Introduction
Ferruccio Busoni, né en 1866 et décédé en 1924, est une figure complexe et fascinante de l'histoire de la musique. Pianiste virtuose, compositeur, transcripteur et penseur musical, il a marqué son époque par son éclectisme et sa vision novatrice. Cet article explore les multiples facettes de sa carrière et de son œuvre, en mettant en lumière ses influences, ses aspirations et ses contradictions.
Un artiste aux multiples facettes
Ferruccio Busoni était un artiste aux multiples talents. Il était à la fois un pianiste virtuose, un compositeur prolifique, un transcripteur ingénieux et un penseur musical audacieux. Sa carrière s'est déroulée à la croisée des cultures italienne et allemande, ce qui a influencé son esthétique et son style.
Né d'un père clarinettiste virtuose d'origine corse et d'une mère pianiste autrichienne, Busoni a été immergé dès son plus jeune âge dans un environnement musical riche et stimulant. Il a commencé sa carrière comme enfant prodige, donnant son premier concert à l'âge de huit ans et composant ses propres œuvres dès l'âge de dix ans.
L'influence de Bach et Liszt
Deux figures dominent l'univers musical de Busoni : Johann Sebastian Bach et Franz Liszt. Busoni vouait une admiration sans bornes à Bach, dont il transcrivit de nombreuses œuvres pour piano, contribuant ainsi à populariser sa musique auprès d'un large public. Ses transcriptions, souvent plus exaltantes que les originaux selon certains, témoignent de sa compréhension profonde de l'œuvre de Bach et de son génie propre.
En 1910, Busoni consacre six récitals berlinois à l'œuvre de Liszt, tout en menant une réflexion sur l'héritage de Bach. Il adapte et transcrit des œuvres de l'orgue vers le piano, de l'église vers la salle de concert. Busoni est parfois plus célèbre pour ses transcriptions que pour ses œuvres originales. On rapporte que sa femme Gerda est présentée comme Madame Bach-Busoni lors d'une soirée aux États-Unis.
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Le projet d'édition de sa propre version de l'Art de la Fugue se heurte à l'énigme du dernier contrepoint inachevé de Bach. Busoni relève le défi et "termine" cette fugue testamentaire. Cette première version devient la Fantasia Contrappunstistica, publiée aux États-Unis, puis revue et amplifiée en 1910 et 1912. Dix ans plus tard, il en réalise une version définitive pour deux pianos. En 1912, il entreprend une tournée italienne consacrée à l'œuvre pour clavier de Bach et à ses transcriptions.
Une esthétique à la croisée des chemins
L'esthétique de Busoni se situe à la croisée du postromantisme allemand et d'une aspiration à un nouveau langage musical. Il prolonge l'esthétique de Reger tout en la désarticulant vers les expérimentations des Viennois. Il est à l'origine d'une réflexion sur un nouveau système pour sortir de la tonalité, un système microtonal avec tiers de ton. Il pensait même à la musique électro-acoustique et faisait partie des novateurs visés par Pfitzner.
Cependant, Busoni n'a jamais pu appliquer ces techniques à sa musique, malgré son désir de renouvellement. Il est donc un personnage singulier, à cheval sur deux mondes : un esprit postromantique proche de Reger, Schoeck et Pfitzner, et une imagination novatrice presque destructrice pour le système existant.
Les "Élégies" et la musique symphonique
Parmi les œuvres originales de Busoni, ses six Élégies (plus la septième, Berceuse) composées entre 1907 et 1909, sont particulièrement remarquables. Busoni disait avoir trouvé son véritable visage personnel dans ces pièces qui rappellent Liszt.
Sa musique symphonique est également digne d'intérêt, notamment ses Suites, la Berceuse élégiaque, la Lustspielouverture, le Nocturne symphonique et le Tanzwalzer, ainsi que ses œuvres tirées d'opéras : Rondo Arlecchinesco et Sarabande et Cortège d'après Doktor Faust. Son monumental Concerto pour piano, chœur d'hommes et orchestre, le Concertino pour clarinette et l'Indianische Fantaisie méritent également d'être mentionnés.
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"Doktor Faust" : un chef-d'œuvre lyrique
Doktor Faust, opéra en huit scènes sur un livret du compositeur, est l'une des œuvres les plus importantes de Busoni. Il s'attache au mythe médiéval et non à la refonte goethéenne. L'atmosphère est sombre et les tirades nombreuses. On est dans un langage tonal, dans des couleurs qui rappellent Pfitzner, mais on sent bien comme les coutures sont soumises à pression. On a l'impression d'un vaste rêve rempli d'étrangetés et de merveilleux.
La correspondance avec Schoenberg
La correspondance entre Schoenberg et Busoni constitue un document d’une importance capitale. Elle met en présence deux compositeurs de premier plan, engagés dans la modernité de leur époque et débattant de questions compositionnelles précises. Elle éclaire l’évolution de Schoenberg, dont les lettres adoptent à plusieurs reprises le ton d’une véritable confession artistique. L’échange très intense qui a lieu entre le 13 juillet et le 26 août 1909 coïncide avec une période créatrice décisive pour Schoenberg, celle de ses premières œuvres atonales.
Une partie importante de la correspondance se déroule au plus fort de la « révolution » schoenberguienne. Elle fournit des informations essentielles sur les conceptions du compositeur à ce moment-là, ainsi que sur les œuvres elles-mêmes, et des renseignements précieux sur le sens de certaines indications dans ses partitions. La correspondance avait commencé en 1903, mais elle débute réellement le 13 juillet 1909, au moment où Schoenberg tente d’intéresser Busoni à ses deux premières pièces pour piano de l’opus 11.
Cette œuvre, et plus particulièrement la seconde pièce, fera l’objet d’une grande partie de l’échange épistolaire. Busoni s’attache si profondément à ces pièces qu’il ressent la nécessité d’en améliorer l’écriture pianistique par une transcription. Les différences de conception et de sensibilité apparaissent dans l’échange très vif qui tourne autour de cette transcription, et à partir d’elle, se développe dans le domaine des questions esthétiques plus générales.
Lorsque la correspondance s’engage véritablement, il existe encore une distance considérable entre les conceptions et les techniques compositionnelles des deux compositeurs. Schoenberg a dépassé le caractère imitatif de la musique à programme, notamment grâce à l’utilisation renouvelée des formes classiques ; il a non seulement rendu fonctionnelles harmoniquement les relations chromatiques héritées de la musique wagnérienne, mais il en a développé les potentialités mélodiques et thématiques à travers un contrepoint de plus en plus serré. Sa musique conduit à ses conséquences les plus extrêmes l’héritage postromantique. Busoni, lui, demeure à l’intérieur d’une forme classique et d’une écriture à dominance homophonique et diatonique. Il utilise le vocabulaire postromantique tout en cherchant une forme plus distanciée.
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"Esquisse d'une nouvelle esthétique musicale"
Busoni, ayant écrit de nombreuses chroniques musicales, engage après la composition du Concerto pour piano une réflexion audacieuse sur l’esthétique qui vise à dégager des perspectives nouvelles : c’est Esquisse d’une nouvelle esthétique musicale, publiée en 1907. Comme l’écrira Schoenberg plus tard, « il a une vision de l’avenir de la musique qui, comme toute chose à venir, s’écarte du présent et est désirée ; il nous expose sa conception et les moyens qui l’accompagnent ».
Comme Schoenberg le fera dans son propre Traité d’harmonie, Busoni distingue d’emblée ce qui est immuable - l’esprit, les sentiments - et ce qui est éphémère - le goût, la technique. Il stigmatise les « législateurs » qui figent le mouvement de la création dans des lois et des formules : « la musique est née libre, et la liberté est sa vocation ». Il tente d’imaginer une musique du futur, libérée des instruments traditionnels, des limites du majeur/mineur, des formes conventionnelles.
Mais il existe une relation paradoxale entre Busoni penseur et Busoni compositeur. Les idées exposées dans son Esquisse sont très en avance sur sa propre pratique créatrice, et l’on n’en voit guère le reflet dans ses œuvres. Plus qu’à l’exploration d’une nouvelle organisation mélodico-harmonique ou d’un nouveau tempérament basé sur les tiers de ton, évoqués dans son livre, Busoni, dans sa musique, revisite librement le passé. D’une certaine manière, il se projette loin dans le futur sur le plan des idées, mais dans ses œuvres, il vise une synthèse historique.
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