Introduction

La consommation de cannabis est en augmentation, et les perceptions de ses dangers diminuent, en particulier chez les femmes en âge de procréer. Cet article examine les risques associés à la consommation de cannabis pendant la grossesse, en mettant l'accent sur les effets potentiels sur le placenta et le développement fœtal. Il est essentiel de comprendre ces risques pour informer les femmes enceintes et les professionnels de la santé, et pour adapter les stratégies de prévention.

Prévalence de la Consommation de Cannabis

Le cannabis est la drogue illégale la plus consommée au monde, avec 192,2 millions de consommateurs âgés de 15 à 64 ans en 2018. La majorité des consommateurs sont jeunes et en âge de procréer. Pendant la grossesse, 2 à 5 % des femmes consomment du cannabis, et ce chiffre atteint 15 à 28 % chez les jeunes femmes défavorisées sur le plan socio-économique. De façon alarmante, plus de 70% des utilisatrices considèrent que le cannabis est sans danger et sans effets majeurs sur le fœtus.

Le Cannabis et le Placenta

Le placenta est un organe vital qui assure le transport des nutriments et de l'oxygène de la mère au fœtus, et l'élimination des déchets du fœtus vers la mère. Il se forme dès le début de la grossesse à partir des cellules de l’œuf fécondé. A l’accouchement, le placenta (gâteau en latin) a la forme d’une galette d’environ 22 cm de diamètre pour un poids de 500 g en moyenne. Seul lien entre la mère et le fœtus, il remplit de nombreuses fonctions. Il permet le transport de nutriments de la mère vers le fœtus, tout comme le fait l’intestin chez tout être humain. Il transporte les « déchets » produits par le fœtus depuis le sang fœtal vers le sang maternel, ce qui permet leur élimination par le foie et les reins de la mère. Il tient lieu de poumons en régulant la délivrance d’oxygène au fœtus et l’élimination de gaz carbonique produit. Les médicaments et les substances psychoactives traversent le placenta.

Le delta9-tetrahydrocannabinol (THC), molécule psychoactive contenue dans la plante Cannabis Sativa, franchit la barrière placentaire. Des études menées chez le rat ont montré que la concentration fœtale de THC est de l’ordre de 10% de celle de la mère. De plus, le THC peut se lier à des récepteurs CB1 et CB2 présents à la surface du placenta. Des analyses détaillées effectuées sur des cultures de cellules placentaires ont conclu que le THC modifiait l’architecture du placenta en agissant sur le renouvellement des cellules. Des études ont montré une augmentation du poids du placenta et du diamètre de la veine ombilicale, que ce soit chez la femme ou chez la rate.

Effets du THC sur le Développement Fœtal

Le composant principal du cannabis, le delta-9-tétrahydrocannabinol (THC) est capable de franchir la barrière placentaire et donc d’atteindre le sang du fœtus. Le THC appartient à la famille des cannabinoïdes. Cette famille est divisée en deux parties : les cannabinoïdes exogènes (qui viennent de l’extérieur) tel que le THC, et les cannabinoïdes endogènes (sécrétés par notre propre corps) appelés plus communément les endocannabinoïdes. Dans le cerveau, le THC cible principalement un récepteur appelé CB1 (pour « récepteur aux cannabinoïdes de type 1 »), élément principal du système endocannabinoïde - un système physiologique contrôlant des processus neuronaux tels que la prolifération, la migration, la morphogenèse et la synaptogenèse, essentiels au bon développement du système nerveux.

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D’après certaines études épidémiologiques chez l’Homme, les enfants ayant été exposés au cannabis pendant la grossesse ont des scores d’intelligence normaux mais présentent des déficits des fonctions cognitives et exécutives (attention, mémoire, concentration, etc.) ainsi que des comportements anxieux et dépressifs à l’adolescence.

Des chercheurs se sont récemment intéressés à la question et ont analysé les conséquences d’une administration quotidienne de THC à des rattes gestantes sur les ratons parvenus à l’âge adulte, en distinguant les effets selon leur sexe, mâle ou femelle. Les chercheurs ont analysé un système impliqué dans de nombreuses fonctions physiologiques appelé le système méso-cortico-limbique. Ce circuit régule de nombreuses fonctions cognitives et émotionnelles telles que la récompense, la motivation, les relations sociales, le contrôle des émotions ou encore la planification. Chez l’Homme, son fonctionnement est altéré dans de nombreux troubles psychiatriques comme l’autisme, l’addiction, le retard mental, la schizophrénie, la dépression majeure.

Les résultats ont montré que l’exposition prénatale aux cannabinoïdes affecte des aspects spécifiques des comportements sociaux chez les mâles une fois devenus adultes, mais pas chez les femelles. Ils ont mis en évidence que l’exposition prénatale au THC réduisait l’efficacité de la transmission synaptique dans le cortex préfrontal des rats adultes mâles uniquement. Ils se sont aperçus que la DLT du cortex préfrontal chez les mâles avait pour médiateur le récepteur CB1 et, chez les femelles le récepteur TRPV1. L’utilisation de cette voie biologique permettait aux femelles de toujours exprimer la DLT dans le cortex préfrontal, même après avoir été exposées au cannabis dans le ventre de leur mère.

Ces résultats montrent que, chez le rat, une exposition au THC in utero peut entraîner chez la descendance des conséquences à long terme au niveau moléculaire, fonctionnel et comportemental. Les effets peuvent être spécifiques au sexe selon les paramètres analysés.

Co-consommation de Cannabis et de Tabac

La co-consommation de cannabis et de tabac pendant la grossesse est une préoccupation majeure. Une revue de la littérature révèle que l’exposition simultanée au cannabis et au tabac pendant la grossesse peut entraîner des risques plus importants pour le développement de l’enfant que l’exposition à une seule de ces substances. En effet, dans les pays à revenu élevé, jusqu’à 22% de femmes enceintes rapportent consommer du cannabis, et 45% d’entre elles consomment aussi du tabac. La co-consommation des 2 substances est le deuxième pattern de consommation le plus répandu pendant la grossesse, après la consommation de tabac seul.

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L’analyse de 46 études scientifiques révèle un constat préoccupant : la combinaison cannabis-tabac amplifie les risques associés à chaque substance. À la naissance, ces enfants souffrent plus fréquemment de retards de croissance physique. Leur poids, leur taille et leur tour de tête sont moins développés. Les malformations congénitales sont également plus fréquentes. Les effets persistent au-delà de la naissance, sur le plan comportemental. Les enfants exposés aux deux substances montrent davantage de difficultés d’internalisation (anxiété, dépression) et d’externalisation (troubles du comportement, agitation). Du côté physiologique, les perturbations pourraient notamment toucher le système de réponse au stress. Les enfants présentent des niveaux anormaux de cortisol, l’hormone du stress, suggérant un dérèglement durable de leurs mécanismes d’adaptation. En effet, les récepteurs du cannabis et de la nicotine sont présents dès le premier trimestre de grossesse au niveau du placenta. Enfin, le système hormonal qui régule le stress pourrait également subir un double impact.

Il est important de noter que même les expositions indirectes au cannabis et au tabac peuvent présenter des risques.

Autres Substances Psychoactives et le Placenta

Outre le cannabis, d'autres substances psychoactives peuvent affecter le placenta et le développement fœtal :

  • Cocaïne: La cocaïne traverse le placenta à l’aide de transporteurs actifs. Des méthodes d’analyse sophistiquées ont montré que la cocaïne apparaissait dans le sang fœtal quelques minutes après la prise par la mère. La quantité de cocaïne passant vers le fœtus est entre 1/3 et 2/3 inférieure à celle absorbée par la mère. Pour franchir la barrière placentaire la cocaïne se lie aux transporteurs de la sérotonine et, à un degré moindre, à ceux de la noradrénaline. En conséquence, la concentration de sérotonine et de noradrénaline va augmenter, ce qui entraîne quasi immédiatement une vaso-constriction, c’est-à-dire une réduction du calibre des artères, phénomène bien démontré en imagerie par l’échographie-doppler. Il en résulte une hypertension chez la mère et une réduction du débit sanguin foetal. La prise régulière de cocaïne entraînera un retard de croissance du fœtus et une prématurité.
  • Alcool: Le syndrome d’alcoolisme fœtal est principalement dû à une action directe de l’alcool sur le fœtus. Des études ont montré des altérations nettes du placenta qui pourraient donc aussi participer à la survenue du syndrome d’alcoolisme fœtal. Le poids du placenta diminuait d’environ 20% par rapport aux animaux témoins. Le transfert du glucose vers le sang fœtal était réduit de 12% environ et celui des acides aminés de 30%.
  • Nicotine: La nicotine traverse facilement la membrane placentaire. Elle peut alors se fixer sur les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine nAChR présents dans tout le placenta. L’acétylcholine est synthétisée directement par le placenta. En cas de tabagisme, la nicotine va prendre la place de l’acétylcholine et stimuler de façon régulière les récepteurs nAChR. En conséquence, la vascularisation et la prolifération cellulaire vont diminuer, entraînant une moindre oxygénation du placenta.
  • Héroïne: L’héroïne traverse facilement le placenta. Les grossesses survenant chez une femme dépendante de l’héroïne ont un risque élevé de complications comme une diminution du poids fœtal, un syndrome de sevrage du nouveau-né, une augmentation de la mort in utero et néo-natale.

Limites des Connaissances Actuelles

Il existe évidemment des limites dans l’état actuel des connaissances. La plupart des études se basent sur des auto-déclarations de consommation de substance, qui peuvent parfois sous-estimer la consommation réelle. De plus, peu d’études considèrent les quantités consommées ou la puissance du cannabis utilisé. Les connaissances sur les effets du THC sur le placenta sont limitées. Certaines études rapportent une diminution du poids de naissance et une augmentation d’accouchement prématuré mais d’autres études n’observent aucune de ces conséquences.

Prévention et Accompagnement

Ces résultats appellent à repenser les approches de prévention et d’accompagnement, afin de mieux cibler les risques liés à cette co-consommation encore largement négligés. L’urgence est d’autant plus grande que les tendances sociétales évoluent rapidement. La banalisation du cannabis, couplée à l’essor des cigarettes électroniques, pourrait accélérer les phénomènes de co-consommation pendant la grossesse.

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Il est essentiel de sensibiliser les femmes enceintes aux risques associés à la consommation de cannabis et d'autres substances psychoactives. Il est important de déconstruire les idées fausses, telles que :

  • « Tous les alcools sont neurotoxiques au cours de la grossesse en particulier sur le cerveau du foetus en pleine maturation. »
  • « J’ai besoin de boire (ou de fumer un joint) le soir pour me sentir bien. Je sais que je n’arriverai jamais à arrêter ! »
  • « C’est ma femme qui est enceinte, pas moi ! »
  • « Ok tu es enceinte, mais c’est ton anniversaire ! Allez ! Tu ne risques rien à boire une petite coupe de champagne ! »
  • « La consommation occasionnelle d’alcool pendant la grossesse n’est pas exempte de risque. »
  • « En cas de difficultés à être enceinte, il peut être utile de faire le point sur toutes ses consommations de substances psychoactives, en particulier le tabac (mais aussi l’alcool et le cannabis). Celles-ci peuvent avoir un impact sur la fertilité, chez l’homme comme chez la femme. »

Il est également crucial d'offrir un soutien adapté aux femmes qui souhaitent arrêter leur consommation de cannabis. Il existe des ressources disponibles, telles que :

  • « Drogues info service » est à votre disposition pour répondre à vos questions et pour vous aider dans votre réflexion.
  • Consultations jeunes consommateurs (CJC) dont l’objectif est d’accueillir des jeunes consommateurs en questionnement sur leur consommation, ainsi que leur entourage.

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