L'étude de la maternité dans la Grèce antique, à travers le prisme de la céramique, offre un aperçu fascinant des perceptions sociales, des idéaux et des réalités de la vie des femmes. Si les sources textuelles laissent souvent entrevoir une vision masculine ambivalente, mêlant fascination et crainte, l'iconographie des céramiques et des bas-reliefs permet de mieux cerner la place des femmes au sein de la famille et de la cité. Cet article explore la définition de la maternité dans l'Antiquité à travers l'analyse des représentations sur la céramique, en tenant compte des contextes mythologiques, sociaux et religieux.
Le Rôle de la Mère dans l'Oikos et la Cité
Dans les sociétés grecques classiques (Ve-IVe siècles av. J.-C.) et hellénistiques (fin IVe-Ier siècles av. J.-C.), les femmes étaient avant tout définies par leur rôle de filles, d'épouses ou de mères, et non comme citoyennes à part entière. Considérées comme physiquement faibles et inaptes à défendre la cité, leur espace était celui de l'oikos, la maisonnée. Aristote lui-même affirmait que « l’homme est par nature plus apte à commander que la femme ». Cette domination masculine, symbolique, juridique, physique et politique, est largement documentée dans les sources disponibles.
Toutefois, l'historiographie récente, influencée par les Gender Studies, nuance cette vision dualiste. Les sources iconographiques, en particulier, suscitent de nouvelles interrogations sur la place des femmes dans la société. La société grecque était structurée en deux sphères distinctes, masculine et féminine, chacune ayant ses domaines et espaces propres. Aux hommes étaient réservés l'extérieur, la vie publique et la politique, tandis qu'aux femmes étaient attribués l'intérieur et la vie domestique.
Les représentations féminines sur la céramique reflètent cette séparation spatiale. Dans la peinture à figures noires, les chairs féminines étaient rehaussées en blanc, tandis que le corps masculin était traité en noir, une convention qui semble schématiser les pratiques sociales. L'homme, vivant dehors (à la palestre, sur l'agora, dans les champs, à l'armée…), était exposé aux éléments, tandis que la femme évoluait principalement à l'intérieur.
Scènes de Gynécée et Activités Féminines
Les céramiques antiques présentent de nombreuses scènes de gynécée, la « pièce des femmes ». La pyxis du disciple de Douris montre des femmes occupées à des activités « féminines » : filage de la laine, manipulation de parfum, toilette, parure. La colonne, la porte entr’ouverte et le miroir suspendu dans le champ construisent un espace intérieur. Le lébès gamikos, ou lébès nuptial, utilisé dans les cérémonies de mariage, présente souvent des noces mythologiques ou des scènes de gynécée.
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Cependant, il ne faut pas se laisser abuser par le terme de gynécée, qui évoque dans nos imaginaires modernes la réclusion du harem oriental. Les sources textuelles mentionnant l'existence d'une « pièce des femmes » sont très rares, et les sources iconographiques et archéologiques sont sujettes à interprétation.
Sur la pyxis du disciple de Douris, l'artiste a également figuré une scène d'extérieur : deux femmes sont à la fontaine et deux autres cueillent des fruits dans un espace ouvert. Les épouses de paysans aident aux travaux des champs, tandis que les femmes d'artisans tiennent l'étal. L'opposition simpliste entre un dedans féminin et un dehors masculin doit donc être relativisée : elle relève d'un imaginaire plus que de pratiques réelles. Il n'en reste pas moins que, dans l'esprit des Grecs, il restait dégradant pour une femme de sortir de la maison.
La Mère dans le Théâtre Antique
Au sein de l'oikos, les femmes exerçaient leur fonction de mère. Le théâtre antique est riche en représentations de figures maternelles qui croisent un imaginaire mythologique et plausiblement une réalité sociologique. La figure de la mère est très fréquente dans les tragédies, notamment celles d'Euripide.
Dans la tragédie Ion, Créuse vit trois rapports très contrastés à la maternité : une maternité subie, dramatique, avec la pression sociale de l'honneur qui l'oblige à y renoncer, la contraignant à exposer l'enfant ; puis, la longue et douloureuse période d'infécondité (apais) ; et enfin, la maternité retrouvée, joyeuse (eupais).
Dans l'imaginaire grec, si la fertilité est un don, l'infertilité est un châtiment, voire une malédiction. Dans Andromaque, Euripide met en scène le personnage d'Hermione, fille d'Hélène et Ménélas. Infertile, elle est délaissée par son mari Néoptolème amoureux de la belle troyenne Andromaque qui lui donne un fils. Hermione, jalouse d'Andromaque, l'accuse d'être l'instigatrice de son malheur.
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Dans Iphigénie à Aulis, Euripide aborde le thème de la mère endeuillée. Pour que les dieux permettent à la flotte des Grecs de se rendre à Troie, un oracle annonce à Agamemnon, roi de Mycènes et chef de l'armée grecque qu'il doit leur sacrifier sa fille, Iphigénie. La reine Clytemnestre se révolte.
La Mère Idéalisée dans la Sculpture Funéraire
La sculpture funéraire apporte des éléments précieux pour cerner l'image idéalisée de la mère. À l'instar de la stèle funéraire du Louvre, les femmes sur ces monuments sont toujours représentées jeunes, alors que les hommes peuvent apparaître âgés. La raison la plus probable est qu'il s'agissait de rendre hommage à la disparue en la figurant dans l'âge de la fécondité. Elles sont aussi généralement représentées assises tandis que les hommes le sont debout, elles sont tête baissée tandis que les hommes élèvent leur regard vers le lointain. Elles tiennent un enfant, en bas âge, et ont à leurs pieds un panier qui rappelle le rôle de la femme au foyer. Lorsque la stèle représente un coffret, dont la défunte sort un collier ou une pièce d'étoffe, c'est sa beauté plus que sa fonction maternelle qui est commémorée. Toutefois, le coffret en tant que réceptacle peut aussi symboliser le ventre procréateur.
Comme nous avons pu l'observer sur la stèle funéraire, les attitudes féminines dans l'art grec sont très codifiées, dans un système d'oppositions avec les attitudes attribuées aux hommes. Les céramiques permettent d'en enrichir le répertoire.
Le Mariage et la Pudeur Féminine
Dans la Grèce antique, le mariage est arrangé, sa fonction première étant la perpétuation de la famille et de la cité. C'est le jour du gamos (cérémonie du mariage) que les futurs époux se rencontrent souvent pour la première fois. Les céramiques corroborent les textes en ce qui concerne l'usage de voiler les jeunes épousées. Le voile transparent ou opaque dissimule plus ou moins les traits du visage de la jeune fille (parthenos) ; il est parfois simplement posé sur la chevelure.
Les attitudes du corps manifestent toutes les expressions de la pudeur : les yeux baissés, l'inclination de la tête… Le décor du loutrophore de Boston est à rapprocher de celui de Copenhague : « un homme se tourne vers la mariée, il la tient par la main ou le poignet en un geste rituel de cheir épi karpo, signifiant la prise de possession par le mari. La mariée baisse la tête vers le sol afin de ne pas rencontrer le regard de son époux. Ce regard non partagé indique une relation inégale, ce qu'est le mariage grec. L'épouse adopte ainsi le comportement attendu par les hommes, elle se conforme aux normes de comportement de son sexe. Ce type de représentation illustre la réserve, la modestie, la pudeur dont une jeune femme doit faire la démonstration au temps de son mariage. »
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Le Complexe de Zeus et la Paternité Solitaire
Aucun Grec ne peut nier la fondamentale importance des femmes dans la cité en tant que « productrices » de citoyens. Pour autant, les Grecs paraissent avoir conçu le monde idéal sans femmes. De nombreux mythes montrent, en effet, un fantasme masculin de paternité solitaire. L'historien Jean-Baptiste Bonnard lui a donné un nom : le « complexe de Zeus », tant ce dieu a multiplié « les paternités divines extraordinaires », c'est-à-dire, sans recourir à une femme.
Dans les textes les plus anciens, Athéna est la fille de Zeus et de Métis, déesse de la raison et de la prudence. Mais Zeus, prévenu qu'un fils lui prendrait son trône et apprenant que Métis est enceinte, prend le parti de l'avaler. Quelques mois plus tard, il ressent de terribles maux de tête et demande alors à Héphaïstos de lui ouvrir le crâne d'un coup de hache, pour le libérer de ce mal : c'est ainsi qu'Athéna jaillit de la tête de Zeus. Par la suite, la déesse de la paix et de la guerre est considérée comme la fille de Zeus seul : « Je n'ai pas eu de mère pour me donner la vie », déclare la déesse dans Les Euménides d'Eschyle.
La naissance de Dionysos est un autre exemple de paternité extraordinaire. Déjà, avant Zeus, un autre mythe exprimait la paternité solitaire : dans la Théogonie d'Hésiode, Aphrodite naît de la semence d'Ouranos après que son fils, Cronos lui a coupé les testicules et jetées dans les flots.
Ainsi, lorsque Zeus ou Ouranos engendrent seuls, ils procréent des enfants proches de la perfection. En revanche, lorsqu'une déesse tente à son tour de procréer sans recourir au mâle, le résultat est plus qu'imparfait. Mécontente d'avoir vu Zeus engendrer seul sa fille Athéna, Héra décide à son tour d'enfanter seule un enfant mâle plus puissant que les autres dieux : Typhon.
Violences Familiales et Maternelles sur la Céramique
La représentation des scènes familiales quotidiennes sur la céramique archaïque et classique demeure une thématique difficilement repérable. Les acteurs familiaux, en l'absence de désignation précise, peuvent potentiellement figurer tel ou tel parent. Le cas des violences familiales est cependant différent car les peintres ont choisi certains motifs et mythèmes conflictuels connus du public. Dans ces représentations de la parenté déchirée en images, les peintres ont particulièrement mis en scène les violences des parents envers leurs enfants, notamment les violences maternelles volontaires (Médée, Philomèle et Procnè, Clytemnestre) et les violences paternelles marquées par la folie infanticide (Héraklès, Lycurgue). Certains thèmes sont en revanche beaucoup plus rares, tels que le parricide et le matricide.
Exemples de Mythes et de Scènes de Violence Familiale
L'iconographie céramique consacrée au mythe d'Alcméon est un bon exemple de l'option non sanglante des violences familiales. Alcméon, fils d'Amphiaraos, est, avec Œdipe, la figure parenticide la plus célèbre de la mythologie grecque. Au moment de partir au combat, Amphiaraos demande à son fils de le venger et fait d'Alcméon cette figure récurrente de la culture grecque classique, l'alastor, le fils vengeur. Alcméon tuera bien sa mère, honorant ainsi la mémoire et l'honneur paternels.
Peindre une mère donnant le sein est déjà un motif exceptionnel car les Athéniens n'appréciaient guère la représentation de l'allaitement maternel. Reprenant la tradition des scènes paisibles d'intérieur, où l'homme, passif et excentré, regarde son épouse assise s'adonner à une tâche féminine, à l'instar du tissage, le peintre a d'abord nommé les personnages. Dès lors, la scène représente bien une famille illustre, celle d'Amphiaraos, appuyé sur son bâton, à gauche, et d'Eriphyle, son épouse, allaitant le petit Alcméon, sous le regard d'une tierce personne adulte, la nourrice. Cette scène d'intérieur présente en fait les éléments de la violence future. Amphiaraos regarde son épouse nourrissant celui qui le vengera. La mère nourricière, ironie du sort, fortifie de son lait son propre meurtrier.
Un autre épisode a retenu les peintres : le départ d'Amphiaraos. Une femme, à gauche, tient son voile à la main, cachant un collier autour de son cou. Un petit enfant s'agrippe au bras d'un homme prêt à aller au combat. Le désespoir de l'enfant que laisse entendre cette étreinte, l'air anxieux de la femme derrière un tissu, autant d'attitudes qui pourraient être celles d'une Eriphyle cachant le remords ou l'effroi de son forfait uxoricide derrière son voile d'épouse‑traître et celle d'un Alcméon déjà conscient de la mort prochaine de son père.
La représentation du matricide d'Alcméon n'a, pour l'instant, pas été repérée avec certitude sur un vase quelconque. Cette absence rejoint celle du meurtre de Laïos par Œdipe. Autant l'épisode de la sphinx a connu une grande popularité iconographique, autant le geste parricide n'aurait été représenté qu'une seule fois, dans l'état actuel des connaissances.
Si l'on se tourne un moment vers le mythe atride, la figuration du matricide d'Oreste, autre fils vengeur assassinant sa génitrice sous les injonctions apolliniennes, est aussi très rare.
La Fête des Mères : Un Écho Moderne de la Maternité Antique
Les premières évocations d'une célébration de la maternité remontent à la mythologie grecque. Dans la Grèce antique, on honore au printemps la "Grande Mère", représentation de la déesse Rhéa (ou Cybèle dans la mythologie romaine), femme de son frère Cronos et mère de Hestia, Déméter, Héra, Hadès, Poséidon et Zeus. À cette occasion, on fêtait la fertilité des Terres, la fécondité et la maternité.
Les Romains sont les premiers à célébrer les mères à proprement parler. Parmi les nombreuses fêtes religieuses, on en retrouve deux qui se rapportent aux mères, à la maternité et à la fertilité. Le 1er mars correspond à la Matronalia : la fête en l'honneur des matrones - traduction : chez les romains, une matrone est une femme mariée ou une mère de famille.
En France, la célébration de la fête des mères prendra une envergure nationale avec le Maréchal Pétain et sa politique nataliste, dont le but premier est de relancer la natalité en France.
Conclusion
L'étude de la maternité dans la céramique antique révèle une complexité de perceptions et de représentations. Si la société grecque valorisait la femme avant tout comme mère et épouse, les sources iconographiques offrent un aperçu nuancé de son rôle et de sa place dans l'oikos et la cité. Les mythes, les scènes de gynécée, les tragédies et les sculptures funéraires témoignent des idéaux, des réalités et des contradictions de la maternité dans l'Antiquité. L'analyse de ces représentations permet de mieux comprendre la construction sociale du genre et les dynamiques de pouvoir qui structuraient la société grecque.
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