L'avortement, sujet délicat et complexe, a trouvé un écho discret mais significatif dans la chanson française. Bien que peu de chansons abordent frontalement la question, certaines œuvres ont marqué les esprits et suscité des débats passionnés. Cet article propose une analyse des paroles de quelques chansons emblématiques, tout en explorant les enjeux éthiques et sociaux liés à l'avortement.

L'Avortement : Une Inspiration Discrète pour les Chansonniers

L'avortement n'a pas suscité une inspiration débordante chez les chansonniers. Il faut cependant mentionner La Grève des mères, brûlot pacifiste de Montéhus (1915), qui, bien que n'abordant pas directement l'avortement, fut censurée pour son incitation à refuser de procréer de la "chair à canon".

Il faudra attendre un demi-siècle pour qu'Antoine ose aborder le sujet en 1966 dans ses Élucubrations, exigeant « la pilule en vente dans les Monoprix ». Moins connue, La Loi 1920, issue du même album, raconte l'histoire d'une femme épuisée par l'éducation de neuf enfants qui finit par se suicider avec eux.

Anne Sylvestre : Une Voix Féministe Engagée

Anne Sylvestre s'est emparée du sujet avec force et émotion. Sa chanson Non, tu n'as pas de nom (1974), écrite un an avant la loi Veil, est un plaidoyer pour le droit des femmes à disposer de leur corps. Elle y raconte l'histoire d'un non-désir d'enfant et les sentiments complexes que cela engendre. « Aujourd’hui, je te refuse / qui sont-ils, ceux qui m’accusent ? » Sylvestre exprime la douleur et la solitude face à une grossesse non désirée. « Déjà, tu me mobilises », « Je sens que je m’amenuise », se lamente celle qui se définit comme une « captive ».

Sylvestre dénonce l'ingérence de ceux qui n'ont pas vécu cette expérience : « Ils ont bien de la chance / ceux qui croient que ça se pense. » Elle insiste sur le fait que « ça se hurle / ça se souffre », « larme à larme / peine à peine ». Elle avertit : « Quiconque se mettra entre mon existence et mon ventre / n’aura que mépris ou haine. »

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Pour Anne Sylvestre, Non, tu n'as pas de nom n'est pas une chanson sur l'avortement, mais une chanson sur le choix. Elle s'insurge contre l'idée que des hommes puissent décider à la place des femmes : "J'étais énervée par tous ces messieurs qui prétendent savoir ce qu'il se passe dans notre ventre". Les radios rechignent à diffuser cette chanson dont le propos contrevient à la morale ambiante, et c’est dans les cortèges féministes qu’elle acquiert son statut d’hymne. « Quiconque se mettra entre/Mon existence et mon ventre/N’aura que mépris ou haine/Me mettra au rang des chiennes/C’est une bataille lasse/Qui me laissera des traces/Mais de traces je suis faite/Et de coups et de défaites », finit Anne Sylvestre comme on lève le poing.

Anne Sylvestre aborde également les injonctions à la masculinité dans Xavier (2011) et défend le droit au mariage pour tous dans Gay, marions-nous (2007). Elle se souciait également de l'environnement, comme le montrent Le Lac Saint Sébastien ou Coïncidences.

Bigflo & Oli : Malaise et Ambiguïtés autour du Choix

Plus récemment, la chanson Le Cordon de Bigflo & Oli a suscité des réactions mitigées. Si certains y voient un dialogue émouvant entre une mère et son enfant à naître, d'autres y décèlent un malaise et des ambiguïtés. Faire parler l’embryon est non seulement complètement creepy, mais cela participe de son humanisation, une démarche souvent pratiquée par les pro-vie.

La chanson met en scène une femme qui se justifie et demande pardon à son "enfant", présentant l'avortement comme un traumatisme. Pour Bigflo & Oli, seule une détresse financière et/ou la situation clichée de l’étudiante sans compagnon semblent justifier le recours à l’IVG. Rappelons que la situation de détresse n’est plus exigée depuis 1980 et qu’elle a été officiellement supprimée depuis août 2014. Les femmes n’ont donc pas à se justifier lorsqu’elles y ont recours.

Dans Le cordon, cette humanisation est présente tout au long de la chanson, notamment dans le refrain: “Je sens encore le cordon.” Cet embryon, en plus d’avoir une voix, aurait donc des sentiments, des émotions. Il est d’ailleurs représenté dans le clip par un foetus très bien formé. Il y a quand même mieux comme technique de déculpabilisation. Pour quelqu’un qui n’a “ni tort, ni raison”, la “maman” en question a quand même l’air de se sentir sacrément coupable. Elle demande pardon à son “enfant” à plusieurs reprises et se justifie pendant la moitié de la chanson. Présenter l’avortement comme un traumatisme, c’est encore une fois une technique des pro-vies. La “mère” et “l’enfant” ressentent encore le cordon, l’amour qu’ils se portent respectivement. Ensemble, ils évoquent l’image du “cadre vide” -“À mon souvenir, accroche sur le mur un cadre sans photo”, demande “l’enfant” à sa “mère”- et font ainsi écho au cérémonial qui a lieu après une fausse couche. Celui-ci permet aux femmes d’entamer le deuil de leur enfant. Les infirmiers et aides-soignants habillent alors le corps de l’enfant mort-né et dans certains cas, le prennent en photo afin que la mère se rende compte du décès de l’enfant. Oui, l’avortement ne doit pas être pris à la légère et l’IVG n’est en aucun cas un moyen de contraception. Oui, il peut laisser des traces. Oui, la mère peut difficilement vivre cette épreuve.

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Certains critiques soulignent que la chanson utilise des techniques d'anti-choix en humanisant l'embryon et en présentant l'avortement comme un traumatisme. D'autres estiment que la chanson aborde l'avortement comme un acte pénible et une épreuve que certaines femmes doivent endurer.

Barbara Pravi : Une Expérience Personnelle et Engagée

Barbara Pravi, quant à elle, aborde l'avortement de manière directe et personnelle dans sa chanson Chair (2020). Elle y décrit son propre IVG avec une voix posée et slamée, évoquant la douleur, la culpabilité et les jugements extérieurs.

Elle y décrit son IVG d’une voix posée, slamée, presque blanche, comme s’il s’agissait d’un rendez-vous médical. Son récit est au présent, rappelant que cette opération se déroule tous les jours en France. Comparée à l’illustre Barbara, la jeune dame en noir entame son deuxième couplet sur quelques notes de piano sur le fil. Des points de suspension dans l’existence. « T’es comme l’enfant percé que le futur remplira, mais c’est trop tôt pour ça. » Son regard s’assombrit : « Barbara, vous êtes sûre ? » Elle marque une pause, un silence pesant. Cette Barbara, c’est elle. Mise en abyme, abîmée. Son ton se durcit lorsqu’elle évoque les réactions extérieures, les regards de biais et les violences verbales, tous ces jugements qui constituent la double peine des soi-disant « filles faciles »: « On t’explique la vie / Autour ça s’agite / Et puis, y’a cette phrase qu’on te jette à la gueule : "Mais vous n’êtes qu’une pute ! / C’est ce qui arrive, bah ouais ! / Vous êtes pas protégée et vous serez p’t’êt stérile, il fallait y penser" / Bien sûr que tu y as pensé… 8h50 / Tu sors de cette pièce effondrée, pleine de culpabilité ». Sommée de s’excuser d’exister.

En inscrivant son expérience dans sa "chair", Barbara Pravi témoigne de la réalité vécue par de nombreuses femmes et revendique le droit à l'avortement comme un droit fondamental. Elle dénonce la stigmatisation et les violences verbales dont sont victimes les femmes qui font ce choix.

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