Bigflo & Oli, le duo de frères toulousains composé de Florian et Olivio, s'est imposé comme un phénomène musical en France. Connus pour leur style simple, décomplexé et leur attachement à leur ville natale, ils abordent des thèmes variés dans leurs chansons, allant de la vie quotidienne aux drames humains. Leur succès, ils l’expliquent par leur goût pour l’écriture et la passion pour la musique reçue de leurs parents. Ils vont au conservatoire, Oli apprend la trompette, Bigflo le piano et la batterie. Ils s’en sont servi « comme une force ». Ils ont eu « la chance d’avoir une éducation musicale ouverte » : nostalgie, musique classique, salsa et Skyrock ! Bigflo ajoute : « on a absorbé tout ça. Ce bagage musical nous suit dans notre rap ».
Récemment, leur chanson « Le Cordon », extraite de leur album, a suscité de vives réactions et des analyses contrastées en raison de son approche du thème de l'avortement. Cet article se propose d'analyser en profondeur cette chanson, en explorant les différentes interprétations qu'elle a suscitées et en examinant les enjeux complexes qu'elle soulève.
Bigflo & Oli : Un rap ancré dans la réalité
Avant d'analyser spécifiquement « Le Cordon », il est important de comprendre l'univers musical de Bigflo & Oli. Les frangins se sont fait connaitre du grand public en 2014 par leurs chansons Gangsta et Monsieur tout le monde en faisant plus de 4 millions de vues sur Youtube. En 2015, ils reçoivent deux disques d’or (leur album est vendu à plus de 100.000 exemplaires). Originaires de Toulouse, ils abordent un style simple, décomplexé, presqu’enfantin. Ces jeunes n’ont peur de rien et surtout pas de prendre le rap à contre-pied. Dans un milieu influencé par le rap US où on évalue la qualité d’une chanson à la violence qu’elle dégage, où il faut être body buildé et parler de drogue et de prison, où le bling bling est une valeur assumée, où tout clip qui se respecte doit mettre en scène des femmes en bikini, des voitures de luxe, des chaines en or, ils veulent un rap de la vie quotidienne, un rap pour des gens normaux, un rap poétique et fantaisiste. Ils abordent sans moralisme les drames de la vie humaine, en racontant une histoire, une expérience. Pour eux, décrire la vraie vie, c’est écrire pour de vraies personnes, celles qui souffrent, celles qui sont seules, celles qui traversent des moments difficiles. Ils ont une seule hantise : être déconnectés de la réalité. Pour trouver l’inspiration, ils scrutent le quotidien, parlent de leurs rencontres, de ce qu’ils ont vu et entendu.
Dans la chanson Autre part, ils parlent d’un jeune qui veut se suicider et de son ami qui cherche à le réconforter. Bigflo raconte : « J’ai vécu une période où j’avais des idées noires et je pensais même au pire. C’était au moment de l’adolescence. Ils rapent avec la conscience que les mots peuvent consoler, rejoindre, qu’un artiste n’est pas là d’abord pour divertir ou exposer ses idées mais que, poussé par quelque chose de mystérieux, il peut rejoindre les hommes dans leur expérience, transmettre, en sachant que parfois la musique sauve. Bigflo explique : « En parlant de nous, il y a d’autres gens qui peuvent se reconnaître en nous. Ce n’est pas nécessairement notre histoire qui les intéresse mais ce qu’elle représente. On ne se prend pas pour les sauveurs de l’humanité ou pour des mecs au-dessus des autres. On essaie d’aider les gens, d’apporter d’une manière ou d’une autre des éléments de réflexion. Ce qui me touche le plus dans mon métier d’artiste c’est quand je croise quelqu’un qui me dit : « j’étais à telle période de ma vie, j’ai écouté ce morceau et il m’a sorti du trou ». C’est des trucs qui me font vraiment plaisir et c’est pour cela que je rape.
« Le Cordon » : Un dialogue poignant entre une mère et son enfant avorté
« Le Cordon » est une chanson poignante qui met en scène un dialogue imaginaire entre une mère et son enfant avorté. Le morceau aborde avec subtilité le thème de l'avortement, sans l'imposer grossièrement. Dans ce dialogue imaginaire, l’enfant demande à sa mère de ne pas l’oublier : « Parle-moi, j’veux pas te voir en pleurs / Tu ne m’as pas gardé dans ton ventre, mais laisse-moi une place dans ton cœur ». Et sa mère de lui répondre, imaginant sa vie avec son enfant : « D’abord, Maman t’aime, ça, faut qu’tu le saches / Je pense tous les jours à toi en m’regardant dans la glace / […] Je nous vois dans un parc, la boue sur les chaussures les éclaboussures / à avoir peur du temps qui passe ».
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Oli interprète la voix du fœtus, tandis que Bigflo incarne la mère. Le texte est profond et émouvant, explorant les sentiments complexes et parfois contradictoires liés à l'avortement. Le refrain, « Je sens encore le cordon », est particulièrement poignant et souligne le lien indéfectible qui unit la mère et l'enfant, même après l'avortement. Le clip, réalisé en stop motion par un fan du groupe, vient sublimer le morceau, l'illustrant parfaitement.
Interprétations et réactions
La chanson « Le Cordon » a suscité des réactions variées et parfois opposées. Certains ont salué la sensibilité et la maturité dont font preuve Bigflo & Oli en abordant un sujet aussi délicat. D'autres, en revanche, ont critiqué la chanson, estimant qu'elle véhiculait une vision culpabilisante de l'avortement et qu'elle reprenait des arguments propres aux mouvements anti-avortement.
Certains y voyant “un dialogue mère-enfant émouvant”, d’autres “un clip puissant sur l’avortement”. En ce qui nous concerne, pourtant, ce morceau et la vidéo qui l’accompagne n’ont réussi à générer qu’un sentiment: le malaise. Faire parler l’embryon est non seulement complètement creepy, mais cela participe de son humanisation, une démarche souvent pratiquée par les pro-vie.
Une critique récurrente concerne l'humanisation de l'embryon dans la chanson. Certains estiment que le fait de donner une voix et des émotions à l'embryon participe d'une démarche pro-vie, en suggérant que l'avortement est un acte qui met fin à une vie humaine. Dans Le Cordon, cette humanisation est présente tout au long de la chanson, notamment dans le refrain: “Je sens encore le cordon.” Cet embryon, en plus d’avoir une voix, aurait donc des sentiments, des émotions. Il est d’ailleurs représenté dans le clip par un foetus très bien formé. Il y a quand même mieux comme technique de déculpabilisation. Pour quelqu’un qui n’a “ni tort, ni raison”, la “maman” en question a quand même l’air de se sentir sacrément coupable. Elle demande pardon à son “enfant” à plusieurs reprises et se justifie pendant la moitié de la chanson. Présenter l’avortement comme un traumatisme, c’est encore une fois une technique des pro-vies.
D'autres critiques ciblent la représentation de la femme qui avorte dans la chanson. Certains estiment que la chanson ne présente qu'une vision limitée et stéréotypée des raisons qui peuvent pousser une femme à avorter, en se concentrant sur des situations de détresse financière ou de solitude. Pour Bigflo & Oli, seule une détresse financière et/ou la situation clichée de l’étudiante sans compagnon -ce “lâche” a évidemment quitté le navire, sympa pour les mecs- semblent justifier le recours à l’IVG. Rappelons que la situation de détresse n’est plus exigée depuis 1980 et qu’elle a été officiellement supprimée depuis août 2014. Les femmes n’ont donc pas à se justifier lorsqu’elles y ont recours.
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Cependant, d'autres auditeurs ont été touchés par la chanson et ont salué la capacité de Bigflo & Oli à aborder un sujet aussi sensible avec autant de délicatesse et d'empathie. Ils ont souligné que la chanson ne prend pas parti et ne cherche pas à culpabiliser les femmes qui ont recours à l'avortement, mais qu'elle se contente d'explorer les émotions complexes qui peuvent être associées à cette expérience.
Une question de perspective
Il est important de noter que l'interprétation d'une œuvre artistique est toujours subjective et dépend de la sensibilité et des expériences de chaque individu. La chanson « Le Cordon » ne fait pas exception à cette règle.
Certaines réactions me mettent mal à l'aise. A l'heure où toutes les féministes reprochent aux hommes une passivité, un manque de soutien, où nous leur demandons une implication (ex: HeForShe, etc…), je trouve cela dommage de rejeter autant une preuve de soutien, et de compréhension. Pour moi il y a maladresse et maladresse et quand on s'adresse à une telle cause, il faut être vachement précautionneux. Après personnellement, comme dit plus haut j'ai aucun problème à ce qu'une personne en dehors de la cause s'exprime ou produise quelque chose sur le sujet, ça demande juste beaucoup de doigté. On ne sait jamais comment une chanson va être reçue par quelqu'un et cette chanson présente, à mon sens, beaucoup trop d’ambiguïtés. Après si elle parle à des femmes et aide d'autres personnes à comprendre, c'est super, mais j'ai peur que des gens puissent la comprendre autrement, c'est surtout ça qui, personnellement, me pose problème. Après coup je me dis quand même que c'est fort de leur part d'avoir écrit cette chanson, ils ont 22 et 18 ans, je trouve qu'ils font preuve d'une maturité et d'une sensibilité époustouflantes, franchement je voudrais vraiment qu'il soit possible d'avoir une interview autour de cette chanson, de ce qu'elle veut dire pour eux, et de savoir s'ils ont conscience des maladresses qui rendent leur discours malheureusement ambigu (ils ne se sont peut-être pas beaucoup documenté). Et je trouve fort qu'ils se soient mis à la place d'une femme qui avorte et du "bébé", même si au fond je pense plutôt que ça reste l'image du bébé que la "mère" se fait. Des conversations comme ça j'en ai eu plein avec ce qui restera dans mon cœur comme mon premier enfant, ce sera une chanson que je vais avoir du mal à réécouter même si elle est très belle, je me reconnais tellement dedans. Et je suis tellement, mais tellement ravie que ce soient des hommes qui s'expriment sur le sujet. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que les hommes ne comprendront jamais. J'aimerais vraiment leur dire merci pour ça. Ils abordent l'avortement comme ce qu'il est : un acte souvent pénible et une épreuve que certaines femmes doivent endurer. Mais, encore une fois, je ne suis pas contre l'initiative, que j'approuve.
Ce qui peut être perçu comme une humanisation excessive de l'embryon par certains peut être interprété par d'autres comme une tentative de rendre compte de la complexité des émotions ressenties par une femme qui avorte. De même, ce qui peut être vu comme une vision stéréotypée des raisons de l'avortement peut être compris comme une volonté de mettre en lumière certaines situations de détresse qui peuvent conduire à ce choix.
En fin de compte, la valeur de la chanson « Le Cordon » réside peut-être dans sa capacité à susciter le débat et à encourager la réflexion sur un sujet complexe et sensible. En mettant en scène un dialogue imaginaire entre une mère et son enfant avorté, Bigflo & Oli nous invitent à explorer les différentes facettes de l'avortement et à prendre en compte les émotions et les expériences de toutes les personnes concernées.
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Bigflo & Oli : Des artistes engagés ?
Au-delà de la polémique suscitée par « Le Cordon », il est intéressant de s'interroger sur la place de l'engagement dans l'œuvre de Bigflo & Oli. Les deux frères toulousains se sont souvent démarqués par leur volonté d'aborder des thèmes de société dans leurs chansons, en témoignent des morceaux comme « Monsieur tout le monde » ou « Autre part ».
Dans Monsieur tout le monde, une chanson vraiment étonnante pour des jeunes de 20 ans, ils évoquent la journée d’un homme pris dans la banalité du quotidien, « coincé dans un rêve », voyant son travail comme « un lapin dans un clapier » avec la question revenant sans cesse, « où est passée la vie, où est passé l’amour ». Cet homme, pris dans le rôle, la routine, considéré comme quelqu’un d’ordinaire, finit par commettre l’irréparable : « Seul dans l’ombre, j’suis qu’un monsieur tout l’monde / J’avance, je tombe, j’suis qu’un monsieur tout l’monde / J’ai jeté l’éponge, comme monsieur tout l’monde / Je plonge dans le plus sombre de mes songes ».
Leur approche se caractérise par une volonté de témoigner et de susciter la réflexion, plutôt que de donner des leçons ou de prendre position de manière tranchée. Ils abordent les sujets qui les touchent avec sincérité et émotion, en se mettant à la place des personnes concernées.
Bigflo explique : « En parlant de nous, il y a d’autres gens qui peuvent se reconnaître en nous. Ce n’est pas nécessairement notre histoire qui les intéresse mais ce qu’elle représente. On ne se prend pas pour les sauveurs de l’humanité ou pour des mecs au-dessus des autres. On essaie d’aider les gens, d’apporter d’une manière ou d’une autre des éléments de réflexion. Ce qui me touche le plus dans mon métier d’artiste c’est quand je croise quelqu’un qui me dit : « j’étais à telle période de ma vie, j’ai écouté ce morceau et il m’a sorti du trou ». C’est des trucs qui me font vraiment plaisir et c’est pour cela que je rape.
Cette démarche peut être perçue comme une forme d'engagement à part entière, qui consiste à utiliser la musique comme un outil de dialogue et de compréhension.
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