ajoutent de la "pression dans leur vie". Tony prévoit de "parler de la nouvelle loi" à ces manifestants.
Lucy, qui a avorté il y a douze ans, garde un souvenir douloureux de son expérience. Elle se souvient de l'angoisse de se rendre à la clinique et estime que la loi instaurant ces zones de sécurité est "une très bonne chose". "Vous ne savez pas comment ça va se passer, ce qui va vous arriver. On s’imagine plein de choses. C'est déjà un stress énorme de se rendre dans un endroit pareil, confie-t-elle. Si, en plus, des gens vous crient dessus, vous font culpabiliser quand vous arrivez… Ils ne savent pas ce qui nous amène ici", dénonce Lucy.
Lire aussi: Tarifs d'accouchement à la Clinique Farah
Carla, une employée du British Pregnancy Advisory Service (BPAS) à Clapham, estime que la loi sur les zones tampons est « une bonne chose, car dans d’autres centres BPAS, des collègues ont subi du harcèlement ou des agressions verbales en se rendant au travail.
Application de la loi et actions répréhensibles
Le fonctionnement des zones tampons repose sur un cadre légal strict. Parallèlement à l’entrée en vigueur de cette mesure, le Crown Prosecution Service (CPS, bureau du procureur) a publié des « instructions » à destination de la police et des parquets afin de permettre la bonne application de la loi. Selon ces consignes, des actions « non-violentes » peuvent également être répréhensibles, comme le fait de distribuer des prospectus contenant « des informations ou de la désinformation sur l’avortement », de brandir un exemplaire de la Bible ou encore de tenir une prière silencieuse.
Cependant, le CPS précise que ces actions ne constitueront « pas nécessairement une infraction pénale » et devront être considérées au cas par cas, suscitant une attention particulière des pro et anti-avortement. En février, un prédicateur chrétien de 72 ans avait été condamné pour avoir manifesté près d’une clinique pratiquant des avortements à l’ouest de Londres, ayant brandi une pancarte avec un psaume de la Bible. Cet incident a soulevé des questions sur la liberté d’expression et la croyance religieuse.
Contexte et enjeux de l'IVG au Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, l’IVG est autorisée jusqu’à vingt-trois semaines et six jours de grossesse, et les pilules abortives peuvent être prises jusqu’à dix semaines de gestation, sous supervision médicale. En Angleterre et au Pays de Galles, où les femmes peuvent avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse (hors cas spécifiques), certains conseils locaux avaient commencé dès l’an dernier à instaurer des zones de protection autour des lieux pratiquant l’avortement après que des femmes s’étaient plaintes d’intimidation et de harcèlement.
De telles « zones tampons » existent depuis septembre en Écosse, et depuis un an en Irlande du Nord, où l’avortement a été libéralisé en 2019.
Lire aussi: Surveillance en Accouchement : Cas Cliniques
Évolution du droit à l'IVG et montée de la rhétorique anti-avortement
Au Royaume-Uni, le droit à l’IVG ne cesse d’évoluer à travers les siècles. Cependant, la montée de la rhétorique anti-avortement se fait particulièrement ressentir depuis 2022, si on en croit Laetitia Langlois, maîtresse de conférences en civilisation britannique contemporaine et spécialiste de l’extrême-droite.
Elle souligne que « Le Royaume-Uni est la porte d’entrée vers l’Europe aux idées ultraconservatrices qui proviennent des États-Unis. Les groupes évangélistes, qui militent contre l’IVG de l’autre côté de l’Atlantique, sont parvenus à s’exporter. » Elle ajoute que, contrairement aux États-Unis, l’avortement est un droit qui n’est remis en cause ni par le débat public ni par la droite britannique, même conservatrice. Celle-ci n’a jamais fait de la lutte contre l’avortement un thème au sein de ses revendications.
Laetitia Langlois affirme que « Le gouvernement de Rishi Sunak avait besoin d’afficher une image très conservatrice pour plaire à la frange la plus radicale, même sur une question qui n’est pas au centre du débat national, comme peut l’être l’immigration par exemple ».
Accès à l'IVG par télémédecine
En 2020, face à la saturation des services de santé dûe à l’arrivée du Covid-19, l’accès à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) par voie médicamenteuse avait été facilité. Dans des cas précis (des grossesses inférieures à dix semaines et ne nécessitant qu’une consultation téléphonique avec un médecin), les femmes pouvaient se procurer les médicaments interrompant une grossesse non-désirée grâce à la « télémédecine », à savoir par voie postale, chez elles, afin d’éviter d’encombrer les cliniques. Depuis 2020, les personnes exprimant la volonté d’interrompre une grossesse peuvent le faire de façon plus autonomisée.
Réactions et perspectives
Les opposants à cette loi dénoncent une atteinte à leur liberté d’expression, certains accusant même le gouvernement de criminaliser des manifestations pacifiques. « C’est un jour de honte pour notre pays », a réagi Isabel Vaughan-Spruce, du groupe « pro-vie » March For Life UK.
Lire aussi: Centre Médical de Référence en Tunisie : Clinique Pasteur
Cependant, Kerry Abel, présidente de l’association Abortion Rights, s’est félicitée sur X : « L’accès à des services d’avortement est un droit fondamental et personne ne devrait subir des intimidations ou des agressions lorsqu’il cherche à accéder à des soins. Cette mesure est essentielle pour préserver un espace sûr pour les personnes exerçant leur droit légal à l’accès aux soins. »
Pour certains, il est triste que le gouvernement britannique soit obligé d’en arriver là pour protéger le droit à l’avortement. Les associations féministes s’inquiètent de la montée de l’extrême-droite et des possibles attaques de celle-ci contre les droits des femmes.
tags: #clinique #publique #IVG #Londres
