Dans son œuvre marquante, Carole Pateman propose une analyse critique des théories du contrat social, révélant comment elles perpétuent la subordination des femmes. Elle met en lumière l'existence d'un « contrat sexuel » sous-jacent, qui assoit la liberté masculine sur la domination féminine. Cet article explore les arguments de Pateman, en particulier sa critique de la maternité de substitution dans le contexte plus large de sa théorie du contrat sexuel.
Le contrat social et l'exclusion des femmes
Les théories du contrat social, héritées de Locke et de Rousseau, et renouvelées depuis Rawls, ne peuvent ignorer les enjeux de justice que soulève le genre. Pateman s'interroge sur le paradoxe selon lequel le contrat social, censé instituer la liberté et l'égalité civiles, a maintenu les femmes dans un état de subordination. Elle dévoile l’envers refoulé du contrat social : le « contrat sexuel », qui, via le partage entre sphère privée et sphère publique, fonde la liberté des hommes sur la domination des femmes. Il s’agit là moins d’exploitation que de subordination, comme le démontre l’autrice en analysant le contrat de mariage, mais aussi l’ensemble des contrats touchant à la propriété de la personne, de la prostitution à la maternité de substitution, jusqu’à l’esclavage et au salariat.
Le contrat sexuel : fondement de la subordination féminine
Pateman avance que le contrat social est indissociablement lié à un contrat sexuel. Il ne s'agit pas seulement d'une exclusion historique des femmes de la société civile, mais d'une construction théorique qui fonde le patriarcat et la subordination juridique et sociale des femmes. Le contrat sexuel établit un droit sexuel, donnant aux hommes le droit de disposer librement du corps des femmes. Ainsi, le contrat social devient un contrat passé entre hommes, excluant les femmes de la participation à l'accord originel.
Pateman reprend ainsi certaines critiques socialistes et féministes des théories contractualistes pour montrer que les individus contractants ne sont pas neutres mais sexués : le contrat fonde une société des frères. Elle se distingue toutefois de ces critiques, en montrant la construction théorique de l’« individu » et le caractère sexuel du droit politique, dont elle insiste sur les effets davantage en termes d’assujettissement, de domination et de subordination que d’exploitation des femmes par les hommes.
La maternité de substitution : un contrat de subordination
Pateman analyse la maternité de substitution comme un exemple de contrat qui perpétue la subordination des femmes. Elle considère que ce type de contrat, comme le contrat de mariage ou la prostitution, implique la propriété de la personne et l'aliénation du corps féminin. En d'autres termes, la femme qui accepte de porter un enfant pour autrui aliène son corps et sa capacité reproductive, se plaçant dans une position de subordination par rapport aux parties contractantes.
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La philosophe souligne que les contrats de maternité de substitution, comme d'autres contrats touchant à la reproduction, sont basés sur l'idée que les femmes peuvent être propriétaires de leur corps et de leur capacité reproductive, et qu'elles peuvent les aliéner volontairement. Cependant, elle soutient que cette conception de la liberté contractuelle est illusoire, car elle masque les rapports de pouvoir et de subordination qui sont à l'œuvre dans ces contrats.
Propriété de la personne et aliénation du corps
Le concept de propriété de la personne est central dans l'analyse de Pateman. Elle explique que la théorie du contrat social et les contrats réels présupposent une conception de la personne selon laquelle celle-ci est propriétaire de son corps et de ses capacités, et peut les aliéner volontairement. Cependant, Pateman remet en question cette conception, arguant que l'aliénation du corps ne peut jamais être une expression de la liberté, car elle conduit à la subordination de la personne.
Selon Pateman, la maternité de substitution illustre cette contradiction. La femme qui accepte de porter un enfant pour autrui aliène son corps et sa capacité reproductive, se plaçant dans une position de subordination par rapport aux parents intentionnels. Même si elle consent librement au contrat, elle n'en demeure pas moins soumise à la volonté des autres, ce qui remet en question l'idée que ce contrat est une expression de sa liberté.
Le patriarcat moderne et la fraternité
Pateman soutient que l'émergence des théories du contrat n'a pas mis fin au patriarcat, mais l'a transformé en un patriarcat moderne. Dans ce modèle, les individus civils forment une fraternité, liés par un intérêt commun à défendre le contrat originel qui légitime le droit masculin et leur permet de tirer des bénéfices matériels et psychologiques de la soumission des femmes.
Comme le laisse entendre la critique radicale que Pateman fait du concept de fraternité (voir également p. C’est en ce point que s’articulent la première et la seconde thèse de Pateman, et que s’entrelacent sa démarche de relecture des textes classiques et son travail de théoricienne politique. Pateman repense le contrat en général, et non seulement le contrat social, comme un vecteur de relations de subordination, ou encore comme un opérateur de conversion quasi magique de l’obéissance en liberté. Cette critique des contrats poursuit elle-même un double objectif. Pateman cherche d’abord, comme elle l’a fait avec le contrat social, à mettre au jour le contrat sexuel implicite à l’œuvre derrière les contrats réels. La lecture que Pateman élabore des théories du contrat rend déjà visible le renversement des représentations traditionnelles du contrat qu’elle cherche à produire : le contrat n’est pas un procédé d’instauration et de garantie de la liberté, il est le procédé par le biais duquel certains peuvent en assujettir d’autres. La liberté qu’il rend possible est indissociable de la subordination, et celle-ci n’est pas une simple scorie malencontreuse qu’il serait possible de corriger. Le fonctionnement du contrat implique nécessairement un partage entre ceux auxquels il assure une liberté, et ceux qui s’en voient ainsi privés. Mais il y a plus selon Pateman : le partage entre liberté et subordination que le contrat rend possible n’est pas sexuellement neutre. Il suit les lignes de la différence des sexes, à laquelle il confère une interprétation singulière.
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