Clélie, histoire romaine de Madeleine de Scudéry, publié entre 1654 et 1660, est un roman fleuve qui a marqué l'histoire littéraire du XVIIe siècle. Considéré comme un véritable best-seller à l'époque, il a été lu par des personnalités telles que Madame de La Fayette. Ce roman, signé par le frère de Madeleine de Scudéry, Georges de Scudéry, est un exemple emblématique du roman héroïque et de la préciosité. Cette œuvre, qui a connu un grand succès, marque cependant l'épuisement du genre du roman héroïque et annonce le passage à un autre style de littérature.
Contexte de l'œuvre
Une œuvre littéraire qui paraît dans un climat favorable
Nous sommes en 1640, la mode est encore aux romans-fleuves, bien qu’on privilégie de plus en plus les romans héroïques. Le roman, nouvellement apprécié, tire sa dignité de l’histoire. C’est dans ce climat littéraire qu’arrivent Madeleine et Georges de Scudéry (son frère) dans la grande ville de Paris, capitale remplie de salons littéraires friands de romans. Ils appartiennent ainsi pleinement au monde littéraire lorsque paraissent les premiers volumes de La Clélie. En effet, en plus de ces premiers écrits, Madame de Scudéry tient un salon littéraire à son tour, ce qui lui vaut les grâces d’un cercle bien à elle. C’est dans ce cadre que le premier tome de La Clélie paraît en 1654 et porte le nom du frère et de la sœur, bien qu’il soit communément admis que Madeleine de Scudéry en soit la véritable autrice.
Une œuvre qui s’inspire d’une époque ancienne pour parler de l’histoire actuelle
Enfin, à travers les lignes, nous pouvons constater que l’œuvre contient certains anachronismes et les plaisirs du XVIIe siècle paraissent à travers les occupations des personnages évoqués. Ainsi, discussions, spectacles et regroupements intellectuels prennent leurs places dans le livre. C’est l’occasion d’y insérer les mœurs partagées dans les salons et les discussions faisant référence au cœur. D’ailleurs, certains chercheurs ont trouvé ce qu’ils appellent des "clés" permettant une nouvelle lecture de l’œuvre (à condition de ne pas la réduire à cela). En effet, certains personnages seraient des représentations cachées de personnes fréquentant les samedis de Mme de Scudéry. Par exemple, le cardinal de Retz serait Tarquin, Pellisson serait Herminius, Sarasin Hamilcar et Mme de Scudéry serait Sapho elle-même. Des lieux réels seraient aussi insérés sous d’autres noms pour continuer la création littéraire entre deux univers.
Résumé de l'histoire
L'histoire de La Clélie se déroule au lendemain de la chute des rois à Rome. Le titre de La Clélie renvoie à un célèbre épisode de l'histoire romaine de Tite Live. Tarquin le Superbe et sa femme Tullia s'emparent du pouvoir en assassinant le roi de Rome (Servius Tullius), père de Tarquin. Tite-Live évoque ensuite la ruse de Brutus qui, pour sauver sa vie, à recours au même stratagème que Lorenzaccio de Musset : il feint la bêtise. La jeune héroïne romaine, de son côté, trompe les soldats ennemis pour traverser le fleuve afin de se mettre en sécurité. Il s’agit de son premier triomphe porté à l'égal des victoires masculines. La romancière, qui évoque le droit à la fiction, invente à son personnage un passé et en magnifie la beauté. Elle devient la fille de Clélius, romain exilé et ennemi de Tarquin le Superbe qui veut le faire mourir. Elle tombe aussi amoureuse de Arons, de naissance inconnue, mais qui s’avère par la suite être le fils d’un roi.
Dans cette histoire, les hasards de la guerre ont mené Clélie à Rome, où elle enflamme le cœur de Tarquin (qui ne sait pas alors qu’elle est la fille de son ennemi) et cela rend Tullia folle de jalousie. Elle ne laisse pas non plus Sextus Tarquin indifférent, mais ce dernier choisira Lucrèce plutôt qu’elle. Ces passions amoureuses seront, avec la guerre et les discussions, les moteurs de l’action dans le roman dont il est impossible de faire un résumé complet ici.
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L'histoire raconte les amours contrariées de Clélie, une jeune Romaine, et d’Aronce, un héros qui défend sa patrie contre les Étrusques. Le roman mêle des épisodes historiques, comme la fondation de Rome ou le combat des Horaces et des Curiaces, à des intrigues sentimentales et politiques, où se dévoilent les caractères et les passions des personnages. Le roman, étalé sur plusieurs tomes, se déroule au milieu des intrigues politiques et des jeux de pouvoir qui caractérisent la République romaine. L’amour, thème central du roman précieux, est également au cœur de « Clélie ». Les personnages, tous plus complexes les uns que les autres, se livrent à des intrigues amoureuses délicates et captivantes.
L'histoire de Brutus et Lucrèce
Le traitement de l’histoire de Brutus et de Lucrèce mérite une parenthèse dans cet article. Dans l’histoire écrite par Mme de Scudéry, Brutus est le libérateur de Rome. L’occasion d’en parler lui est donnée lorsque le moment vient d’évoquer le viol de Lucrèce. Celle-ci est l’épouse de Tarquin Collantin. Elle est représentée comme une épouse fidèle, notamment car elle décide de se suicider après avoir été violée. Bien qu’elle soit la femme de Tarquin Collantin par obligation, elle aime sincèrement Brutus. Cet homme paraît pourtant dans la société comme un simple d’esprit et quand l’occasion se présente à Brutus de lui montrer que ce n’est pas le cas, elle commence à lui écrire sur la nature humaine dans un discours qui semble à première vue incompréhensible :
mais aimait toujours l'on si d'éternelles hélas amours d'aimer doux il point seront n'est qu'il
En reconstituant les deux vers, nous pourrions lire :
qu'il serait doux d'aimer, si l'on aimait toujours !
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Mais hélas il n'est point d'éternelles amours.
Brutus trouve l’invention ingénieuse et, l’amour étant plus fort que la crainte, il écrit sur la même tablette une réponse tout aussi enflammée :
Permettez-moi d'aimer, merveille de nos jours :
Vous verrez qu'on peut voir d'éternelles amours.
En voyant ceci, Lucrèce rougit, mais elle nie comprendre ce qui est écrit. Puis quand ils se retrouveront seuls, Brutus lui avouera son amour tout en lui offrant chaque jour des vers à lire. Cette histoire, rendue particulièrement romantique par l’invention n’est pas sans rappeler les Tristan et Yseult que nous connaissons depuis le Moyen-Âge.
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Les genres romanesques de La Clélie
Le roman de Mme de Scudéry regroupe différents genres romanesques, comme beaucoup d’autres œuvres. Ce qui ressort en premier est son aspect héroïque. En effet, il reprend de nombreuses caractéristiques propres aux romans héroïques. Par exemple, l’histoire commence in medias res et elle met en avant un certain héroïsme masculin avec des conflits, des guerres et des aventures. Petite nouveauté : l’héroïsme est également féminin dans l’ouvrage en question, ce qui fait de ce livre une œuvre particulière.
La Clélie mêle également récit historique et invention littéraire. Par exemple, pour ce qui concerne le contexte historique, Mme de Scudéry s’est beaucoup intéressée aux ressources à sa disposition évoquant l’époque qui l’intéressait. L'action se situe à la charnière entre l'époque royale et la république, ce qui en fait également une époque très romanesque, permettant à l’autrice de créer une nouvelle histoire à partir de données existantes. D’ailleurs, La Clélie est souvent considérée comme signant la fin des romans héroïques. La suite est ensuite assurée par des romans du genre de La princesse de Clèves proposé par Mme de La Fayette.
L'œuvre relève aussi de la préciosité
Nous ne pouvons enlever à l’œuvre proposée par Mme de Scudéry cet aspect de préciosité qu’elle construit tout au long de son ouvrage. Ce roman relève de la tradition de la préciosité notamment grâce à la place qu’elle donne à la galanterie et à la place qui y est faite pour l’amour. La Clélie reste effectivement dans les mémoires aujourd’hui grâce à sa carte de Tendre. Celle-ci est une représentation allégorique de l’aventure amoureuse et peut s’étendre à la description de l’évolution du lien social en général.
En ce qui concerne la galanterie, nous trouvons dans ce roman-fleuve des leçons de morale induites par les anecdotes et par le fond historique. L’autrice y a mis sa propre vision de l’amitié et de l’amour et participe ainsi activement au mouvement de l’honnêteté. Elle n’hésite pas non plus à montrer la nécessité d’une émancipation de la femme, esclave du mariage, de ses parents et des vertus à travers l’histoire de Brutus et Lucrèce par exemple. Enfin, elle développe égalements des notions littéraires telle que les règles de l’art épistolaire, de la composition romanesque et elle évoque entre autres la poésie galante. Ainsi, elle éduque en plus de partager ses opinions et participe à la grandeur de ses contemporains en leur offrant un panorama littéraire des genres de l’époque.
La Carte de Tendre
Publié de 1654 à 1660, Clélie fut un véritable succès de librairie : l'œuvre achevait l'âge d'or du roman héroïque, tout en explorant les possibilités inédites qui s'offraient à la fiction moderne. Aux premiers temps de la République romaine, cadre du récit, se superpose ainsi une autre peinture d'égale ambition - celle de l'histoire et de la société contemporaines, associée à une subtile «anatomie des cœurs». La séduction du texte n'a pas faibli. Amours et aventures sont le support vivant et coloré d'une interrogation sur la «morale du monde» et ses formes d'expression, sensible à la nécessité de ménager aux femmes de valeur la place glorieuse qui leur est due.
Dans Clélie, la romancière se livre à un roman à clés c’est-à-dire qu’elle s’inspire de son actualité et des personnes de son siècle qu’elle dissimule sous une autre identité. En effet, elle vient d’ouvrir un salon duquel elle puisera la matière de son récit. En effet vous voyez que de Nouvelle-Amitié on passe à un lieu qu’on appelle Grand Esprit, parce que c’est ce qui commence ordinairement l’estime; ensuite vous voyez ces agréables villages de Jolis Vers, de Billet galant et de Billet doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d’une amitié. Après cela, madame, il faut, s’il vous plaît, retourner à Nouvelle-Amitié pour voir par quelle route on va de là à Tendre-sur-Reconnaissance. Voyez donc, je vous en prie, comment il faut d’abord aller de Nouvelle-Amitié à Complaisance ; ensuite à ce petit village qui se nomme Soumission et qui touche à un autre fort agréable qui s’appelle Petits Soins. Voyez, dis-je, que de là il faut passer par Assiduité, pour faire entendre que ce n’est pas assez d’avoir durant quelques jours tous ces petits soins obligeants qui donnent tant de reconnaissance, si on ne les a assidûment. Ensuite vous voyez qu’il faut passer à un autre village qui s’appelle Empressement et ne faire pas comme certaines gens tranquilles qui ne se hâtent pas d’un moment, quelque prière qu’on leur fasse et qui sont incapables d’avoir cet empressement qui oblige quelquefois si fort. Après cela vous voyez qu’il faut passer à Grands Services et que, pour marquer qu’il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite il faut passer à Sensibilité, pour faire connaître qu’il faut sentir jusqu’aux plus petites douleurs de ceux qu’on aime. Après il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse, car l’amitié attire l’amitié.
-Cette première étape de la relation s’articule à la suivante par l’usage du connecteur « ensuite » (5).
-Enfin, (l10) la narratrice se propose de nous tracer le chemin à parcourir.
-ce deuxième mouvement s’ouvre avec le parallélisme de construction « voyez donc je vous en prie ». Il s’agit dans le chemin qui est tracé de montrer que l’amour précieux repose sur une forme de soumission, de concession à l’être aimé. Puis, le troisième mouvement s’ouvre avec le parallélisme de construction « voyez dis-je ».
-Finalement s’ouvre la dernière partie « ensuite vous voyez… », initiée comme les autres par le même parallélisme de construction. Ainsi, cet extrait de Clélie histoire romaine met en évidence les méandres du sentiment amoureux selon ses différentes phases.
Le style de Madeleine de Scudéry
Le style de Madeleine de Scudéry, raffiné et élégant, se déploie à travers des dialogues subtils et des descriptions minutieuses.
Il ne fut jamais un plus beau jour que celui qui devait précéder les noces de l’illustre Aronce et de l’admirable Clélie, et, depuis que le Soleil avait commencé de couronner le printemps de roses et de lys, il n’avait jamais éclairé la fertile campagne de la délicieuse Capoue avec des rayons plus purs, ni répandu plus d’or et de lumière dans les ondes du fameux Vulturne, qui arrose si agréablement un des plus beaux pays du Monde.
Pour Aronce, quoiqu’il eût encore plus de joie que Clélie parce qu’il avait encore plus d’amour, il ne laissait pas d’avoir quelquefois une certaine agitation d’esprit qui ressemblait à l’inquiétude durant quelques moments. En effet il trouvait qu’il n’eût pas témoigné assez d’ardeur, si la seule espérance d’être heureux le lendemain l’eût entièrement satisfait : ainsi il murmurait contre la longueur des jours, quoiqu’il ne fût encore qu’aux premiers jours du printemps, et il regardait alors les heures comme des siècles. Cette douce inquiétude qui n’était causée que par une impatience amoureuse, ne l’empêchait pourtant pas d’être de fort agréable humeur quoiqu’il eût d’ailleurs quelque chose dans l’esprit qui lui donnait de la peine. En effet il s’imaginait toujours qu’il arriverait quelque accident qui retarderait encore son bonheur comme il avait été retardé, car il eût déjà épousé sa maîtresse, n’eût été que le fleuve au bord duquel était une très belle maison où Clélius avait résolu de faire les noces de sa fille, s’était accru d’une si terrible manière, qu’il n’y avait pas eu moyen de songer à faire une fête pendant un ravage si extraordinaire. Car ce fleuve s’était débordé tout d’un coup avec une telle impétuosité, que durant douze heures ses eaux avaient augmenté de moment en moment. De plus, le vent, les éclairs, le tonnerre, et une pluie épouvantable, avaient encore ajouté tant d’horreur à cette inondation, qu’on eût dit que tout devait périr. L’eau du fleuve semblait se vouloir effleurer jusques au ciel, et l’eau qui tombait du ciel était si abondante et si agitée par les divers tourbillons qui s’entrechoquaient, que le fleuve faisait autant de bruit que la mer, et la pluie en faisait même autant que la chute des plus fiers torrents en peut faire. Aussi ce ravage fit-il d’étranges désordres dans cet aimable pays car il démolit plusieurs bâtiments, publics et particuliers ; il déracina des arbres, couvrit les champs de sable et de pierres, aplanit des collines, creusa des campagnes, et changea presque toute la face de cette petite contrée. Mais ce qu’il y eut de remarquable fut que lorsque cet orage fut passé, on vit que le ravage des eaux avait déterré les ruines de divers tombeaux magnifiques, dont les inscriptions étaient à moitié effacées ; qu’en quelques autres lieux, il avait découvert de grandes colonnes toutes d’une pièce, plusieurs superbes vases antiques d’agate, de porphyre, de jaspe, de terre samienne, et de plusieurs autres matières précieuses, de sorte que cet endroit au lieu d’avoir perdu quelque chose de sa beauté, avait acquis de nouveaux ornements. C’est pourquoi, voulant alors témoigner à la belle et incomparable Clélie une partie des sentiments de joie qu’il avait dans l’âme, il la sépara adroitement de dix ou douze pas de cette agréable troupe qu’il fuyait, lui semblant que ce qu’il disait à Clélie lorsqu’il n’était entendu que d’elle, faisait beaucoup plus d’impression dans son esprit. Cette vue surprit sans doute Aronce, mais elle surprit pourtant encore plus Clélie qui, craignant de voir arriver quelque funeste accident, quitta Aronce pour aller vers son père afin de l’obliger à faire ce qu’il pourrait pour empêcher qu’Horace et cet heureux amant n’en vinssent aux mains. À peine eut-elle fait cinq ou six pas, qu’un tremblement de terre effroyable dont ce pays-là est si sujet, commença tout d’un coup et avec une telle impétuosité que la terre s’entrouvrant entre Aronce et Clélie avec des mugissements aussi effroyables que ceux de la mer irritée, il en sortit, en un instant, une flamme si épouvantable, qu’elle les déroba également à la vue l’un de l’autre. Tout ce que vit alors le malheureux Aronce, fut que la terre s’entrouvrant de partout, il était environné de flammes ondoyantes qui faisant autant de figures différentes qu’on en voit quelquefois aux nues, lui firent voir le plus affreux objet du monde. Car cet abîme qui s’était entrouvert entre Clélie et lui et qui les avait séparés avec tant de violence, avait quelque chose de si terrible à voir que l’imagination ne saurait se le figurer. Ce qu’il y avait encore d’étonnant, était que dans le même temps, la foudre faisait retentir tous les lieux d’alentour d’un épouvantable bruit. On entendait mille tonnerres souterrains, qui, par des secousses terribles qui faisaient encore de nouvelles ouvertures à la terre, semblaient avoir ébranlé le centre du Monde et vouloir remettre la Nature en sa première confusion. Mille pierres embrasées sortant de ce gouffre enflammé, étaient lancées en haut avec des sifflements effroyables et retombaient ensuite dans la campagne, ou près ou loin, selon l’impétuosité qui les poussait où leur propre poids les faisait retomber. En quelques endroits de la plaine, on voyait des flammes bouillonner comme des sources de feu et il s’exhalait de ces terribles feux une odeur de soufre et de bitume si incommode qu’on en était presque suffoqué.
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