L'avortement, un droit acquis en France depuis 1975, suscite un débat permanent, notamment face à l'évolution des chiffres et des pratiques contraceptives. Si l'inscription de ce droit dans la Constitution a été envisagée, les recours à l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), en particulier leur augmentation, alimentent les discussions sur une possible banalisation de l'acte. Cet article se propose d'analyser les chiffres de l'avortement en France, leur évolution, les facteurs qui les influencent, et la relation complexe avec la contraception.
Chiffres Clés de l'IVG en France
En 2022, 234 000 IVG ont été enregistrées en France, soit une augmentation de 17 000 par rapport à 2021 et de 7 000 par rapport à 2019. Ces chiffres, bien que significatifs, doivent être interprétés avec prudence.
- Disparités socio-spatiales : La Ligue des Droits de l'Homme souligne que ces chiffres masquent des inégalités d'accès à l'IVG selon les régions et les catégories sociales.
- Retour de balancier post-Covid : Sarah Durocher, présidente du Planning familial, y voit un retour à la normale après la crise sanitaire, qui avait limité l'accès aux soins. Elle insiste sur le fait que ces chiffres traduisent surtout un meilleur accès aux institutions hospitalières et l'inscription du droit à l'avortement dans les pratiques des femmes.
- Tabou persistant : Pour Sarah Durocher, la focalisation médiatique et politique sur ces chiffres témoigne d'un tabou persistant autour de l'IVG. L'augmentation des recours ne l'inquiète pas, mais elle y voit la preuve que les femmes ont accès à l'information sur la possibilité d'avorter, malgré la montée des mouvements anti-IVG.
Avortement : Un Droit, un Choix, un Soulagement
Le Planning familial défend l'IVG comme un droit et un choix, une solution à une grossesse non désirée plutôt qu'un problème à résoudre. Sarah Durocher insiste sur le fait que l'avortement est "avant tout un soulagement", celui de stopper une grossesse non désirée. Elle appelle à laisser la parole aux femmes qui avortent, souvent absentes du débat public, et à ne pas dramatiser l'acte.
L'IVG n'est pas un acte anodin, et l'information sur les aspects médicaux et les éventuelles douleurs est essentielle. Le Planning familial met à disposition des outils d'information, comme un site web avec un tchat, des rendez-vous anonymes et gratuits. Les hommes ont également un rôle à jouer dans l'éducation à la sexualité et la contraception.
Évolution des Statistiques et Accès à l'IVG
Trente ans après l'adoption de la loi Veil, le nombre d'avortements en France reste élevé, avoisinant les 200 000 par an, malgré l'utilisation croissante des méthodes contraceptives et la vente libre de la pilule du lendemain depuis 2001. Le nombre d’IVG pour 1000 femmes âgées de 15 à 49 ans est passé de 12,3 en 1995 à 14,3 en 2002. L’accroissement du nombre d’avortements est le plus important chez les jeunes. De 15,4 IVG pour 1000 femmes âgées de 15 à 24 ans en 1995, le nombre est passé à 19,4 en 2002, soit une augmentation de 26%.
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Les statistiques d’IVG publiées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) sont difficilement comparables avec les données d’avant 1998. Jusqu’en 1997, les statistiques de l’IVG en France étaient principalement réalisées via les déclarations obligatoires des médecins qui pratiquent l’avortement. Entre temps, deux autres sources ont été utilisées pour tenter de poursuivre l’étude épidémiologique : la statistique annuelle des établissements de santé (SAE) et les données issues du programme médicalisé des systèmes d’informations (PMSI).
Le nombre d’avortements est le plus important dans le Sud de la France, l’Île-de-France et surtout dans les départements d’outre-mer. En Europe, en dehors de l’Irlande, du Portugal et de Malte où l’avortement demeure illégal, la France se situe parmi les pays où le taux d’IVG est le plus élevé, derrière la Suède et les ex pays de l’Est.
Plusieurs facteurs ont contribué à faciliter l'accès à l'IVG :
- Contraception d'urgence : La France a été le premier pays au monde à délivrer une contraception d’urgence sans ordonnance (pilule Norlévo) et celle-ci est distribuée gratuitement pour les mineures dans les établissements scolaires.
- Nouvelle législation : En 2001, une nouvelle législation assouplissait les conditions d’accès à l’IVG. Le délai légal du recours à l’IVG est passé de 10 à 12 semaines, les mineures peuvent désormais se faire avorter sans autorisation parentale et l’IVG médicamenteuse (RU-486) est autorisée en dehors du milieu hospitalier.
Contraception en France : Panorama et Paradoxes
Selon l’Ined (l’Institut national des études démographique), 95% des françaises sexuellement actives déclarent utiliser de méthodes contraceptives. La pilule est la méthode de contraception la plus utilisée en France. D’autre part, de nouveaux moyens de contraception sont désormais disponibles, tels que l’implant, le patch et l’anneau vaginal.
Malgré un taux élevé d'utilisation de la contraception, la France présente un taux d’IVG parmi les plus élevés. Ainsi, 2/3 des IVG en France surviennent chez des femmes qui utilisent une contraception.
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Comment expliquer ce paradoxe ? Plusieurs pistes sont avancées :
- Allongement du délai légal : L’allongement du délai légal du recours à l’IVG de 10 à 12 semaines en 2001 est souvent avancé comme explication possible de la légère progression du nombre d’avortements.
- Manque d'information : Un autre argument souvent utilisé pour expliquer l’absence d’impact de la pilule du lendemain sur le nombre total d’IVG est le manque d’informations autour de la contraception d’urgence.
- Données imprécises : Selon certains statisticiens, les données recueillies depuis 1998 ne seraient de toute façon pas assez précises pour permettre d'évaluer réellement l'impact de la contraception d'urgence et de la loi de 2001.
Facteurs de Risque et Contextes Sociologiques
La décision d’avorter s’insère nécessairement dans un contexte sociologique, économique et culturel précis qui influe sur ce recours. Les femmes en situation économique précaire ont un risque plus élevé d’avoir recours à l’avortement et, de manière répétée. En Suède, 23% des femmes qui avortent sont sans emploi. Les étudiantes sont particulièrement touchées par l’avortement et le phénomène ne cesse d’empirer, on passe de 14,6% à 19% des étudiantes qui ont déjà avorté, entre 1990 et 2011. Les femmes ayant un faible niveau d’éducation ont également fortement recours à l’avortement. Les femmes célibataires en France sont de plus en plus concernées par l’avortement, passant entre 1990 et 2011 de 44,1% à 51,7%.
L’affaiblissement de la structure familiale a un impact fort dans la hausse du recours à l’avortement. Cette instabilité familiale s’explique notamment par le fait que la jeunesse sexuelle dure plus longtemps. Les jeunes ont des rapports sexuels de plus en plus tôt, la moyenne mondiale étant de 17 ans. Ceci explique la raison pour laquelle l’on passe de 1970 à 2006 à une moyenne de 1,8 à 4,4 partenaires.
On constate dans les pays où les cours d’éducation sexuelle se démocratisent à l’école, que le taux de grossesse chez les adolescentes est beaucoup plus élevé et donc le taux d’avortement également. La Suède en est un bon exemple où les cours d’éducation sexuelle sont apparus depuis 1942.
Contraception et Planification Familiale : Des Effets Paradoxaux
Le recours à la contraception est considéré par certains comme étant une solution évidente à la diminution des avortements. En France où seuls 3% des femmes en âge de procréer n’ont pas recours à la contraception, le taux d’avortement de 15,6 pour 1000 en 2013 dépasse considérablement la moyenne européenne de 12 pour 1000. L’exemple de la Suède est encore plus frappant, avec un taux d’avortement de 20,2 pour 1000 en 2014 et qui ne cesse d’augmenter, bien que le taux de contraception soit de 71,3%. A l’inverse, l’on observe que les pays où le recours à la contraception est peu élevé sont ceux qui sont parvenus à maintenir un faible taux d’avortement, voire même à le réduire.
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Une des explications peut résider dans le fait que les méthodes contraceptives soient utilisées incorrectement par les femmes. En effet, lorsqu’on observe différentes études, on constate qu’une grande majorité des femmes qui subissent des grossesses non désirées utilisaient pourtant une méthode contraceptive au moment où elles sont tombées enceinte.
Il est intéressant de coupler cette explication avec le fait que les sociétés dans lesquelles l’avortement est élevé sont des sociétés dans lesquelles une forte planification familiale s’est mise en place. On observe alors que les normes sociales encadrent les pratiques reproductives, et que la propension à avorter varie selon l’étape du cycle de vie dans laquelle la femme se situe. L’avortement étant devenu une méthode contraceptive comme une autre.
Idées Reçues sur l'IVG : Démêler le Vrai du Faux
Il demeure encore bon nombre d’idées préconçues sur l’IVG en France.
- "L'IVG est un moyen de contraception à part entière" : FAUX. Seules 3 % des femmes de 15 à 49 ans, ni enceintes ni stériles, ayant des rapports hétérosexuels et ne voulant pas d’enfants n’utilisaient pas de moyens de contraception. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié en 2009 relève que 72 % des IVG sont réalisés sur des femmes qui étaient sous contraception.
- "L'IVG rend stérile ou diminue la fécondité" : FAUX. L'avortement (IVG), réalisé dans de bonnes conditions n'a pas d'impact sur la fertilité de la femme.
- "L’IVG produit un dérèglement hormonal" : FAUX. Le système hormonal se régule rapidement après une IVG, et les règles reviennent dans un délai de 4 à 6 semaines.
- "L'avortement provoque des troubles psychiques" : FAUX. Il n'existe pas de pathologie psychologique spécifique au décours d'une IVG.
- "L'IVG est utilisée seulement par les femmes qui n'ont pas de moyen de contraception" : FAUX. Dans un peu plus de deux cas sur trois, les femmes qui ont recours à une IVG utilisaient un moyen de contraception qui n'a pas fonctionné.
- "Les mineures doivent demander l'accord de leurs parents" : FAUX. En France, une femme mineure, enceinte et qui souhaite interrompre sa grossesse, peut demander une IVG auprès d'un médecin ou d'une sage-femme sans l'accord de ses parents.
- "L'IVG médicamenteuse est une méthode plus simple que l'IVG instrumentale" : FAUX. Chacune des méthodes présente des avantages et des inconvénients qui seront à discuter avec le professionnel de santé.
Défis et Perspectives
Valentine Becquet, chercheuse en démographie, souligne que le nombre de grossesses non prévues qui résultent d’un oubli de pilule, d’une rupture de préservatif ou d’une erreur d’utilisation de la méthode contraceptive est assez élevé. Elle note également une baisse du recours à l’avortement chez les moins de 25 ans et au contraire une augmentation dans les tranches d’âge entre 25 et 39 ans, ce qui pourrait être lié à la précarité.
Elle insiste sur le fait que les régions où il y a moins d’IVG, ça peut être lié à un accès plus compliqué, avec davantage de médecins objecteurs de conscience ou peu de médecins habilités et désireux de le faire.
Valentine Becquet souligne que les femmes avortent et elles avorteront toujours, et il y aura toujours des grossesses non désirées. Elle s'interroge sur la finalité de faire baisser le nombre d’IVG et sur les moyens d'y parvenir.
Elle rappelle que l’IVG est un soin qui est limité dans le temps, et que si on n’y a pas accès à temps, ça pose problème. Elle note qu'il y a des endroits où ça reste très compliqué d’avorter aujourd’hui et où la situation a plutôt tendance à se dégrader, mais qu'il y a aussi de plus en plus de sages-femmes qui sont habilités à prescrire l’avortement médicamenteux depuis 2016, ce qui facilite certainement les choses.
Elle souligne que les femmes portent une responsabilité très forte vis-à-vis de la reproduction, de la contraception, et que cette responsabilité repose souvent sur elles.
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