Au cœur d'un cirque itinérant, un matin de printemps, une cigogne dépose un cadeau inattendu chez Madame Jumbo, une éléphante. Surprise et émerveillée, elle découvre un éléphanteau aux oreilles disproportionnées, aussitôt baptisé Dumbo par ses pairs moqueurs.

"Dumbo" est bien plus qu'un simple film d'animation ; il s'agit du quatrième des cinq grands classiques fondateurs qui ont façonné l'identité des studios Disney. Ce film, sorti en 1941, est une œuvre d'art qui continue de toucher les cœurs des spectateurs de tous âges.

Genèse d'un chef-d'œuvre

Après les triomphes de "Blanche Neige et les sept nains" (1937), les studios Disney ont connu des difficultés financières avec "Pinocchio" (1940) et "Fantasia" (1940), des films ambitieux mais coûteux, dont la sortie a coïncidé avec le début de la Seconde Guerre mondiale. La production de "Bambi", entamée juste après "Blanche Neige", s'est également enlisée.

C'est dans ce contexte que le studio Disney, exsangue financièrement, s'est lancé dans le projet "Dumbo", avec la volonté de renouer avec le succès tout en réalisant un film moins coûteux. Cette exigence économique n'a pas entamé l'ambition artistique du studio. L'épure narrative et esthétique, ainsi que la personnalité simple du héros, font pleinement partie du projet artistique de "Dumbo".

L'histoire de Dumbo a été initialement écrite par Helen Aberson et illustrée par Harold Perl. Elle fut publiée en 1939 par la société Roll-a-Book sous forme de comic-strip déroulant inséré dans des boites de céréales. Un collaborateur fit connaître l’œuvre à Walt Disney qui en acquiert les droits et confie le scénario à John Grant et Albert Hurter en vue dans un premier temps d’en tirer un court métrage. Les deux auteurs ont d’autres ambitions et sauront titiller la curiosité de Walt Disney en lui délivrant parcimonieusement le scénario, toujours découpé en épisodes à l’issue critique qui incite à vite connaître la suite. L’ensemble de la construction du film fonctionne sur cette logique initiale de comic-strip, chaque séquence constituant un moment isolé en soi dont le seul fil conducteur sera l’envol concret et symbolique de Dumbo.

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Une esthétique inspirée des comic-strips

Les compositions de plan et les cadrages évoquent la simplicité des planches de comic-strip, enrichie des éléments apportés par les artistes de Disney. La grâce délicate domine lors de l’ouverture si naïve où les cigognes déposent leurs progénitures à chacun des animaux du cirque. Les moments chaleureux où bébés tigres, girafes et hippopotames découvrent leurs monde et se pelotonnent pour la première fois auprès de leurs parents enchantent, tout comme nous émeut la détresse de la mère de Dumbo de ne voir rien venir. Un aspect plus cartoonesque est subtilement introduit pour présenter Dumbo avec une cigogne bien moins gracieuse (animée par Art Babitt, maître pour ce genre de caricature) qui amène l'enfant à sa mère avec du retard.

Tout ici repose sur l’émotion, les artistes fuyant les laborieuses études morphologiques qui retardèrent la production de Bambi. L’expressivité du regard de Dumbo, la vulnérabilité dégagée par son allure complexée et sa carrure chétive face aux mastodontes de son espèce le rendent immédiatement attachant. Dans l’idée, on retrouve l’approche de Pinocchio selon laquelle Disney avait éliminé les caractéristiques du pantin pour mettre en avant le petit garçon dans le design de son personnage, et il en va de même ici avec un Dumbo juvénile, muet et à l’attitude fuyante du fait de ses grandes oreilles. Si la mère est conçue sur un même anthropomorphisme bienveillant, les autres éléphantes de la troupe fonctionnent, quant à elles, sur le même modèle comique que le segment La Danse des heures de Fantasia. On retrouve cela lors de la séquence de cirque où elles devront effectuer un périlleux numéro d’équilibriste voué à la catastrophe. Cette disgrâce physique se conjugue à celle morale puisqu’elles ne cesseront de moquer et rejeter Dumbo. Là encore, une idée visuelle simple résume ce rapport douloureux avec ce plan fixe évocateur des pachydermes tournant le dos à la silhouette minuscule de Dumbo pour bien lui signifier sa différence.

Une œuvre statique et poétique

L’épure du film en fait une œuvre plus statique, loin de la furie animée des séquences les plus virtuoses de Pinocchio et Fantasia. Lors des séquences où le train transporte la troupe d’une ville à l’autre, le mouvement fonctionne plus sur la composition de plan, le découpage et la lumière plutôt que sur l’animation en elle-même. Les plans d’ensemble restent relativement figés, la richesse du décor, la saturation des couleurs et le seul mouvement du train dans l’image créant l’énergie de la scène. Pour une même séquence de voyage ferroviaire, mais nocturne cette fois, la contre-plongée et le jeu d’ombres saisissant la locomotive en sortie de tunnel offrent un moment évocateur sans profusion d’effets. La nature de bête de somme des animaux du cirque et une association à l’esclavage rendent tout aussi puissante la scène où le chapiteau est laborieusement mis en place, sous une pluie battante et portée par le thème pesant d'Oliver Wallace.

C’est dans le déploiement flamboyant de cruauté que cette économie de moyens est la plus efficace. Ce sera d’abord la cauchemardesque scène où Dumbo est livré en pâture à des clowns qui le font tomber de plusieurs mètres de hauteur, les visages grimés prenant des contours terrifiants pour notre héros tandis que le cadre du numéro devient un espace étouffant et claustrophobe (le public invisible à l’image mais dont les rires fusent de toute part, les clowns bondissants qui empêchent toute échappatoire). La terreur s’exprime sous un jour moins excessif mais tout aussi terrifiant par la suite avec ces ombres chinoises où les clowns quittent leurs costumes de scène en ricanant bruyamment. Figure muette, brimée et impuissante, Dumbo aura enfin droit à un court moment de réconfort lors de la somptueuse scène de berceuse Mon tout petit (Baby Mine), inoubliable ritournelle qui prend un tour universel pour tous les enfants meurtris venus se réfugier dans les bras de leur mère. Séparé d'elle par les barreaux d’une cage, Dumbo ne peut se blottir contre sa mère que l’on ne filme pas chantant, mais le refrain semble envahir la bande-son et l’espace par la grâce de la mise en scène pour baigner notre héros de cette chaleur maternelle.

L'envol de Dumbo : Un symbole de confiance en soi

L’orgie filmique de la scène des éléphants roses semble presque déplacée après ce moment de grâce et constitue presque un film dans le film. On retrouve de façon très inventive, mais néanmoins simplifiée, les jeux entre les sons et les formes de Fantasia, avec un tourbillon de sonorités jazzy qui introduisent avec une folie certaine les contours toujours plus délirants d’éléphants dansant dans un enchevêtrement éblouissant - la chute dans laquelle les éléphants roses deviennent les nuages du petit matin est une idée visuelle somptueuse. Cela amorce un final plus enjoué, notamment avec la rencontre des corbeaux moqueurs. Ward Kimball dans son animation des corbeaux s’inspire de la gestuelle des Jackson Brothers, un groupe de danseur de claquettes noirs, et plus globalement de la mouvance zoot des années 30 dans le phrasé et les attitudes des volatiles. Ce sera a posteriori la cause d’accusations assez injustifiées de racisme, d’autant que les corbeaux dans un premier temps moqueurs serviront de mentors à Dumbo pour son premier envol.

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La durée réduite (64 minutes, ce qui en fait l’un des Disney les plus courts) pourrait laisser croire à une intrigue expédiée mais cette simplicité de ton amène le triomphe final de Dumbo de façon limpide. L’un des moments les plus éprouvants du film est rejoué en partie pour faire jubiler le spectateur par son détournement heureux où Dumbo altère l’espace, fait disparaître ses adversaires et le toit du chapiteau, manière métaphorique de se délester de ses complexes. Le film sera d’ailleurs la source d’un concept de psychanalyse, « l’effet Dumbo » où un objet auto-persuade le sujet de capacités dont il se croyait incapable, ici avec la plume noire magique aidant à l’envol.

Le film est achevé tout juste quelques jours avant la grande grève syndicale qui agitera le studio et sera l'une des dernières démonstrations de force des artistes pionniers du studio (Art Babitt claquera la porte peu de temps après notamment). Ce découpage en saynètes quasi indépendantes, cette simplicité du trait et du ton font d’ailleurs de Dumbo une sorte d’extension en long métrages des légendaires Silly Symphonies, premiers faits d’armes et terrain d’expérimentations du studio.

Les artistes derrière la magie

Sous l’égide de Ben Sharpsteen et d’Otto Englander, nommés respectivement réalisateur et responsable du scénario, le premier jet de Joe Grant et Dick Huemer est complété par Aurelius Battaglia, Bill Peet, Joe Rinaldi, Webb Smith et George Stallings. Dans le même temps, plusieurs artistes commencent à réfléchir au style graphique du film. Bill Peet, Fini Rudiger, Johnny Walbridge, Jack Miller, Retta Scott, Mel Shaw ou bien encore Mary Blair livrent ainsi de très jolies esquisses montrant le héros mais aussi tout l’univers du cirque. Pour s’aider dans la représentation des différents animaux, tous peuvent compter sur le soutien du dresseur Mel Koontz qui leur permet d’observer les pachydermes, les ours, les singes, les girafes, les zèbres et les fauves du parc Jungleland de Thousand Oaks. Harvey Toombs se charge notamment de l’arrivée des bébés et de quelques plans de la berceuse Mon Tout Petit. Né en février 1909 à Kansas City, il débute sa carrière chez Disney à la fin des années 1930. Au générique de Pinocchio, Fantasia, Bambi, Dumbo, Cendrillon, Alice au Pays des Merveilles, Peter Pan ou bien encore La Belle et le Clochard et La Belle au Bois Dormant, il anime Donald dans plusieurs courts-métrages ainsi que les personnages d’Ange MacBlaireau, de Peter Pan et Wendy, de Lady, Jim et Darling, ainsi que les trois fées. Il quitte finalement Disney à la fin des années 1950 et œuvre sur Les Aventures d’Aladin pour le compte d’UPA. Associé à la production de plusieurs séries télévisées parmi lesquelles Johnny Quest et L’Araignée d’après les aventures de Spider-Man, il décède en mars 1968.

Les chameaux sont en particulier dessinés par Frank Grundeen. Né à New York le 12 février 1911, l’artiste étudie à la National Academy of Design avant de rejoindre les studios Disney au début des années 1930. Il y travaille alors sur Pinocchio, Fantasia, Dumbo et Bambi. Il devient ensuite illustrateur de bandes dessinées pour le compte, entre autres, du Saturday Evening Post et de la revue Western Living. À la fin des années 1960, il revient chez Disney et succède à Al Taliaferro dans la création des aventures imprimées de Donald.

Les ours, les kangourous, les hippopotames et les girafes embarqués dans les wagons du train sont créés par Claude Smith. Né en 1913, l’artiste entre chez Disney en 1934. Associé aux productions de différents cartoons tels que Le Cochon Pratique, Chasseur d’Autographes, La Blanchisserie de Donald, Le Voyage de Mickey ou bien encore Les années 90 et Pluto au Zoo, il planche avec Ward Kimball sur les Vautours de Blanche Neige et les Sept Nains puis enchaîne avec Pinocchio, Fantasia et Dumbo. Sa carrière chez Disney est toutefois interrompue par la grande grève qui touche les studios au printemps 1941. Claude Smith fait alors partie des artistes licenciés. Dans les semaines suivantes, il rejoint les équipes de Tex Avery pour qui il travaille au milieu des années 1940 avant de devenir dessinateur de presse. Signant de son seul prénom, il collabore particulièrement avec Look jusqu’en 1971 et The New Yorker jusqu’en 1976.

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Les animaux secoués lorsque le train s’arrêtent ou bien encore les fauves qui se prélassent sont l’œuvre de Jerry Hathcock. Né à Senath, dans le Missouri, le 3 avril 1911, Robert Gerald (Jerry) Hathcock intègre les studios Disney à la fin des années 1930. Associé à l’animation de quelques cartoons avec Pluto, il donne notamment vie au Prince, au Roi et au Grand-Duc dans Cendrillon, au Capitaine Crochet et aux sbires de Maléfique. Renvoyé au milieu des années 1950 au moment où des coupes sévères sont réalisées au sein des effectifs du département animation, l’artiste poursuit sa carrière chez UPA où il collabore à plusieurs épisodes de Mr. Magoo et du (The) Dick Tracy Show.

Les girafes elles aussi secouées lorsque le train entre en gare sont dessinées pour leur part par Steve Bosustow. Originaire de Victoria, en Colombie-Britannique, où il voit le jour le 6 novembre 1911, il commence sa carrière au début des années 1930 aux côtés d’Ub Iwerks et de Walter Lantz. Il rejoint ensuite Disney en 1934 et planche sur plusieurs films avant de quitter l’entreprise suite à la grande grève du printemps 1941 à laquelle il contribue activement. Il intègre alors la société Hughes Aircraft en tant qu’illustrateur puis fonde en 1943 l’Industrial Film and Poster Service qui donnera naissance aux studios UPA. Parmi ses créations les plus célèbres, figurent notamment Mr. Magoo et Gerald McBoing-Boing. Steve Bosustow disparaît le 4 juillet 1981 à l’âge de soixante-neuf ans.

Les zèbres et les chameaux qui défilent sont animés par Howard Swift. Né le 29 août 1912 en Arkansas, l’artiste est engagé par Disney au milieu des années 1930. Il est ainsi crédité aux génériques de films comme Pinocchio, Donald le Riveur, Fantasia, Dumbo, Leçon de Ski, Pluto Junior et Bambi. Après la grève de 1941, il quitte les studios et travaille pour plusieurs concurrents, notamment Hanna-Barbera pour qui il collabore à la production de Scooby-Doo et Les Schtroumpfs.

Le gorille et l’hippopotame tirant l’orgue sont créés par Van Kaufman. Né en Géorgie le 24 décembre 1918, il planche notamment sur Pinocchio, Le Camarade de Pluto et Dumbo. Après son passage chez Disney, il sert comme directeur artistique pour différentes compagnies de publicité. Avec son ami et collègue Art Fitzpatrick, il supervise en particulier les campagnes publicitaires de Pontiac entre 1959 et 1972.

Les animaux de la ménagerie sont dessinés par John McManus. Né le 5 février 1895, il se lance dans le métier dès les années 1920 en tant que réalisateur de la série Burr’s Novelty Review. Pour Disney, il travaille sur plusieurs projets comme Carnaval des Gâteaux, Le Vieux Moulin, Blanche Neige et les Sept Nains, Pinocchio, Fantasia, Le Dragon Récalcitrant, Bambi, Saludos Amigos, Victory Through Air Power, Les Trois Caballeros et La Boîte à Musique.

Bob Youngquist se charge des zèbres et des girafes durant la chanson Mon Tout Petit. Né le 22 août 1905 à Rockford, dans l’Illinois, il intègre les studios Disney à la fin des années 1930. Au travail sur plusieurs courts-métrages de Pluto et de Donald, il participe à l’animation de Pinocchio, Fantasia, Dumbo, Bambi, Coquin de Printemps, Le Crapaud et le Maître d’École, Les 101 Dalmatiens, mais n’obtient son nom au générique que de rares fois, notamment au début de La Belle au Bois Dormant. Il se retire au milieu des années 1960 après la sortie de Freewayphobia or The Art of Driving Super Highway et Goofy’s Freeway Troubles.

Enfin, l’unique plan des autruches est créé par Hazel Sewell. Originaire de Spalding, dans l’Idaho, l’artiste est la sœur de Lillian Bounds et, de fait, la belle-sœur de Walt Disney. Mariée en secondes noces à Bill Cottrell, l’un des caméramans des studios bientôt promu directeur et producteur, Sewell participe à la production de la série de cartoons avec Oswald puis à la naissance de Mickey Mouse. Officiant en tant qu’encreuse et peintre, elle prend bientôt la tête du département. Autorisée à animer quelques plans, elle participe à l’expédition d’El Grupo en Amérique latine. Délaissant l’activité des studios au début des années 1940, Hazel Sewell disparaît en 1975.

Un héritage durable

"Dumbo" est un film qui a marqué l'histoire de l'animation. Sa simplicité, son émotion et son message universel en font une œuvre intemporelle qui continue de toucher les cœurs des spectateurs de tous âges.

Ce film est d’ailleurs la source d’un concept de psychanalyse, « l’effet Dumbo » où un objet auto-persuade le sujet de capacités dont il se croyait incapable, ici avec la plume noire magique aidant à l’envol.

Dumbo, dont les aventures ont fait pleurer et sourire des générations de spectateurs, a fait son grand retour dans les salles obscures dans une nouvelle adaptation réalisée par Tim Burton. Cette nouvelle version témoigne de la popularité et de l'impact durable de l'histoire de Dumbo.

La musique et les chansons de "Dumbo"

La musique joue un rôle essentiel dans "Dumbo", contribuant à l'atmosphère émotionnelle du film. La berceuse "Mon tout petit" (Baby Mine) est l'un des moments les plus poignants du film, exprimant l'amour maternel inconditionnel.

"Dumbo" et les autres classiques Disney

Il est intéressant de noter que certains animaux créés durant la production de Dumbo ont parfois été repris pour d’autres sujets.

De plus, Lady and the Tramp/La Belle et le Clochard s'inscrit dans les films DISNEY "mignons", déchargés en action pour la plus grande partie de leur ossature. Ce nouveau film de 1955 pose également un décor plus domestique et moins féerique que Cendrillon, il met en scène moins des humains que des animaux.

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