La musique, et en particulier la chanson, a toujours été un reflet de la société, un moyen d'exprimer des idées politiques, sociales et personnelles. Dans le paysage musical contemporain, le rap occupe une place prépondérante, se mêlant à d'autres styles et abordant des thèmes variés, parfois controversés. L'avortement, sujet sensible et source de débats passionnés, a trouvé sa place dans certaines chansons de rap, offrant des témoignages poignants et des perspectives nuancées. Cet article explore cette thématique complexe, en analysant comment le rap, en tant qu'art social, s'empare de la question de l'avortement et du témoignage.
Le Rap : Un Art Social et Engagé
« Art social par excellence », disait le compositeur Paul Dukas à propos de la musique. Du vivant de Dukas, la chanson et le théâtre constituaient les principaux médias et catalysaient à eux seuls les opinions et les idées politiques de l’époque. Déjà les mazarinades au XVIIe siècle attestaient de ce caractère pamphlétaire de la chanson. Mais la Révolution Française transforma durablement la chanson politique qui, de pamphlétaire, devint à proprement parler révolutionnaire. Dès lors, chaque révolution - on pense au printemps des peuples de 1848 et plus encore à la Commune de Paris de 1870 - enrichira un répertoire fortement influencé par les idées anarchistes, communistes et socialistes. Bien sûr, toutes les chansons révolutionnaires n’appellent pas à la révolution. Il y a aussi celles qu’on chantait au moment des faits comme le « Temps des Cerises », qui, malgré ses allures de refrain bucolique est l’un des chants les plus emblématiques de la tradition révolutionnaire française.
Le rap, en tant que genre musical issu des quartiers populaires, s'inscrit dans cette tradition de chanson engagée. Il offre une plateforme d'expression pour des voix souvent marginalisées et aborde des sujets de société tels que la pauvreté, la violence, le racisme, mais aussi des questions plus intimes comme les relations amoureuses, la famille et les choix personnels.
L'Avortement dans le Rap : Entre Témoignage et Réflexion
L'avortement, sujet délicat et personnel, est parfois abordé dans le rap avec une franchise et une émotion brute. Certains artistes choisissent de raconter des histoires, de partager des témoignages poignants, tandis que d'autres proposent une réflexion plus large sur les enjeux moraux, sociaux et politiques liés à l'interruption volontaire de grossesse (IVG).
L'exemple de Bigflo et Oli : "Le Cordon"
Le groupe de rap français Bigflo et Oli a suscité l'émotion avec sa chanson "Le Cordon", dans laquelle Oli se met dans la peau d'un enfant avorté qui s'adresse à sa mère. Cette perspective originale et sensible a touché de nombreuses personnes, y compris celles qui sont viscéralement pro-choix. La chanson aborde la question de la souffrance potentielle liée à l'IVG, tout en respectant le droit des femmes à disposer de leur corps.
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"De tous ceux qui prennent la parole au nom de ces enfants hypothétiques, jamais aucun n’avait émis l’idée que peut-être, on préfèrerait ne pas naître que d’être imposé•e à une mère incapable de l’être."
Anne Sylvestre et "Non, tu n'as pas de nom"
Avant le rap, d'autres artistes avaient déjà abordé le thème de l'avortement dans la chanson française. Anne Sylvestre, avec sa chanson "Non, tu n'as pas de nom", a marqué les esprits en dénonçant l'illégalité de l'IVG et en soulignant la détresse des femmes contraintes à des avortements clandestins. Cette chanson était d'ailleurs diffusée dans des plannings familiaux, témoignant de son impact et de sa pertinence.
Le Rap Féministe : Une Nouvelle Voix
Depuis quelques années, une nouvelle génération de rappeuses féministes émerge sur la scène francophone. Ces artistes s'approprient les codes du rap pour dénoncer le sexisme, les violences faites aux femmes et les inégalités de genre. Elles abordent également des sujets tabous comme le plaisir féminin, l'orientation sexuelle et l'avortement, avec une liberté de ton et une authenticité rafraîchissantes.
Shay : Assumer sa Féminité
La rappeuse belge Shay s'auto-qualifie de « jolie garce » et assume pleinement sa féminité dans un univers musical souvent dominé par les hommes. Elle n'hésite pas à aborder des thèmes comme le sexe et les relations amoureuses avec une franchise décomplexée, offrant une perspective féminine et subversive sur le rap.
Des Chansons Engagées et Percutantes
De nombreuses chanteuses féministes s'emparent de la chanson pour exprimer des idées et clamer avec force des revendications. Des chansons de manifestation puissantes comme "L'hymne des femmes" à l'apparition d'une pop féministe avec Beyoncé en figure de proue, la chanson a toujours été un bon médium.
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En avril 2025, une chanson coup de poing sortait pour dénoncer les violences sexuelles et l'inefficacité de leur prise en charge. Suzane, avec "J'accuse", dans un clip vibrant d'émotion, réalisé par Andréa Bescond, mettait en cause la justice. Solann, autrice, interprète et compositrice, qui cite comme source d'inspiration Anne Sylvestre, aborde ses chansons avec beaucoup de grâce et de poésie. Il n'en demeure pas moins que ses textes peuvent être corrosifs dans ce qu'ils dépeignent. Dans "Rome", elle chante : "Je ne compte même plus les fois où on m'a traitée de chienne". Elle y parle du harcèlement de rue ou encore de mains sur les cuisses en soirée. Yoa, quant à elle, chante l'amour, l'amitié, les affres de la jeunesse, sur des musiques tantôt langoureuses et tantôt entraînantes, et dépeint, dans la chanson "Le Collectionneur", un homme : "Tu es celui qui viole - Mais qu'est-ce qu'elle aurait dit ta mère - Si elle te voyait faire". Miki, chanteuse franco-coréenne, fait osciller ses compositions entre rap, rock et électro. Avec un débit rapide et léger, elle énonce dans "Cartoon Sex" : "J’ai les cuisses qui s’touchent parfois /J’dis des balivernes quand on m’écoute pas /J’ai un prof de tennis qui m’a touchée là où fallait pas /Depuis j’suis un peu ping-pong ding-dong." Elle interprétait ce titre à la Maison de la radio lors d'un concert triple affiche avec Yoa et Solann. Jeanne Cherhal a fait un retour remarqué en 2025 avec son album Jeanne, dans lequel elle parle notamment de plaisir féminin et de sexisme. Dans la chanson "Le cri des Loups", elle fait référence à ces hommes qui agissent comme des prédateurs. À la fin du titre, l'on entend Emmanuel Macron défendre Gérard Depardieu en 2023 - "il rend fier la France" -, déjà accusé de viol et de harcèlement sexuel à l'époque, aujourd'hui condamné pour agression sexuelle.
Cosmopolitisme et Rap : Une Nouvelle Perspective
Le rap, en tant que phénomène culturel mondialisé, est également porteur d'un certain cosmopolitisme. Il permet de dépasser les frontières géographiques et culturelles, en créant des espaces d'échange et de dialogue entre des artistes et des publics différents.
Un Cosmopolitisme Urbain
L’idée d’un cosmopolitisme se détachant de son opposition binaire avec le provincialisme est explorée à partir des propositions de certains textes et concepts de l’anthropologue brésilien Gilberto Velho. Deux cas ethnographiques très différents sont à l’étude : l’un repose sur l’univers urbain du rap ; l’autre, sur une expérience artistique menée auprès d’une communauté périphérique.
Le rap, en particulier, offre un cosmopolitisme métropolitain nouveau, qui émerge des cultures juvéniles globalisées prêtes à reproduire leur espace identitaire original en le rendant visible jusque dans les discours plus main stream.
Les Stéréotypes du Rap : Sexisme et Misogynie
Malgré son potentiel d'expression et d'engagement, le rap est souvent critiqué pour ses paroles sexistes et misogynes. Certains artistes véhiculent des images dégradantes de la femme, réduisant celle-ci à un objet de désir ou à un symbole de pouvoir. Il est important de reconnaître que le sexisme existe dans le rap, comme il existe dans d'autres genres musicaux et dans la société en général.
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Le Rap : Reflet d'une Société Sexiste
Le rap est finalement que le reflet d'une société gangrenée par le sexisme. Le sexisme et la misogynie ont par ailleurs toujours été présents dans le monde de l'art. Le fameux gros plan sur une paire de fesses, qu'on reproche à tant de clips de rap, date de la mythologie grecque.
Fiction et Second Degré
Certains fans de rap féministes justifient leur écoute de chansons potentiellement sexistes en arguant qu'il s'agit de fiction ou de second degré. Ils soulignent la capacité de narration et l'ironie de certains rappeurs, qui permettent de prendre de la distance par rapport aux propos tenus.
La Censure et la Chanson Engagée
La chanson engagée, qu'elle soit de rap ou d'un autre genre, a souvent été confrontée à la censure. Les pouvoirs publics, les médias ou les groupes de pression peuvent chercher à interdire ou à limiter la diffusion de chansons jugées subversives, immorales ou dangereuses pour l'ordre public.
Des Exemples de Censure
Plusieurs exemples historiques témoignent de la censure de chansons engagées en France. La chanson de Craonne, écrite pendant la Première Guerre mondiale, a été censurée en raison de son antimilitarisme. Plus récemment, la chorale de Poulainville a été interdite d'interpréter cette même chanson lors des cérémonies de commémoration de la bataille de la Somme en 2016.
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