L'enfance est souvent perçue comme une période d'insouciance, d'innocence et d'émerveillement. Si les parents ont pour rôle d'éduquer et d'accompagner, les enfants peuvent également agir comme des guides, remettant en question nos croyances, nos certitudes et nos schémas de pensée. La psychanalyste Sophie Marinopoulos, spécialiste de l'enfance et de la famille, nous invite à considérer le monde à travers les yeux des enfants, soulignant l'importance de leurs enseignements pour construire une société plus humaine et relationnelle.
L'importance de la vulnérabilité et de l'attachement
Sophie Marinopoulos, s'inspirant de D. Winnicott, rappelle qu'un bébé ne peut exister seul. L'attachement est essentiel pour développer l'autonomie. Les bébés, conscients de leur vulnérabilité, en font une force. La psychanalyste nous encourage à nous inspirer de cette capacité pour façonner une nouvelle société, reconnaissant que les liens de dépendance sont nécessaires à l'émancipation.
Redécouvrir le présent et l'émerveillement
Les enfants nous invitent à considérer le présent comme un cadeau, percevant l'extraordinaire dans l'ordinaire. Qu'il s'agisse de la saveur d'un bonbon, des bulles de savon flottant dans l'air, de la magie d'une histoire ou de la joie de sauter dans une flaque d'eau, leurs yeux brillent à chaque nouvelle expérience. En tant qu'adultes, nous avons tendance à tenir ces choses simples pour acquises, finissant par ne plus les remarquer. Il est essentiel de réapprendre à leurs côtés, en regardant le monde avec un regard neuf. Nos enfants font tout cela d’instinct, quand souvent, nous leur demandons de se dépêcher…
L'authenticité et la vérité brute
"Dis, pourquoi t'as des boutons sur le front ?", "Est-ce que je vais mourir un jour ?", "Pourquoi t'es fâchée avec mamie ?" Les enfants ne laissent aucune place aux faux-semblants, aux masques ou à la tricherie. Ils rejettent les normes et les conventions. Avec eux, l'authenticité est de mise.
L'importance de l'instant présent
Dans nos vies trépidantes, nous courons constamment après le temps, entre les préparatifs, les enfants à l'école, le travail, les rendez-vous, le ménage, les courses et les activités des enfants. Pour un enfant en bas âge, le passé et le futur n'existent pas, à moins qu'on ne lui annonce l'heure du coucher. Seul l'ici et maintenant compte. Ce n'est que vers 4 ou 5 ans qu'il commence à s'intéresser au temps qui passe, à la notion d'heure et de durée. Les enfants ont besoin de temps. De faire des expériences, de les refaire, les rerefaire.
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L'acceptation de l'aide et de la vulnérabilité
Avec le temps, il devient plus difficile de solliciter de l'aide extérieure ou un simple coup de main. On finit par perdre son temps et ses moyens en affrontant seul une situation problématique. Les enfants, eux, n'hésitent pas à demander de l'aide lorsqu'ils en ont besoin.
L'expression des émotions
La joie, la colère, la tristesse… Les émotions des jeunes enfants ne sont ni contenues ni refoulées, elles s'expriment simplement. La première chose que font les enfants lorsqu'ils sont bouleversés ? Ils pleurent. Cette action libère dans le corps deux hormones puissantes responsables du bien-être : l'endorphine et l'ocytocine. Alors, pourquoi en tant qu'adultes, nous nous sentons mal à l'aise, voire faibles, à l'idée d'exprimer notre tristesse ?
Le pardon et la bienveillance innée
L'enfant oublie vite et surtout, il n'est pas rancunier, même après une punition. Héloïse Junier, psychologue, affirme que tout enfant naît naturellement bon, bienveillant et empathique. Cette compétence a été sélectionnée par l'évolution pour assurer la proximité et la bientraitance des adultes dont il dépend pour survivre. À l'inverse, si l'enfant est méprisé, qu'on lui coupe la parole sans cesse, qu'on lui crie dessus, ou qu'on exige des choses de lui, il se fragilise et perd une partie de sa bienveillance innée. Les enfants sont en empathie, avec une capacité à comprendre l'autre, à le consoler.
L'ouverture à la différence
Il est rare qu'un enfant réagisse mal à un look excentrique ou à une proposition de jeu qui sort de l'ordinaire. Inspirons-nous des jeunes enfants et commençons par distinguer ce qui est bizarre (déstabilise, amuse, étonne…) de ce qui est menaçant (oppresse, inquiète…).
L'importance de l'éducation sensorielle
Les bébés comprennent le monde grâce à tous leurs sens en éveil. C’est pour cette raison qu’ils mettent tous les objets à la bouche pour en mesurer la forme, le poids, la texture… Cette façon de regarder le monde avec tous ses sens est une immense qualité que nous perdons petit-à-petit. Le fait de dire à un enfant de regarder son environnement et non pas de l’écouter avec son corps change son appréhension du monde et le fragilise. Je prends comme exemple ces quatre enfants Amérindiens qui ont réussi à survivre en pleine jungle colombienne alors que tout le monde les croyait morts. Ils s’en sont sortis car le peuple amérindien donne une éducation sensorielle de l’environnement à ses enfants.
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L'enfance et la terre : des maux communs
Sophie Marinopoulos démontre que l'enfance et la terre souffrent des mêmes maux. Les enfants ont besoin d'écoute et d'attention, tout comme la Terre. Nous avons oublié qu'elle nous abritait, que nous vivions en lien avec elle. Le pillage de la Terre aboutit aujourd'hui à la crise climatique et environnementale que nous connaissons. De la même manière, nous ne prenons plus le temps d'observer nos enfants et de comprendre leurs besoins fondamentaux. Nos enfants sont aujourd'hui culturellement malnutris. Or, la culture qui permet de construire des liens entre nous, nous est indispensable. Elle nous caractérise en tant qu’êtres humains car nous naissons dépendant.
La malnutrition culturelle
Sophie Marinopoulos alerte sur le fait qu'elle voit dans ses consultations des enfants malnutris dans leurs relations. Elle souligne la nécessité de réinjecter de la dimension sensorielle dans l'éducation via la musique, la danse, le théâtre, la nature…
La peur et l'éducation
Aujourd’hui, les parents ont peur en permanence pour leur enfant. Cette peur colore leur éducation et finit par affaiblir les enfants. Le fait de demander à un enfant de ne pas trop bouger a aussi des effets néfastes sur son développement, sur sa manière de penser, de parler et d’interagir avec son environnement. C’est un véritable sujet de société auquel nous devrions réfléchir.
Les écrans : un danger pour l'enfance
En tant que parent, nous avons tendance à confier nos enfants aux écrans pour avoir du temps pour soi. D’abord un dessin animé de cinq minutes pour pouvoir prendre une douche. Puis le temps d’écran augmente petit à petit. Quand on commence à confier son enfant aux écrans pour qu’ils le surveillent à notre place, il y a danger ! J’ai rencontré des jeunes âgés de 13 à 18 ans et j’étais effarée par ce qu’ils me racontaient : harcèlement, exposition aux images violentes, addiction… Les écrans ont tendance à couper les enfants de leur environnement relationnel tout en les rendant immobiles. Ils représentent un danger pour leur santé physique et psychique.
L'importance du dialogue face aux écrans
La question des écrans cristallise souvent les tensions entre parents et ados. Il est important d'instaurer un dialogue et d'amener les enfants à réfléchir à leur propre consommation. Reconnaissons que nous, parents, sommes aussi beaucoup sur les écrans…
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Les Pâtes au beurre : des lieux d'écoute pour les familles
En 1999, Sophie Marinopoulos a créé des lieux d’écoute pour les familles baptisés Les Pâtes au beurre. Ce sont des structures associatives, gratuites, où l’on vient sans rendez-vous, de façon anonyme, pour rencontrer des professionnels de la santé : psychologues, psychiatres, psychomotriciens… Les parents peuvent y venir avec ou sans leurs enfants, petits ou grands. Nous avons aussi beaucoup de grands-parents qui viennent nous parler de leurs enfants devenus eux-mêmes parents. Vingt-cinq ans après leur création, Les Pâtes au beurre sont devenues un lieu de grande mixité sociale et culturelle où les parents viennent simplement quand ils en ont besoin.
Les familles sont accueillies dans une cuisine, un lieu de connivence où l’on se parle, où l’on rit, où l’on pleure. Pourquoi les Pâtes ? Parce que c’est ce qu’on fait quand vous avez quelqu’un qui débarque chez vous sans prévenir ! C’est un lieu d’accueil sans rendez-vous, donc on ne sait jamais combien de personnes vont pousser la porte. Et le beurre, parce que je suis Nantaise ! Aujourd’hui, il y a dix-huit Pâtes au beurre en France et deux en Belgique. On doit en ouvrir une à Genève à la fin de l’année.
L'enfance de Sophie Marinopoulos
« J’étais une enfant plutôt agitée. À l’école, j’avais des difficultés pour me poser, me concentrer… Aujourd’hui, je serais classée parmi les dys. Mes parents étaient inquiets de voir cette enfant en difficulté. Et en même temps, ils avaient une certaine autorité, non pas pour me punir ou m’interdire, mais pour me dire : « Voilà où tu peux grandir en sécurité ». Cela me donnait un cadre et des limites. Aujourd’hui, on a des débats stériles sur l’autorité qui se résument à « pour ou contre punir », alors que la responsabilité du parent est d’accompagner un enfant jusqu’à ce qu’il soit capable de se protéger tout seul. Mon père était psychiatre. Je voyais que son travail comprenait de la douceur, de la présence, du respect et de l’attention à l’autre.
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