L'avortement, bien que légalisé dans de nombreux pays, reste un sujet entouré de tabous et de silences. Cet article vise à explorer les dimensions souvent occultées du traumatisme post-IVG (Interruption Volontaire de Grossesse), en s'appuyant sur des témoignages poignants et des analyses approfondies. Il s'agit de comprendre les expériences vécues par les femmes, les pressions sociales auxquelles elles sont confrontées, et les enjeux éthiques et politiques qui sous-tendent ce débat complexe. L'objectif est de briser le "mur de silence" et de permettre une discussion ouverte et respectueuse, en reconnaissant à la fois le droit à l'avortement et la liberté d'en parler sans culpabilité.

Témoignages de femmes : au-delà du silence

Un documentaire récent a donné la parole à des femmes ayant vécu un avortement, permettant ainsi d'exprimer le traumatisme qui a suivi cet événement. Ces témoignages poignants, empreints d'émotion et de sincérité, mettent en lumière la détresse profonde ressentie par ces femmes. Elles racontent la pression de leur entourage, qui considère souvent qu'il est trop tôt pour donner la vie, surtout à un jeune âge. L'une d'elles exprime avec force : « On m’a dit tu vas gâcher ton avenir. Cette phrase me fait horreur, comment un enfant peut gâcher une vie ? ».

Ces femmes sont hantées par des pensées telles que : « Je pourrais avoir ‘500’ enfants, celui-là, je ne l’aurais jamais », et par la conviction profonde que « mon instinct me disait que ça n’était pas qu’un amas de cellules ». La douleur physique et émotionnelle est palpable, comme en témoigne cette femme : « Je ne comprends pas que personne ne m’ait prévenue de ce que j’allais vivre ».

Le documentaire révèle qu'une femme sur cinq, voire sur trois, aura recours à l'IVG au moins une fois dans sa vie. L'une des femmes témoigne de la cruauté de la situation : après l'opération, son lit a été placé au milieu d'une chambre de femmes venant d'accoucher. Victime d'une hémorragie, elle a appris qu'elle ne pourrait plus avoir d'enfants.

Un témoignage particulièrement poignant est celui d'une survivante de l'avortement. Sa mère attendait des jumeaux, et l'un des bébés a été avorté. Elle raconte qu'enfant, elle rêvait constamment d'une sœur jumelle. À l'adolescence, elle a souffert d'anorexie. Elle n'a appris la vérité qu'à l'âge de 17 ans. Après la joie de se savoir saine d'esprit, elle a été submergée par le chagrin et la douleur. Elle avait « tellement mal » et a compris qu'elle avait assisté à une lutte à mort et qu'elle avait elle-même dû se battre pour survivre.

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Une psychologue a présenté le dessin d'une femme se voyant enfermée dans une prison de culpabilité : « Ce qu’on enlève a beau être tout petit, ça n’empêche rien à la portée du geste ». Après un avortement, les femmes sont souvent habitées par la honte et la culpabilité, des sentiments qui doivent être appréhendés et transformés de manière constructive. Chaque femme doit trouver son propre chemin pour surmonter cette épreuve.

Le traumatisme post-IVG : un deuil à part entière

Le traumatisme post-IVG implique un véritable travail de deuil, qui nécessite la mise en place de rites et de mécanismes d'adaptation. Il est essentiel de reconnaître que l'avortement peut avoir des conséquences psychologiques profondes et durables sur les femmes qui y ont recours. Ces conséquences peuvent se manifester par des sentiments de culpabilité, de tristesse, de colère, d'anxiété, voire de dépression.

Le professeur Nikolaus Knoepffler du Centre éthique de l’université d’Iéna, présente les stades de développement de l’embryon : le cœur qui se met à battre dès la 4e semaine de grossesse, la forme humaine bien apparente dès la 7e semaine. Ces informations peuvent susciter des questionnements éthiques et émotionnels chez les femmes ayant vécu un avortement.

Il est donc crucial de mettre en place des structures d'accompagnement psychologique et de soutien pour les femmes qui en ressentent le besoin. Ces structures peuvent offrir un espace d'écoute et de parole, où les femmes peuvent exprimer leurs émotions, leurs doutes et leurs angoisses, sans jugement ni culpabilisation. L'objectif est de les aider à surmonter leur traumatisme et à retrouver un équilibre émotionnel.

Avortement : droit fondamental et liberté d'expression

La fin du documentaire met l'accent sur un message essentiel : « L’avortement est un droit, mais la liberté d’en parler aussi, sans jamais occulter la responsabilité dont nous devons faire preuve envers nous-mêmes et envers nos proches ». Il est crucial de défendre à la fois le droit à l'avortement et la liberté d'expression des femmes qui ont vécu cette expérience.

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Après la décision de la Cour suprême américaine de remettre en cause le droit à l’avortement, en France, l’idée d’inscrire ce droit dans le marbre fait son chemin. Selon Mathilde Panot, rapporteure du texte et présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, c’est « une victoire historique », qu’elle a dédiée « aux femmes état-uniennes, polonaises et hongroises » dont le droit à l’avortement est mis à mal. Ce résultat, presque unanime, s’explique aussi par la pression de l’opinion publique : selon le sondage du Haut conseil à l’égalité, réalisé par ViaVoice, auprès d’un échantillon représentatif de 2 500 personnes, 81 % des enquêté.e.s se disent favorables « à ce que le droit à l’avortement soit inscrit dans la Constitution française pour qu’il soit garanti pour toujours ».

Inscrire l’IVG dans la Constitution, c’est effectivement s’assurer qu’aucun gouvernement ne puisse jamais remettre en cause ce droit fondamental. Faute, également, de moyens et de praticiens en nombre suffisant dans les centres de santé et les associations (comme le planning familial). Et enfin parce que les cliniques privées se désintéressent de cet acte peu rentable. S’il y a aujourd’hui un tel écart entre la loi et l’accès pratique à l’IVG, c’est aussi parce que l’avortement reste encore un stigmate, avec une charge morale forte, alors que cet acte est désormais sans risque pour la santé des femmes. D’ailleurs, une femme sur trois y a recours dans sa vie.

Cependant, il est important de souligner que l'avortement ne doit pas être considéré comme une simple formalité médicale, mais comme une décision grave et personnelle, qui doit être prise en conscience et en responsabilité. Il est essentiel d'informer les femmes sur les différentes options qui s'offrent à elles, ainsi que sur les risques et les conséquences potentielles de l'avortement.

Parcours individuels : récits de vie et choix complexes

Une femme de 38 ans témoigne de son expérience personnelle : elle a avorté trois fois. La première fois, à 25 ans, son partenaire ne voulait pas de l'enfant. La deuxième fois, à 28 ans, le préservatif s'est brisé, et son partenaire a refusé d'assumer la paternité. La troisième fois, à 32 ans, elle est tombée enceinte d'un homme qu'elle aimait, mais qui l'a abandonnée. Elle a finalement décidé de garder l'enfant, malgré les difficultés.

Plus tard, elle est retombée enceinte, mais son nouveau partenaire lui a demandé d'avorter. Elle a hésité, car elle savait ce que c'était d'être mère. Elle a consulté une psychologue et s'est rendue dans des cliniques, où on lui a conseillé de ne pas garder l'enfant, sous prétexte que cela pourrait être trop difficile pour elle et pour ses autres enfants. Elle a finalement cédé à la pression et a avorté. Aujourd'hui, elle regrette amèrement sa décision : « Je suis morte avec cet enfant sur la table. Je l’avais vu à l’échographie. Il est parti à 7 semaines. Les avortements ont détruit ma vie ».

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Ce témoignage poignant met en lumière la complexité des choix auxquels sont confrontées les femmes enceintes, ainsi que les conséquences émotionnelles et psychologiques à long terme de l'avortement. Il souligne l'importance de l'écoute, du soutien et de l'accompagnement dans ces moments difficiles.

Cinquante ans après la loi Veil : où en sommes-nous ?

Cinquante ans après la légalisation de l'avortement en France, il est essentiel de faire le point sur la situation actuelle. 1 femme sur 3 a recours à l’avortement au moins une fois dans sa vie, mais les témoignages restent rares. C’est cette expérience, à la fois si répandue et si intime, que nous avons voulu comprendre, en interrogeant six femmes âgées de 29 à 56 ans qui ont pratiqué une interruption volontaire de grossesse (IVG) médicamenteuse ou instrumentale à différents moments de leur vie et dans différentes régions de France.

Le droit d’avorter en 8 dates clés :

  • 17 janvier 1975 : adoption de la loi Veil pour cinq ans. Elle stipule qu’« une femme enceinte qui se trouve en situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse ».
  • 1979 : adoption définitive de la loi Veil.
  • 1982 : l’IVG est remboursée par la Sécurité sociale.
  • 1993 : répression du délit d’entrave à l’IVG.
  • 2012 : l’IVG est prise en charge à 100 % par l’Assurance maladie.
  • 2014 : suppression de la notion de « détresse » dans les conditions de recours à l’IVG.
  • 2022 : le délai légal de l’IVG instrumentale est allongé de douze à quatorze semaines de grossesse et de cinq à sept semaines pour l’IVG médicamenteuse.
  • 8 mars 2024 : la liberté de recourir à l’IVG est inscrite dans la Constitution française.

Ces témoignages soulignent que, cinquante ans après, le droit des femmes est à défendre et à améliorer sans relâche. Comme l’affirme la philosophe féministe Geneviève Fraisse : « Il s’agit de consacrer une liberté en lui donnant, à cette liberté, de bonnes conditions pour s’exercer. »

La décision : un choix intime et complexe

Tout commence par un test - trois minutes qui semblent durer une éternité avant de découvrir le résultat - à faire réviser par un test sanguin. C’est à ce moment-là que la décision se pose : poursuivre, ou interrompre la grossesse ? Comment faire pour prendre une décision éclairée sans se sentir influencée ? Qu’est-ce qu’un choix « à soi » ?

Cinquante ans après sa légalisation, le choix d’avorter se présente parfois comme une évidence absolue. Il s’impose sans faire systématiquement l’objet de longs débats intérieurs. C’est d’ailleurs l’une des victoires de la loi Veil : faire de l’avortement une possibilité réelle, concrète, immédiate - non un dilemme moral, familial ou social. Cependant, il est important de souligner que chaque femme vit cette expérience de manière unique, et que le choix d'avorter peut être source de questionnements et de souffrances.

L'accompagnement : un soutien essentiel

Il ne suffit pas de prendre la décision, il faut aussi se sentir guidée, accompagnée dans la démarche. Ce qui n’est pas toujours le cas. La question des délais peut augmenter le sentiment de vulnérabilité et d’anxiété. Depuis 2022, le délai de réflexion d’une semaine a été supprimé, ce qui permet notamment d’avorter rapidement lorsque les délais sont courts.

Le secret vis-à-vis des proches implique parfois une prise de distance géographique avec l’environnement immédiat. Certaines procédures visent à faciliter la confidentialité de la démarche. Il est essentiel que les femmes se sentent soutenues et respectées dans leur choix, et qu'elles aient accès à une information claire et objective.

Face au corps médical : entre bienveillance et violence

La violence de la prise en charge peut également passer par une forme de distance, voire de mépris. Certaines mauvaises expériences vécues lors de l’IVG peuvent être réactivées plus tard, notamment au cours des grossesses. Pour d’autres, le corps médical s’avère très aidant. Il est crucial que le personnel médical fasse preuve d'empathie, de respect et de professionnalisme, afin de garantir une prise en charge de qualité.

La douleur : une expérience subjective

La douleur étant une sensation intime et multifactorielle, chaque récit est unique et ne saurait servir de référent. Certaines femmes ne ressentent aucune douleur physique, tandis que d'autres vivent une expérience très douloureuse. Il est important de prendre en compte la dimension subjective de la douleur et de proposer une prise en charge adaptée à chaque femme.

Clichés et stéréotypes : briser les tabous

La parole sur ce sujet reste encore rare. Pour cause, aujourd’hui encore, l’avortement est associé à un ensemble de clichés, parfois intériorisés par les femmes elles-mêmes. C’est le cas notamment de l’expression « avortement de confort », terme revendiqué par Marine Le Pen et utilisé par les anti-IVG pour attaquer ce droit. L’expression laisse entendre que l’avortement est un geste auquel les femmes auraient recours par pure négligence, voire par paresse. Il est essentiel de lutter contre ces clichés et stéréotypes, et de promouvoir une vision plus nuancée et respectueuse de l'avortement.

L'avortement dans la littérature : une exploration des normes

L’avortement, malgré son ancienneté dans les mœurs, demeure relativement peu évoqué dans la littérature francophone. Au contraire, la littérature en langue anglaise, celle en langue espagnole, par exemple, bénéficient toutes deux d’un champ de recherche très vif et en pleine expansion sur la question de l’avortement. Quand l’avortement apparaît dans la littérature francophone cependant, c’est sous deux formes : soit celle du témoignage autobiographique, soit une forme explicitement fictionnelle.

Notre étude s’interroge sur les normes à l’œuvre dans ces récits, entre conservatisme et progressisme ; autrement dit : dans quelle mesure ces ouvrages contemporains, écrits par des femmes, reprennent-ils et retravaillent-ils des canevas et lieux communs déjà existants pour raconter l’expérience de l’IVG, dans une négociation permanente avec les normes, conservatrices comme progressistes, configurant les représentations sur l’avortement ?

L’avortement, bien que rarement évoqué, apparaît à la fois dans des récits autobiographiques et dans des récits de fiction. L’exemple autobiographique le plus connu est l’ouvrage d’Annie Ernaux, L’Événement, paru en 2000, précédé d’un récit moins souvent évoqué, Les Armoires vides, publié en 1974. L’interruption de grossesse n’y apparaît pas comme un événement traumatique en soi, mais comme une expérience rendue difficile, douloureuse, voire traumatique, par ses conditions de réalisation.

Les choses sont très différentes quand on s’intéresse au traitement de l’avortement par la fiction. Si la perspective traumatique domine le traitement de l’avortement dans la fiction francophone, c’est peut-être aussi que la théorie du trauma englobe dans son sein l’expérience de l’avortement. Faut-il le rappeler, l’avortement ne désigne pas un acte de violence ; c’est le nom d’une procédure médicale, que les femmes ont toujours pratiquée, et dont le droit a été conquis, sous certaines conditions. Loin de désigner un genre particulier de violences sexuelles, l’avortement fait donc référence à la liberté des femmes à disposer de leur corps et à choisir si et quand elles veulent être mères. Sa prise en charge traumatique par le récit fictionnel relève donc d’un parti pris narratif qui est à interroger.

Chacun des romans du corpus met à profit le trauma comme fable, c’est-à-dire la fertilité narrative du trauma. Les trois romans exploitent la dimension traumatique de l’avortement au profit de la narration : celle-ci permet de lancer l’enquête de Philippe sur le passé de son épouse dans L’Enfant sacrifié ; il constitue un évènement jamais évoqué, jamais avoué et pourtant déterminant pour l’héroïne-narratrice d’Instruments des ténèbres ; enfin, il est l’objet d’un retournement final particulièrement spectaculaire qui le scelle comme trauma dans Ta grossesse.

Dans L’Enfant sacrifié, l’avortement constitue l’élément déclencheur de l’intrigue, comme un crime lance l’enquête dans un roman policier. Le parti pris du roman est de dénoncer le discours exprimant le non-désir d’enfant comme faussé car résultant d’une expérience traumatique.

Il est intéressant de noter que l’incipit du roman Instruments des ténèbres de Nancy Huston trouve de nombreux échos avec L’Enfant sacrifié. Quand l’avortement était construit comme évènement inexplicable dans L’Enfant sacrifié, ici c’est le non-désir d’enfant assumé qui est mis en scène comme non conforme, voire comme une position marginale participant d’un refus plus général de certains comportements normatifs.

Ta grossesse se distingue nettement des deux autres romans du corpus par son ambition formelle et par son refus de faire du récit une intrigue traumatique de l’avortement. Pourtant, le retournement final à l’œuvre dans le roman resémantise toute l’expérience racontée au lecteur comme une expérience traumatique.

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