Introduction
La période post-partum, souvent idéalisée comme un moment de pur bonheur maternel, peut en réalité être une période de vulnérabilité psychique pour de nombreuses femmes. La clinique lacanienne offre une perspective unique pour comprendre et aborder les troubles psychiques qui peuvent survenir pendant cette période. Plutôt que de se concentrer sur des catégories diagnostiques rigides, cette approche met l'accent sur la subjectivité de chaque femme et sur la manière dont l'événement de la maternité peut déstabiliser et remodeler son rapport au corps, à l'Autre et à son propre désir.
Le Corps Troublé de la Maternité
Le Corps Morcelé et la Jouissance
La grossesse est un moment de passage, de remaniement identitaire, d'actualisation d'un ancien désir incestueux, de transformation du corps dans le réel qui trouble l'image spéculaire. De ce « corps dans le corps » peuvent témoigner certains déclenchements psychotiques lors de la grossesse ou des situations à la limite du corps.
Dans son texte de 1914 sur le narcissisme, Freud nous présente des figures séductrices auxquelles on suppose une jouissance pleine et fermée sur elle-même : des femmes d’une beauté inabordable, l’enfant dans son inaccessibilité narcissique, le charme des félins, les criminels célèbres et les humoristes. Il continue : « c’est comme si nous les enviions pour l’état psychique bienheureux qu’ils maintiennent, pour une position de libido inattaquable… ». Egalement Lacan relève « dans le rapport normal de la mère à l’enfant quelque chose de plein, de rond, de fermé, quelque chose d’aussi complet que dans la phase gestatoire», en rappelant que le moment de tomber enceinte : « c’est toujours le rempart d’un retour au plus profond narcissisme ».
Le corps y est concerné et il faut d’abord rappeler que le corps se construit. Pour que le langage puisse habiter et habiller le corps, pour qu’une image puisse se projeter, une extraction préalable doit s’opérer. Une coupure dans le plus intime du corps. « Coupure avec quoi ? - demande Lacan -avec les enveloppes embryonnaires… ensemble pré-spéculaire… les enveloppes comme élément du corps de l’enfant, qu’est-ce que cela veut dire sinon que le corps est marqué dès la naissance par un manque d’objet, mais faut-il toujours que ce manque s’incorpore… ». Et c’est la fonction de l’Autre de faire en sorte que le corps symbolique s’incorpore, que la parole soit véhiculée par un désir et que le mouvement pulsionnel soit lancé. Ainsi le circuit de la pulsion structure les bords du corps qui contournent un objet inexistant, dans la constitution des zones érogènes. Dans cette ligne, la jouissance phallique est localisée et le fantasme devient le scénario d’une possible relation d’objet. Les trajets pulsionnels viennent limiter la jouissance pour constituer des zones de plaisir.
L'expérience de la maternité confronte la femme à un corps transformé, parfois perçu comme étranger ou envahissant. La grossesse est un moment de passage où l'identité est remaniée, le corps réel se transforme et trouble l'image spéculaire. Ce "corps dans le corps" peut même être à l'origine de déclenchements psychotiques ou de situations à la limite du corps. Au cours de la grossesse, mais également lors de l’accouchement et les premières heures de la vie de l’enfant, la femme est confrontée à quelque chose d’innommable.
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L'Objet a et le Fantasme Maternel
Dans la clinique quotidienne, ce petit objet a, invention par excellence de Lacan, se donne à lire enrobé dans le fantasme inconscient, voilé et négativisé comme soutien du désir névrotique. La maternité - de son projet au rejeton - laisse entrevoir la place de cet objet fonctionnant dans le fantasme. L’illusion de l’image spéculaire cache ce quelque chose qui pourtant soutient l’image : i(a).
La plupart des femmes vont parler et se plaindre de ce corps troublé et de sa propre place dans le désir de l’Autre et de ses vicissitudes. La plainte infantile se laisse entendre dans la mère à devenir. Trop intrusive ou trop absente, abandonnique ou écrasante, la relation à la propre mère comme trace de la névrose infantile freudienne est toujours d’actualité. L’enfant dans leur ventre apparaît voilé et silencieux, c’est l’enfant de la névrose infantile qui est parlé, cet enfant qu’elles ont été pour l’Autre. La plupart des femmes ne parle que très peu de l’enfant à venir, il y a à la place une attente, une énigme, - φ -. Ce corps lourd, souffrant, épuisé, qui se ralentit, qui se met à « dysfonctionner » est supporté grâce à cet objet qui est placé là mais absenté, la « barre à sa place », S, dit Lacan pour l’embarras, l’« embarazada » en espagnol. Grossesse et accouchement constituent des moments privilégiés pour mettre à l’épreuve le corps et la structure. Que « ça tienne » dépendra du positionnement de l’objet, de la trame, de la consistance du corps. Plus le corps se met dans le devant de la scène plus l’objet se révèle dans sa face positive, comme pur réel. A propos de la mère Lacan disait « ce que la mère du schizophrène articule de ce qu’avait été pour elle son enfant au moment où il était dans son ventre, rien d’autre qu’un corps inversement commode ou embarrassant, à savoir le subjectivisation de a comme pur réel ».
La maternité met en lumière la place de l'objet a dans le fantasme maternel, cet objet insaisissable qui soutient l'image spéculaire. Les femmes se plaignent souvent de leur corps troublé et de leur place dans le désir de l'Autre. La relation à leur propre mère, empreinte de la névrose infantile freudienne, ressurgit. L'enfant à naître reste souvent voilé et silencieux, laissant place à une énigme.
Cas Cliniques: Quand le Corps Devient Insoutenable
Une jeune femme réalise une échographie à l’hôpital au cinquième mois de grossesse. On m’appelle car au moment de l’échographie elle est restée sidérée, les yeux figés, sans pouvoir répondre aux appels. Quand je la vois quelques minutes plus tard, elle murmure quelques mots de couleur mystique, les yeux toujours dans le vide. Son mari remarque qu’elle se comporte bizarrement depuis quelques jours. Dans ce moment privilégié de l’échographie ou à un autre moment de la grossesse, cette positivisation de l’objet peut subvenir là où il devrait y avoir un vide et éclater l’image. Au delà des bruyantes décompensations psychotiques il y a toute une clinique plus discrète d’impossibilité d’accueillir ce « corps dans le corps ». Nous ne sommes plus dans le registre de la plainte somatique de la femme enceinte mais dans quelque chose « d’insupportable » dans le corps.
Mme B. a 34 ans, est camerounaise, primipare, elle habite avec sa sœur, et fait suivre sa grossesse à la maternité. Le père du bébé disparaît au moment de l’annonce. Cette grossesse devient pour elle de plus en plus difficile à supporter. Sa plainte d’abord discrète devient bruyante au huitième mois et parce qu’elle n’arrête pas de pleurer dans le bureau de la sage femme où je suis appelée. Elle ne dort plus, elle ne mange plus, elle ne peut rien dire de son mal-être sauf que ce ventre lui est insupportable, elle veut « s’en débarrasser », elle imagine même prendre un couteau pour se couper le ventre et que tout s’arrête. Je la vois deux fois dans la même semaine, et un rendez-vous avec un psychiatre est organisé. L’idée d’une césarienne avant le terme est évoquée par moi et la sage-femme. Les équipes sont contre toute intervention qui ne soit pas justifiée médicalement, ici la disjonction entre soma et corps est marquante. Pour Mme B. « ce corps dans le corps » lui est insupportable au point de l’anéantir et pourtant médicalement tout va bien et au niveau de la mère et au niveau de l’enfant, elle a même pris 17 kilos depuis le début ce qui est en contradiction avec ses dires - elle dit qu’elle vomit tout ce qu’elle mange -. Le dénouement est peu heureux.
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Ces cas cliniques illustrent comment le corps peut devenir le siège d'une souffrance insupportable pendant la grossesse. L'échographie, moment privilégié de rencontre avec l'enfant, peut parfois provoquer une sidération et une décompensation psychique. Certaines femmes, comme Mme B., peuvent développer un rejet intense de leur propre corps et de la grossesse, allant jusqu'à des idées suicidaires.
L'Accouchement: Entre Angoisse et Déchirure
Le Niederkommen et la Perte d'Objet
« Ce corps est sorti d’elle. La traversée d’un accouchement est toujours inquiétante, de la peur à l’angoisse en passant par les fantasmes de mort (de la mère ou l’enfant) plus ou moins intenses, ce sont des ingrédients quotidiens de la clinique dans la maternité. Chez certaines femmes cette traversée apparaît comme « insurmontable », impossibilité de l’acte d’accoucher, avec une fervente négation ou sous la forme, plus silencieuse, de ne pas pouvoir s’imaginer ni la naissance ni l’après avec le bébé. Ces dires sont à prendre au sérieux car le corps peut « exploser » et l’accouchement mal tourner. Qu’est-ce qui fait que le corps « tient » ? De tomber enceinte à « niederkommen », quelque chose s’échoue, se détache. Pour aborder le passage à l’acte dans son Séminaire de l’angoisse, Lacan se sert encore du mot en allemand « niederkommen » pour l’acte de la jeune homosexuelle de se laisser tomber en s’identifiant à cet objet qu’elle a été pour l’Autre. « Le niederkommen (accoucher) est essentiel à toute subite mise en rapport du sujet avec ce qu’il est comme a ». Y a t-il une « hors de la scène » au moment de l’accouchement ? Si cet objet qui tombe lors de l’accouchement ne peut pas être accueilli comme objet séparé, symbolisé - emparé dans la fonction paternelle - autre chose se déchire que le corps de la mère et un dénouement se produit.
L'accouchement est une épreuve à la fois physique et psychique, marquée par la peur, l'angoisse et les fantasmes de mort. Certaines femmes vivent cette traversée comme insurmontable, incapable de s'imaginer l'accouchement ou l'après avec le bébé. Lacan utilise le terme allemand "niederkommen" (accoucher) pour souligner la chute, le détachement qui se produit lors de l'accouchement et qui met le sujet en rapport avec l'objet a.
Cas Clinique: L'Impossibilité de Nommer
Nous ne savons pas grand-chose de Mme F. Elle a 39 ans et habite chez sa mère, elle ne fait pas suivre la grossesse donc elle n’est connue d’aucun service, elle accouche à domicile. Les pompiers l’amènent à la maternité. Elle ne peut pas nommer son enfant, personne de son entourage n’inscrit l’enfant. L’équipe soignante la décrit comme déficiente ou sidérée, mutique et docile. Elle inquiète. Elle décrit une relation fusionnelle à sa propre mère, elle dort toujours avec elle et un profond rejet s’installe à l’annonce de la grossesse. Les jours qui suivent à la maternité Mme F. élabore un délire discret, mais décousu et protéiforme. Le bébé est placé à l’ASE à la demande du juge. Dans le monde fermé qu’elle partageait avec sa mère il n’y avait pas de sortie exogamique. Avec cet enfant elle expérimente la perte d’objet sans pouvoir se soutenir d’une fonction du père et à la place du trou apparaît le délire qui referme le tissu : premier élément délirant, elle invente un père, c’est Manuel Valls.
Le cas de Mme F. illustre les conséquences d'un accouchement qui ne peut être symbolisé et intégré dans l'histoire du sujet. Incapable de nommer son enfant, enfermée dans une relation fusionnelle avec sa mère, elle sombre dans un délire où elle invente un père pour combler le manque.
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La Jouissance du Vivant et la Psychose Puerpérale
Ce que je souhaitais pointer ici c’est que le corps lors de l’épreuve de la maternité se trouble et montre sa face opaque. Au delà de la coupure du corps somatique, une autre coupure se produit au niveau du corps. Il reste cet innommable, ce qui n’a pas d’image et qui peut faire irruption dans les manifestations de « psychose puerpérale » même passagères. Cette jouissance du pur vivant est ici mobilisée suscitant tous les phénomènes du corps ici développés.
L'épreuve de la maternité révèle la face opaque du corps, au-delà de la simple coupure somatique. Un innommable, un irreprésentable peut faire irruption, se manifestant parfois par des épisodes de psychose puerpérale, même transitoires. La jouissance du pur vivant est alors mobilisée, suscitant divers phénomènes corporels.
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