L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe et controversé à l'échelle mondiale. Plus de 40 % des femmes en âge de procréer vivent dans des États où la législation restreint ou interdit l'avortement. La France est devenue le premier État au monde à inscrire dans sa Constitution « la liberté garantie de la femme de recourir au droit à l’interruption volontaire de grossesse ». Cette initiative fait suite à l’abrogation, en juin 2022, de l’arrêt Roe vs Wade aux États-Unis, qui garantissait le droit à l’avortement.
Légalisation de l'Avortement : Un Panorama Mondial
Selon l’ONG américaine Center for Reproductive Rights (CRR), soixante-dix-sept États autorisent l’avortement sans restriction autre que la durée de gestation, généralement entre cinq et vingt-quatre semaines. La quasi-totalité des pays européens sont dans ce cas, à l’exception de la Pologne et de Malte. D’autres États exigent une autorisation médicale, comme le Royaume-Uni et l’Inde. Vingt et un pays, dont l’Égypte, l’Irak, le Sénégal et les Philippines, interdisent formellement toute interruption de grossesse.
Selon le CRR, 40 % des femmes vivent dans un pays qui restreint ou interdit leur droit à l’IVG. Amnesty International souligne que le taux d'avortement est similaire que la loi l’interdise (37 sur 1 000) ou l’autorise (34 sur 1 000). La principale différence réside dans les risques pour la santé des femmes, les IVG clandestines étant la troisième cause de mortalité maternelle dans le monde.
L'Avortement dans les Pays Musulmans : Entre Restrictions et Interprétations Religieuses
Près de 80 % des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vivent dans des pays où le droit à l’avortement est restreint. Dans 55 % de ces pays, l’IVG n’est autorisée que pour sauver la vie de la mère, et dans 24 % pour préserver sa santé physique ou mentale. Seules la Turquie et la Tunisie autorisent les avortements volontaires. Même dans ces pays, des restrictions et des jugements sociaux rendent l’accès à l’avortement difficile.
Les autorités religieuses musulmanes considèrent généralement que l’avortement interfère avec la volonté d’Allah, qui seul a droit de vie et de mort. Cependant, les différents courants de l’islam ont des points de vue divergents. Le dogme hanafite, majoritaire au Moyen-Orient, en Turquie et en Asie centrale, considère l’avortement comme mekrouh (indésirable) plutôt que haram (interdit) avant 120 jours de grossesse, car le fœtus n’est pas considéré comme ayant une âme avant ce délai. D’autres courants, comme le chafiisme, autorisent l’IVG jusqu’à 40 jours de grossesse. Le malikisme, prédominant en Afrique du Nord, interdit totalement l’avortement.
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Évolution de la Législation dans l'Empire Ottoman et les Pays à Majorité Musulmane
La jurisprudence islamique a influencé la législation sur l’avortement dans de nombreux pays à majorité musulmane. Cependant, des préoccupations sociopolitiques ont conduit à des remaniements législatifs. Dans l’Empire ottoman, une politique nataliste et moderniste à la fin du XVIIIe siècle a contrecarré la relative liberté de choix offerte par le hanafisme. La modernisation et la croissance démographique étaient perçues comme un moyen d’assurer la stabilité de l’Empire.
En 1858, le Code pénal de l’Empire ottoman interdit et criminalise l’avortement, harmonisant la législation française et le dogme islamique. L’avortement est légalement déclaré haram, mais il est envisagé comme un phénomène social. Les poursuites visent principalement les professionnels de santé plutôt que les femmes elles-mêmes. Suite à cette réforme, de nombreux anciens membres de l’Empire ont mis en place des lois restrictives sur l’avortement. Aujourd’hui, dans beaucoup de ces pays, l’avortement n’est autorisé que lorsque la vie de la femme est en danger, quand le fœtus est malformé ou quand la grossesse résulte d’un acte criminel.
Avortement Clandestin et Alternatives : Défis et Solutions
Restreindre l’accès à l’avortement ne fait que le rendre clandestin et dangereux. Les femmes risquent leur santé, leur fertilité et leur vie en utilisant des méthodes peu sûres. Chaque année, 47 000 femmes meurent de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions. Les restrictions affectent davantage les femmes les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens d’avorter en toute sécurité à l’étranger ou de négocier avec des professionnels de santé.
Grâce à l’avortement médicamenteux et à la télémédecine, des alternatives sûres se multiplient hors du cadre légal. Des femmes vivant dans des pays qui limitent l’accès à l’avortement consultent des services de médecine en ligne pour obtenir de l’aide et des informations sur l’auto-administration de pilules abortives. Women on Web (WoW) aide environ 60 000 femmes chaque année en traduisant le contenu de son site en plusieurs langues, dont l’arabe, le farsi et le turc.
Le Cas de la Corée : Entre Illégalité et Pratiques Répandues
La situation en Corée du Sud illustre le décalage entre le statut juridique de l’avortement et sa réalité. Bien qu’illégal, l’avortement y est très largement pratiqué. Depuis les années 1960, et surtout avec sa dépénalisation partielle en 1973, le recours à l’avortement s’est banalisé. Les spécialistes estiment que la Corée possède l’un des taux d’avortement par femme parmi les plus élevés au monde.
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En 2012, un recours constitutionnel a été interjeté afin de légaliser les pratiques abortives. Dans les années 2010, la faible natalité est devenue un sujet de vive inquiétude, et l’écart entre la législation et la pratique est devenu un problème politique. Différentes mesures ont été prises afin de renforcer l’application des lois punissant l’avortement. C’est à ce moment-là aussi que l’avortement s’est trouvé au cœur de débats publics et que les mouvements féministes, favorables à sa légalisation, ont investi activement la discussion.
En avril 2019, la Cour constitutionnelle a déclaré anticonstitutionnelle l'interdiction de l'avortement, laissant au Gouvernement jusqu'à fin 2020 pour modifier la loi. Une partie des médecins demandent une reconnaissance du droit à l'objection de conscience de pratiquer une IVG. Par ailleurs, des mouvements féministes souhaitent qu'un cadre soit fixé, alors que des limitations existent en pratique. La société d’obstétrique et de gynécologie a assuré que pour « protéger la sécurité des femmes, l’avortement ne sera pratiqué qu’avant dix semaines de grossesse ».
Lutte pour le Droit à l'Avortement : Résistance et Mobilisation
Malgré les obstacles, les femmes continuent de défier le statu quo et les lois archaïques par leurs pratiques quotidiennes et leur militantisme. En 2012, en réaction à un projet de loi visant à restreindre l’accès à l’avortement en Turquie, des centaines de femmes ont manifesté à Istanbul pour défendre la liberté de choix.
La Journée mondiale du droit à l’avortement, le 28 septembre, est l’occasion pour les femmes du monde entier de réclamer la gratuité, la sécurité et la légalité de l’accès à l’IVG pour toutes. Des organisations comme Oxfam soutiennent des initiatives citoyennes européennes pour garantir l’accès à l’IVG en Europe, en prenant en charge les frais de déplacement et de santé des femmes qui ne peuvent en bénéficier.
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