En France, le terme « russité » est fréquemment utilisé dans l'analyse d'œuvres littéraires russes ou liées à la Russie. Traduction de русскость, il a remplacé l'expression « âme russe », jugée trop cliché. La russité, rarement définie, est censée désigner une authenticité, une exception culturelle, un caractère national diffus ou une atmosphère mélancolique représentative de la Russie. C'est un terme imprécis mais maniable, qui jouit d'une reconnaissance scientifique en France depuis les années 1980. Il est intéressant d'interroger ses origines et sa fonction, car il renvoie au XIXe siècle et se nourrit de sources fictionnelles, masquant ainsi les questions scientifiques à poser aux textes littéraires. En France, il répond au besoin de saisir un monde russe longtemps ignoré et perçu comme différent de l'Europe.
Mystère russe et perception à travers l'histoire
L'invention de la « russité indicible » ne date pas de l'époque postcommuniste ni des mouvements slavophiles du XIXe siècle. Pendant des siècles, le regard extérieur a créé un mystère russe en Europe, où l'on observait un empire des tsars incompris et effrayant. Cette angoisse était liée à l'immensité du territoire russe, peu connu et situé quelque part en Asie, ainsi qu'à la mémoire des hordes barbares venues de cet espace. La Russie était perçue comme la fin de l'Europe et le début de l'Asie, un peuple charnière entre l'Orient et l'Occident. Les Russes étaient chrétiens mais orthodoxes, ce qui suscitait un flou anxiogène et un besoin de les décrire et de les classifier.
Pendant longtemps, la théorie des climats, héritée de l'Antiquité, servait de schéma de perception, établissant un lien entre l'aspect du pays et ses habitants. Au XVIIIe siècle, Montesquieu affirmait qu'il fallait « écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment ». Un tableau des peuples d'Europe de la même époque attribuait au Moscovite une place peu flatteuse, le présentant comme un homme primitif, méchant, sans esprit et traître, amateur de bastonnade, vêtu de fourrures dans un pays de glace, passant son temps à dormir et mourant dans la neige.
Ce jugement dépréciatif établissait une frontière entre la Russie et le reste de l'Europe, fondée sur des données géographiques et religieuses. Les Russes étaient dépeints comme des êtres sauvages ou représentés sous des traits animaliers. Gustave Doré imaginait même que le premier Russe descendait des amours d'un ours et d'une marsouine.
Évolution de la perception au XIXe siècle
Au XIXe siècle, les échanges entre l'Europe occidentale et la Russie s'intensifient, et la perception de la Russie et de ses habitants depuis la France tend à se nuancer. Elle s'enrichit de faits historiques et divers, ainsi que d'un discours racial qui met en avant l'élément « slave » et s'inspire des penseurs russes. Bien que l'Empire russe ne se fonde pas sur une conception raciste, l'établissement de l'anthropologie en tant que science y est précoce, soutenu par un État intéressé par la définition de la communauté slave. La question de l'origine, scandinave ou slave, du peuple russe a également été débattue.
Lire aussi: Signification de la Berceuse
La notion d'une « race slave » abonde dans les textes du XIXe siècle, y compris en France, où elle est valorisée après la guerre de 1870. Le roman de Jules Verne, Un drame en Livonie, présente les habitants russes de Riga comme des Slaves sympathiques luttant contre « l'élément germanique ». Le discours factuel du XIXe siècle est embarrassé pour décrire les Slaves, l'une des « races invisibles » d'Europe, et recourt à des critères culturels, la langue, le territoire et la religion commune. Cette conception commet une « confusion entre la notion purement biologique de race et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines ».
La conception de l'identité nationale en Russie ne passe pas uniquement par la notion de race et reprend des idées antérieures au XIXe siècle, comme le mythe de la troisième Rome. Les historiens situent au XIXe siècle la naissance d'une recherche explicite de la culture et de l'identité russe en Russie même. Les auteurs français se soucient peu du schéma de catégorisation tant que les résultats confirment le caractère « russe » tel que les textes l'ont toujours décrit. Au XIXe siècle, ce résultat repose surtout sur la religion commune : russité = orthodoxie. Eugène-Melchior de Vogüé faisait même le lien entre race et religion, affirmant que « la race slave n'a pas dit encore son grand mot dans l'histoire, et le grand mot que dit une race est toujours un mot religieux ».
Les philosophes et écrivains français ne perçoivent pas les nuances de la Russie du XIXe siècle, mais les idées majeures se frayent un chemin en France. On retrouve l'opposition entre un Occident malade et un monde slave jeune et fraternel, plus intuitif. La sobornost’ est représentée comme une religiosité innée, tandis que l'aristocratie russe, qui copie les mœurs occidentales, est vouée à l'échec. L'idéalisation de la vie paysanne en commun, le mir, et l'idée d'un renouveau par la violence se retrouvent dans certains textes français.
Berceuses russes : un écho de la "russité" ?
Dans ce contexte de construction et de perception de la "russité", les berceuses russes pourraient être envisagées comme un reflet de cette identité culturelle. Elles pourraient véhiculer des valeurs, des croyances et des émotions propres à la "russité", tout en remplissant leur fonction première d'apaisement et d'endormissement des enfants.
Berceuses et identité circumpolaire
Il est intéressant de noter que chez les peuples autochtones circumpolaires, en Eurasie comme en Amérique et au Groenland, des pratiques similaires consistent à attribuer aux nouveau-nés et aux enfants des chants individuels. Ces chants sont utilisés comme berceuses, mais aussi pour consoler, motiver, protéger, consolider l'identité individuelle, susciter la joie, la fierté ou l'embarras, développer l'attachement ou exprimer l'amour et l'attention. Ces similarités entre les traditions de peuples finno-ougriens, samoyèdes, paléoasiatiques et Inuit suggèrent une diffusion par migrations à partir d'un foyer sibérien ou par échanges culturels continus entre populations circumpolaires.
Lire aussi: Un chef-d'œuvre de tendresse
Berceuses : universalité et spécificités culturelles
La berceuse est souvent présentée comme une expression universelle de tendresse et d'affection envers les nouveau-nés. Cependant, certains ethnographes ont été surpris par l'absence de ce genre dans certaines régions d'Europe, de Polynésie et d'Amérique. Dans l'aire circumpolaire, on trouve une pratique homogène consistant à attribuer aux nouveau-nés et jeunes enfants des mélodies personnelles. Chez certaines communautés, ces mélodies servent à calmer et endormir les enfants, mais elles ont aussi d'autres fonctions, comme l'expression de l'amour parental, les jeux, la consolidation de l'identité individuelle et la prédiction de l'avenir.
Exemples de traditions circumpolaires
- Sámi : Les Sámi attribuent aux enfants un « yoik d’enfant » (mánáluohti ou dovdna), une mélodie temporaire simple et courte, chantée avec tendresse. Ce dovdna peut être utilisé comme une berceuse personnalisée, contribuant à consolider le sentiment d'identité individuelle et à transmettre certaines qualités à l'enfant.
- Nenets : Les Nenets disposent de berceuses proprement dites et de chants personnalisés appelés nyukubts, composés par la mère ou la grand-mère. Ces mélodies simples prédisent l'avenir de l'enfant et sont chantées pour lui souhaiter la bienvenue ou bonne chance.
- Nganassan : Les Nganassan ont recours à des chants appelés njuo bəly, ayant également fait office de protection magique. Un nouveau chant est assigné à l'enfant lorsqu'il devient adulte, et celui-ci évolue avec le temps, reflétant la longueur de sa vie.
- Yukaghir : Les Yukaghir appellent shiishii les chants personnels enfantins, considérés comme une troisième forme de nom pour le jeune individu.
- Chukchi : Les Chukchi pratiquent un type de chants personnels enfantins appelés chakchechang, servant principalement de berceuses. Ces mélodies préfigurent celles que reçoivent les individus à l’âge adulte et sont destinées à influencer l’avenir des enfants ou à exprimer les souhaits des parents.
- Yup’ik : Les communautés Yup’ik d’Alaska appellent inqum les chants personnels d’enfants, comportant des textes compris uniquement par les membres de la famille proche. L’inqum d’un enfant mentionne généralement son surnom, ses traits physiques ou psychologiques, ou des événements de sa vie.
- Iñupiat : Les Iñupiat ont une pratique moins musicalisée, le nuniaq, une allitération rythmée de mots et de syllabes sans signification servant à articuler la relation de parenté entre l’interprète et l’enfant et à établir une connexion émotionnelle.
- Inuit (Canada) : Les Inuit composent un aqausiq pour leur propre enfant, un neveu ou une nièce, des petits-enfants, un frère, une sœur ou un cousin plus jeune, ou encore des enfants d’amis. L’aqausiq décrit le caractère de l’enfant et la relation singulière qu’il entretient avec l’interprète, sur un ton affectueux.
Berceuses russes : entre douceur et inquiétude
Comme le souligne Khadija al-Mohammad, les berceuses font écho à l’histoire de leurs interprètes. Les siennes sont devenues des chansons sur la guerre. Les berceuses endorment les bébés depuis la nuit des temps, franchissent les frontières et témoignent des générations passées. Elles révèlent nos peurs, nos espoirs et nos prières.
Il est intéressant de constater que, bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont souvent sombres. La berceuse russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, un petit loup gris l’emportera dans le bois. Cette dimension de mise en garde est commune à toutes les cultures, avec des bêtes effrayantes qui guettent les enfants qui résistent au sommeil.
Caractéristiques musicales des berceuses
La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, sans accompagnement instrumental. Son mouvement est régulier, son rythme simple et exprimé dans une tessiture plutôt grave. Une mélodie descendante favorise la détente. Les tonalités sont essentiellement mineures, signe de repos, de mélancolie, voire de tristesse.
Berceuses et transmission culturelle
Les berceuses sont un vecteur de transmission culturelle, de valeurs et de croyances. Elles sont souvent transmises oralement de mère en fille, et permettent aux femmes d'exprimer leurs peines, leurs angoisses, leurs attentes, leurs espoirs et de se rassurer. Dans les berceuses orientales, on trouve des marques d'attachement telles que : "mon coeur, ma vie, mon foie, la lumière de mes yeux, mon souffle".
Lire aussi: "La Berceuse du Petit Diable": un conte musical
Dans les berceuses villageoises, les cadeaux promis à la fille sont du linge, des vêtements, une bonne dot, voire une robe de mariée. Sa vie future lui est décrite, avec le travail de la maison et des enfants.
Pendant les persécutions, les berceuses juives exprimaient le danger et la nécessité pour l'enfant de se taire sous peine d'être découvert. La Chanson de Ponar évoque l'assassinat de 70 000 juifs du ghetto de Vilnius.
Certaines berceuses évoquent des êtres méchants, effroyables comme le croquemitaine ou le Babaou. La berceuse du poète russe Mikhaïl Lermontov met en scène un « méchant tchétchène » qui aiguise son couteau.
tags: #berceuse #russe #histoire #et #origine
