Le droit à l'avortement aux États-Unis est un sujet complexe et controversé, marqué par une longue histoire de criminalisation, de légalisation et de restrictions fluctuantes. Cet article explore les causes de l'avortement clandestin aux États-Unis, en mettant en lumière les enjeux politiques, sociaux et médicaux qui sous-tendent cette pratique.
Criminalisation de l'avortement au 19e siècle
Au 19e siècle, l'avortement a été progressivement criminalisé aux États-Unis. En 1821, le Connecticut a été le premier État à interdire l'avortement par la prise de "poison", sous prétexte de protéger les femmes des risques médicaux et des avorteurs. En 1910, l'avortement était illégal dans tous les États. Cette criminalisation était en partie motivée par des enjeux de pouvoir genrés. La professionnalisation croissante de la médecine a évincé les soignants déjà établis, notamment les sages-femmes, qui pratiquaient auparavant les avortements. Les médecins et les scientifiques ont alors établi un monopole sur les connaissances et les pratiques médicales.
Cette croisade moraliste a abouti en 1873 à l'adoption de la loi Comstock, qui rendait illégale la possession et la circulation d'éléments pornographiques et contraceptifs. Dans un contexte de baisse de la natalité et d'accroissement de l'immigration, la maternité des femmes blanches et protestantes était perçue comme un devoir national.
Margaret Sanger, figure emblématique du mouvement pour le contrôle des naissances, s'est opposée à ces mesures en mobilisant des arguments socialistes, mais aussi eugénistes et néo-malthusiens.
L'avortement devient un enjeu politique (1950-1970)
Jusqu'à la seconde moitié du 20e siècle, l'avortement est resté une question peu politisée. Cependant, à la fin des années 1950, la structuration de mouvements sociaux et la naissance du féminisme de deuxième vague ont contribué à l'affirmation de demandes de droits reproductifs. La dissonance entre l'émancipation féminine, notamment permise par l'éducation, et les lois réprimant l'avortement s'est accentuée.
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Les années 1960 et 1970 ont été marquées par la libéralisation des législations sur la contraception et l'avortement à l'échelle des États fédérés. En 1967, le Colorado est devenu le premier État à décriminaliser l'avortement en cas de viol ou de risques médicaux pour la mère. Par ailleurs, l'action d'organisations féministes fondées à la fin des années 1960 à l'échelle fédérale a participé à la mise à l'agenda politique du droit à l'avortement.
Tolérance et pratiques illégales
Malgré l'illégalité de l'avortement, il restait pratiqué, et parfois implicitement toléré par les pouvoirs publics. En 1967, des pasteurs et des rabbins ont fondé le Clergy Consultation Service on Abortion (CCS). Selon eux, criminaliser l'avortement revenait à imposer des croyances quant à la définition du début de la vie et de l'identité humaine, ce qui contrevenait au principe de liberté religieuse garanti par la Constitution. Ce groupe a animé un des plus vastes réseaux permettant aux femmes d'accéder à l'avortement dans l'État de New York. Il était implicitement admis par les pouvoirs publics et ne faisait l'objet que de rares poursuites judiciaires.
Anne Légier, spécialiste des droits des femmes et de l'avortement aux États-Unis, explique qu'il y avait à l'époque un grand décalage entre les pratiques médicales et le droit. Une étude de 1959 menée en Californie a montré que les médecins avaient des pratiques en décalage total avec le droit et qu'ils pratiquaient des avortements qu'ils jugeaient légitimes, alors qu'en fait, en théorie, ils étaient illégaux.
L'arrêt Roe v. Wade et son abrogation
En 1970, Jane Roe a engagé une procédure judiciaire contre l'État du Texas après s'être heurtée à l'interdiction d'avorter. Cette action a abouti le 22 janvier 1973 à l'arrêt Roe v. Wade. Rendu par la Cour suprême, il protégeait le droit à l'avortement en vertu de la Constitution et unifiait alors la législation à l'échelle fédérale. Il n'appartenait plus aux États fédérés d'interdire ou d'autoriser l'accès à l'avortement.
Marion Pulce, professeur de civilisation des États-Unis à Sciences Po Lyon, précise que les arrêts de la Cour suprême fondamentaux ne sont pas issus du hasard mais font partie d'une stratégie établie. C'était le cas pour Roe v. Wade, puisque Jane Roe a entendu parler de deux avocates qui cherchaient une plaignante ayant son profil. L'objectif était d'aller délibérément à l'encontre d'une loi d'État dans l'espoir que la Cour suprême se saisisse du cas pour statuer dans son sens.
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Le 24 juin 2022, la Cour suprême a révoqué l'arrêt de 1973 par sa décision Dobbs v. Jackson Women's Health Organization. Le droit à l'avortement a été déclaré comme étant non constitutionnel, ce qui a permis aux États fédérés de réglementer de nouveau l'accès à l'avortement. Depuis, l'avortement a été interdit dans treize États.
Conséquences de l'abrogation de Roe v. Wade
L'abrogation de Roe v. Wade a eu des conséquences majeures sur l'accès à l'avortement aux États-Unis. Dans les États où l'avortement est interdit ou fortement restreint, les femmes sont contraintes de se rendre dans d'autres États pour avorter, ce qui engendre des coûts financiers et logistiques importants. Pour beaucoup de femmes, notamment celles issues de milieux défavorisés, cette option est inaccessible.
Selon la chercheuse d'Amnesty International USA Jasmeet Sidthu, les États-Unis violent leur obligation en droit international de garantir aux personnes enceintes la possibilité d'interrompre leur grossesse. Elle ajoute que l'Amérique traverse une crise sans précédent, qui impacte de façon disproportionnée les groupes de populations les plus marginalisés.
Les populations marginalisées sont les plus impactées
Zaena Zamora, travailleuse sociale installée dans la région de Brownsville, à l'extrême sud du Texas, aide les personnes défavorisées à avorter en prenant en charge leurs frais de déplacement ou les honoraires médicaux. Un coup de pouce bienvenu dans cette région ouvrière peuplée à 89 % de Latinos, et où un quart des habitants vit sous le seuil de pauvreté. Malgré l'immensité des besoins, le nombre de femmes texanes sollicitant les services de Zaena a été divisé par quatre depuis l'abrogation de Roe vs Wade.
Ces grossesses non désirées ont des répercussions concrètes, pour ne pas dire vitales. Selon deux études des universités du Maryland et du Michigan, la mortalité infantile au Texas a augmenté de 13 % après la loi de 2021 restreignant le recours à l'avortement. L'explication ? L'effondrement du nombre d'avortements médicaux a entraîné une augmentation des naissances d'enfants atteints d'anomalies congénitales, et du nombre des IVG clandestines. C'est au Texas que, pour la première fois depuis quinze ans, le nombre de grossesses d'adolescentes augmente, surtout chez celles issues de minorités.
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Le témoignage d'Alexandria Cardenas
Alexandria Cardenas, une jeune Texane de 23 ans, a dû se rendre à Los Angeles pour un avortement médicamenteux. Au planning familial de son quartier, le personnel l'a accueillie avec un silence gêné. "Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient rien faire pour moi. Même me renseigner sur les différentes options disponibles hors du Texas leur était impossible." Livrée à elle-même, Alexandria a envisagé d'acheter une pilule abortive sur le Web, mais le flou régnait là aussi. La seule solution pour avorter était de quitter le Texas.
Arrivée à Los Angeles, Alexandria a dû louer une voiture, prendre une chambre d'hôtel, payer une clinique pour une consultation et des pilules abortives. La facture a dépassé l'équivalent de 2 000 euros. De peur que des policiers texans découvrent la transaction, la clinique a exigé en plus un paiement en espèces. Alexandria s'est retrouvée seule dans une chambre d'hôtel sans âme, en proie à d'horribles crampes abdominales déclenchées par ses pilules. "Fuir pour avorter est une expérience terrifiante que je ne souhaite à personne. Et encore, j'estime avoir eu de la chance de pouvoir payer le voyage. Des milliers de femmes n'ont pas ce luxe", conclut-elle.
Les actions des associations
À Dallas, Anna Rupani dirige l'association Fund Texas Choice, qui aide chaque mois 200 femmes à avorter hors du Texas. Elle met en cause les politiciens qui les privent de leurs droits : "Les deux tiers de ces femmes que nous aidons ont déjà des enfants. 85 % d'entre elles sont racisées. Elles ne sont pas de jeunes étourdies, mais des adultes qui renoncent à enfanter pour des raisons le plus souvent financières. Or les politiciens anti-IVG connaissent ces statistiques : ils savent quelles populations seront principalement atteintes par leurs restrictions. Ils se contentent d'en prendre acte. C'est pourquoi je considère que l'interdiction de l'avortement a tout d'une mesure raciste et classiste."
Pour ne pas tomber sous le coup de l'interdiction "d'aider ou d'encourager" un avortement, Anna Rupani tâtonne depuis deux ans le long d'une étroite ligne de crête juridique. Chaque trimestre, au gré des nominations et des déclarations de juges locaux, son avocat dresse la liste des villes où l'équipe peut opérer sans trop de risques.
Les exceptions et les difficultés médicales
Comme huit autres États ayant proscrit l'IVG, le Texas n'a pas prévu d'exception en cas de viol, y compris de nature incestueuse. Les chercheurs estiment qu'environ 65 000 Américaines tombées enceintes après un viol n'ont pas pu accéder à une IVG après l'abrogation de Roe vs Wade. Seule exception prévue par la loi texane, les grossesses mettant en danger la vie de la mère. Or le texte est si flou qu'il pétrifie les médecins.
Lauren Miller en a fait l'horrible expérience. À l'été 2022, cette cadre en entreprise tombe enceinte de jumeaux. L'un des deux fœtus est diagnostiqué d'une trisomie 18. Ses chances de survie sont proches du néant. Une série de complications mettent en danger la vie du fœtus sain et celle de Lauren. Aucun médecin n'ose pourtant endosser la responsabilité d'une réduction fœtale. "Le dernier spécialiste que j'ai consulté a jeté ses gants avec rage et m'a dit : “Vous ne pouvez rien faire de plus au Texas et je ne peux rien vous dire de plus. Vous devez quitter l'État”", raconte Lauren.
Malgré la succession de témoignages insoutenables à la barre, la Cour suprême texane s'est montrée inflexible. Le 31 mai, les neuf juges ont rejeté la demande des vingt plaignantes. "Je ne reconnais plus le Texas, enrage Lauren Miller. Cet État s'est construit sur une farouche indépendance vis-à-vis du gouvernement fédéral pour finir par se vautrer dans une invraisemblable immixtion dans la vie privée de ses citoyennes."
L'émergence d'une nouvelle génération de militantes
Le drame de Lauren Miller, comme celui de tant d'autres Américaines percutées par l'abrogation de Roe vs Wade, a fait naître une nouvelle génération de militantes féministes. Amirah Coronado et Lexie Rodriguez, 17 ans chacune, en font partie. Elles militent pour l'abrogation d'une vieille loi interdisant complètement l'IVG en Arizona. "Les républicains ont déclaré la guerre aux femmes", affirment-elles.
La fin de Roe vs Wade a transformé la question de l'IVG en un puissant carburant politique à l'échelle nationale. Patti O'Neil, la cheffe du Parti démocrate en Arizona, analyse que les conservateurs comprennent que ces lois anti-IVG risquent de leur coûter l'élection présidentielle.
Paradoxes et statistiques
Malgré l'interdiction de l'avortement dans quatorze États américains, le nombre total d'IVG pratiquées aux États-Unis a augmenté si l'on compare les six premiers mois de l'année 2023 à la même période en 2020. De janvier à juillet 2023, 511 000 IVG ont été pratiquées dans les 36 États qui autorisent encore l'avortement. Sur la même période en 2020, 465 000 avortements ont été pratiqués dans l'ensemble des cinquante États Américains où l'avortement était légal.
Ces données indiquent que des milliers de femmes ont dû traverser les frontières de leur État pour pouvoir se faire avorter ailleurs, notamment dans les États limitrophes qui ont assoupli leur législation sur l'avortement et ouvert de nouvelles cliniques afin de pouvoir s'occuper d'elles. Les données indiquent également une hausse du nombre d'avortements chez les Américaines vivant dans des États où la procédure est légale.
Caitlin Myers, économiste au Middlebury College, souligne que deux forces sont à l'œuvre : d'un côté, il y a les femmes piégées dans les États qui interdisent toute forme d'IVG et de l'autre, des femmes qui vivent dans de nombreux États où l'accès à l'avortement s'est amélioré.
Les centres religieux et la désinformation
Il existe des centres religieux qui ne disent pas leur nom. Ils attirent en proposant des services gratuits aux femmes qui pensent interrompre leurs grossesses, souvent jeunes, peu informées et de milieux modestes. Ces centres sont très bien référencés sur les moteurs de recherche et ont des moyens importants pour avoir de bons avis sur Google, manifestement des faux. En réalité, certains de ces centres sont réputés pour être peu qualifiés pour effectuer une échographie, datent comme ça arrange les grossesses et impriment une image de l'échographie titrée "baby" dessus avec une flèche vers l'embryon.
De nombreux centres sont assiégés par des "pro-life". Les femmes qui se rendent dans ces centres, également pour simplement trouver des informations médicales, doivent passer entre les manifestants, qui peuvent leur lire des versets de la bible, les insulter, ou pire.
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