Si vous avez un enfant, vous avez peut-être déjà vécu cette situation : après l'avoir surpris pour la énième fois en train de sucer son doudou, vous avez été effrayé par la couleur grise du tissu ou l'odeur de vieille chaussette qui s'en dégageait, et vous l'avez mis dans la machine à laver. Erreur fatale ! C'est généralement le début d'un drame à la maison, avec son lot de cris, de larmes et de nuits blanches. Mais pourquoi cet attachement si fort à un simple bout de tissu ou une peluche ? Cet article explore le rôle du doudou dans le développement de l'enfant, son importance psychologique et les raisons pour lesquelles il reste parfois un compagnon précieux, même à l'âge adulte.
L'émergence du doudou : un objet transitionnel
Les psychologues qui se sont penchés sur cette relation passionnelle ont constaté qu'elle commence tôt : les tout-petits commencent à s'attacher à un doudou vers l'âge de 6 mois, après avoir exploré leur propre corps, puis les jouets classiques (hochet, balle…). En général, il s'agit d'une peluche ou d'un simple morceau de tissu. Pour la psychologue belge Isabelle Chavepeyer, l'âge de 6 mois correspond à une certaine maturité cognitive. Après avoir adopté un doudou, l'enfant s'y attache de plus en plus - l'apogée survenant entre 2,5 et 4 ans, selon une étude menée par Pauline Mahalski, de l'université d'Otago, en Nouvelle-Zélande. Le doudou acquiert un statut unique pour son propriétaire, qui le recherche plus que toute autre chose. Dans une expérience, Paul Weisberg et James Russel, de l'université de l'Alabama, ont laissé des enfants libres d'interagir avec divers objets : leur propre doudou, celui d'un autre bambin, un vêtement familier ou un tapis de sol. Bref, le doudou est irremplaçable et indétrônable. Et plus il est usagé, mieux c'est ! Susan Gelman et Natalie Davidson, de l'université du Michigan, ont présenté une série de photographies à des enfants de 3 ou 4 ans. Les images montraient soit leur doudou - sale, terne, rapiécé, chiffonné -, soit le même objet neuf, soit divers jouets (comme un petit bateau en plastique pour le bain), soit des doudous ou des objets appartenant à d'autres enfants. Le jeune participant devait alors dire ce qu'il préférait. L'enfant serait-il un collectionneur valorisant les traces laissées par la patine du temps ? Pas du tout, car lorsqu'il s'agissait des objets des autres, il préférait les neufs. Si ce n'est ni sa nouveauté, ni son ancienneté qui fait le prix - inestimable - du doudou, qu'est-ce donc ?
Dans les années 1950, le pédiatre britannique Donald Winnicott a élaboré la théorie de l'objet transitionnel. Pour le tout-petit, la relation initiale avec la mère ou la personne qui s'en occupe est fusionnelle. Dans la plupart des cas, elle comble ses besoins dès qu'il donne un signe d'impatience ou de détresse. Par la suite, l'enfant se rend compte qu'elle ne répond pas toujours instantanément à ses demandes, et il entame un processus de nécessaire distanciation. Dans ce contexte, le doudou représente le premier objet que l'enfant puisse mettre à distance tout en gardant la « main » dessus. Il apprivoise ainsi la séparation et entame une transition vers l'autonomie. Les enfants préfèrent les objets neufs… sauf quand il s'agit de leur doudou ! Confronté à de nouvelles expériences inconnues, l'enfant serre alors son doudou, comme s'il tenait sa maman par la main. Et au fur et à mesure des découvertes partagées, l'attachement se renforce. Ce qui compte, explique Isabelle Chavepeyer, ce n'est pas l'objet lui-même, mais le vécu commun. Il serait donc absurde de remplacer le doudou par un neuf : la copie n'apporte pas ce vécu. Il n'y aurait également aucun sens à échanger, emprunter ou voler un doudou à un camarade. Bien sûr, rien ne remplace tout à fait une maman. Dans une étude menée par Richard Passman, de l'université du Wisconsin, des enfants étaient placés devant deux salles et devaient rentrer dans l'une d'elles. En tant qu'objet transitionnel, le doudou est autant une extension de soi qu'un succédané de la mère.
Le doudou : un confident et un régulateur émotionnel
Dans une expérience réalisée à l'université Bar-Ilan, en Israël, Gil Diesendruck et Reut Perez se sont intéressés aux objets appréciés des jeunes enfants, dont le doudou représente l'archétype. Ils ont montré que lorsqu'on diminuait l'estime de soi des bambins, en leur disant qu'ils n'avaient pas été très forts à un jeu d'ordinateur, ils étaient plus réticents à prêter ces objets. Ce n'était pas juste la conséquence d'une humeur bougonne provoquée par ce mauvais résultat, car celui-ci n'affectait pas leur propension à prêter des objets neutres. Pas étonnant, dès lors, qu'une frayeur, un coup de fatigue ou une douleur le conduise à se recroqueviller avec son doudou serré contre lui. Dans ces conditions, les parents ont d'ailleurs souvent le réflexe de donner le précieux objet à leur enfant. De fait, il exerce souvent un effet apaisant, comme l'ont montré Gabriel Ybarra, de l'université du Wisconsin, et ses collègues. Leur étude portait sur des enfants de 3 ans, qu'ils ont répartis en deux groupes après avoir interrogé leur mère : ceux qui étaient peu attachés à leur doudou et ceux qui lui étaient très attachés. Les chercheurs ont évalué le stress des enfants, accompagnés ou non de leur doudou et de leur maman, lors d'un examen médical de routine. Comme on pouvait s'y attendre, la présence de la maman s'est révélée puissamment apaisante. Celle du doudou aussi, mais seulement chez les enfants qui lui étaient très attachés ; le processus d'investissement affectif et émotionnel que nous avons décrit est donc nécessaire pour donner son pouvoir à l'objet. Lors de l'examen, le rythme cardiaque a ainsi beaucoup moins augmenté chez ces enfants, atteignant 96 battements par minute en moyenne contre 109 battements par minute chez les autres (ceux qui étaient peu attachés à leur doudou et ceux du groupe contrôle, qui n'avaient ni leur doudou ni leur maman à leurs côtés). La plupart des mesures ont même révélé un effet antistress aussi intense que celui de la mère. C'est plus précisément le contact de l'objet qui rassurerait l'enfant, selon une étude ultérieure de Richard Passman et d'Evelyn Donate-Bartfield, également à l'université du Wisconsin.
Le doudou permet à l'enfant de retrouver la sécurité qu'il éprouvait bébé. Plus proche de l'enfant que tout autre objet, le doudou réconforte et console. Il aide à récupérer en cas de fatigue ou de chagrin. Serré contre l'enfant le soir dans son lit, le doudou aide à lutter contre les angoisses nocturnes.
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Quel est le profil des enfants "à doudou" ?
Mais qui sont-ils, ces enfants qui ont une telle passion pour leur doudou ? Heureusement non, comme le montrent d'autres travaux de Passman. Le chercheur a demandé aux mamans de jeunes enfants, âgés de deux ans et demi en moyenne, d'évaluer leur degré d'attachement à leur doudou et leur tempérament plus ou moins craintif. Les résultats n'ont montré aucune corrélation entre les deux : de nombreux bambins parfaitement tranquilles ne quittent pas leur peluche préférée, tandis que beaucoup de petits anxieux ne lui accordent pas le moindre intérêt.
Le doudou : une étape vers l'autonomie et l'imaginaire
Votre enfant devrait de toute façon progressivement s'en détacher, à mesure qu'il explore son environnement et qu'il se socialise. Et même s'il lui reste attaché, ce n'est pas si grave ! La psychologue française Mathilde Saïet a constaté que beaucoup d'adultes - surtout des femmes - ont conservé leur doudou, qui les aide à s'endormir.
Anne Dumont, médecin, pédopsychiatre et maman, explique que le doudou est un objet de sécurité affective qui permet l'organisation et la construction de la pensée du bébé. Il fait le lien entre la vie intérieure du bébé et le monde extérieur, lui permettant d'appréhender le monde avec plus de facilité et de transformer ses affects. Le doudou structure la pensée et l'émotion, permettant au bébé de se sentir davantage en sécurité et de pallier les différentes formes d'anxiété. Il guide le bébé vers l'autonomie et lui permet de se représenter le monde.
Le doudou à l'âge adulte : un retour aux sources ?
Uniques et universelles, les peluches ont un pouvoir rassurant et réconfortant. Si on les associe aux enfants, ces petits objets aux poils tantôt soyeux, tantôt râpés, ont toujours leurs places auprès des (plus ou moins) jeunes adultes. Aujourd’hui, une population plus âgée assume d’avoir une peluche, voire de dormir avec ! L’ours en peluche occupe une place importante dans nos vies. Il s’agit même de l’un des jouets les plus appréciés, et ce, depuis le début du XXe siècle. Traditionnellement, la peluche est associée à l’enfance, un objet transitionnel destiné à apaiser ou réconforter les petites têtes blondes. Pourtant, la peluche reste toujours présente dans la vie quotidienne des adultes !
Selon une étude menée en 2017 auprès de 2 000 adultes américains, 40 % d’entre eux déclaraient dormir avec un animal en peluche à leurs côtés. En Belgique, un adulte sur cinq continue à dormir encore avec une peluche, et 76 % des personnes le font même en présence d’un conjoint. En France, les ventes de peluches ont progressé de 9 % en un an selon le cabinet de conseil Circana et le marché de la peluche destiné aux adultes pèse aujourd'hui 50 millions d'euros en France. En effet, "au cours des douze derniers mois, les achats destinés à des consommateurs âgés de 12 ans et plus - catégorie baptisée "kidultes" - ont représenté 29% du chiffre d’affaires total des jeux et jouets, du jamais vu pour ce marché" et "à elles seules, les ventes de peluches ont bondi de 14% sur la même période", nous apprenait une dépêche AFP publiée mercredi 4 décembre. Sandra Callahan, directrice générale de Gipsy Toys, explique à Libération, "aujourd’hui, il n’y a plus du tout de honte et c’est totalement assumé, c’était moins le cas avant".
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Dans une interview accordée à Ouest-France, la psychologue clinicienne Gwenaelle Persiaux explique que le doudou reste "un moyen de réconfort quand on ne va pas bien, surtout quand on est un jeune adulte". Elle ajoute "on peut être surpris d’apprendre que les 30-40 ans ont encore un doudou qu’ils prennent pour dormir, mais cela peut être dans une situation de stress, de rupture, de déménagement ou de problèmes au boulot". Le but premier de la peluche est d’apporter du réconfort notamment dans des moments de vie difficile. Par ailleurs, dans une société qui prône l’autonomie, l’indépendance, montrer ses émotions est parfois plus compliqué, car il y a la peur d’être jugé.
Un rapport sur la santé mentale des jeunes publié en juin dernier rapportait que 42 % des 18-25 ans considèrent souffrir d’un trouble mental. Un mal-être en augmentation depuis la pandémie, accru par l’anxiété, la peur du futur et la solitude. La peluche permet de s’accrocher à un personnage fiable et familier et un ami fidèle. Anne Monier Vanryb, commissaire de l’exposition "Mon ours en peluche" au Musée des Arts Décoratifs à Paris, explique l'importance du doudou dans nos vies au Mouv :"Le grand pédopsychiatre de la deuxième moitié du vingtième siècle Donald Winnicott explique que notre problème d'être humain, c'est de faire le lien entre notre réalité à nous, ce qu'il se passe en nous, et la réalité extérieure, c'est-à-dire le monde. C'est notre grand travail d'être humain. On peut le faire avec des phénomènes et des objets transitionnels. Le premier de ces objets, c'est le doudou. Il est investi par l'enfant et c'est pour ça qu'il est aussi important et qu'on peut le garder toute sa vie. Il est une étape de notre développement ultra-importante, ça explique pourquoi c'est aussi affreux de le perdre, de le jeter ou de l'oublier, même à l'âge adulte".
Conseils aux parents : accompagner l'attachement et le détachement
Selon moi, les parents n'ont pas à intervenir dans cette relation que l'enfant a créée parce qu'il en a besoin pour son développement. Certains enfants sont peu fidèles, d'autres les gardent des années.
Il est important de laisser un enfant avoir un doudou, d'autant en situation de soin, et qu’en tant que professionnel de la petite enfance, nous sommes là pour l'accompagner, le rassurer et le faire évoluer, avec ou sans doudou !
Anne Dumont conseille de proposer plusieurs doudous au bébé et de le laisser choisir celui qu'il préfère. Elle recommande également de toujours avoir un doudou de rechange en cas de perte ou de besoin de lavage. Elle souligne qu'il faut tolérer que le doudou soit sale, qu'il sente mauvais, et parfois même qu'il soit moche !
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Si votre enfant a du mal à se détacher de son doudou, il est important de trouver d'autres occupations qui pourraient l'apaiser, comme des activités créatives ou du théâtre. Il faut l'amener progressivement vers des activités qui vont l'aider à prendre confiance en lui et à pouvoir être capable d'affronter le monde extérieur sans son doudou.
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