L'expression anglo-saxonne "feel good", initialement utilisée pour le cinéma, s'est répandue au cours des dix dernières années pour décrire les romans. Propre au registre des émotions, elle caractérise les objets culturels mainstream qui arborent une simplicité d'expression parfois clichée. Elle renvoie également à une facilité de consommation et convoque un sentiment d'éveil au bonheur et de positive attitude. Dans le contexte des comédies musicales, Olivier Drouin l'utilise dans son article de référence « Comédies musicales, une machine très rentable », sur Capital.fr. La production du jukebox Starmusical en fait même son sous-titre promotionnel (« le spectacle feel good »).
Si l'anglicisme est synonyme de simplicité, de facilité voire de mièvrerie, il semble peu probable que les productions de comédies françaises l'utilisent en ce sens. La comédie musicale en revivifie plutôt le sens et déplace la notion de l'esthétique à l'usage. Tous les domaines de création (librettistique, musicale, chorégraphique, dramaturgique, audio-visuelle, médiatique…) que les spectacles concentrent doivent être aptes à provoquer une forme d'exaltation et cherchent à faire ressentir une émotion double, entre fascination et gaieté.
La Standardisation et la Renaissance des Scènes Clés
La reprise des tubes des hyperspectacles de comédie musicale à la française suscite une standardisation du show qui perpétue la légende des spectacles et en conforte la popularité. Les tubes convoquent également des motifs et des références qui assurent un double mythe : celui des personnages et de l'argument dramatique plébiscités dans la diégèse et portés par les chansons, et celui du spectacle lui-même devenu légendaire. Quand on réécoute les grands airs interprétés parfois par les artistes qui les ont créés sur l'album et sur scène, et qui ont fait le succès de ces œuvres désormais patrimoniales, on assiste à la renaissance des scènes clés de l'œuvre comme des stars du rôle. Stylisée comme une « paradisiaque utopie », la scène devient un espace onirique dans lequel les attentes et les rêves du spectateur peuvent se voir concrétisés. Le spectateur se confronte à un imaginaire culturel connu (qui participe de son « inthymité ») s'assurant par là d'un plaisir de compréhension immédiate de cette « féérie populaire » qui cherche à « en mettre plein - au sens de quantité - la vue ».
L'Économie Affective et la Marchandisation des Émotions
L'esthétique de la comédie musicale repose sur une économie affective, propre aux stratégies marketing du divertissement, tenant d'abord à l'implication du spectateur (c'est ce qu'on peut appeler le « self fashioning », c'est-à-dire la réalisation de soi par l'expérience émotionnelle), mais aussi à la marchandisation spectaculaire des émotions. Lawrence M. Zbikowski a démontré que la standardisation (qu'elle soit textuelle, visuelle et musicale dans le cadre de la comédie musicale) permet d'activer la mémoire neurologique des émotions liées aux expériences joyeuses connues dès l'enfance. Cette familiarité et cette standardisation engagent une véritable dissociation entre le propos d'une chanson et sa portée ou son efficacité sur les émotions du spectateur : les chansons de comédie musicale doivent provoquer une forme d'exaltation, y compris celles dont le contenu est à identifier comme triste, sans que le spectateur se sente triste.
Objectivées et standardisées sur scène, donc simplifiées, les chansons engagent une pratique autoréflexive du spectateur, véritable « consommateur en tant qu'acteur émotionnel » comme le signalent Eva Illouz et Yaara Benger Alaluf. Les figures scéniques sont genrées, mais les émotions chantées sont universelles, et jouent pour la fluidité des passions : les chevaliers de Merlin, le spectacle musical, de La Légende du Roi Arthur ou même Les trois Mousquetaires, sont par exemples des figures sensibilisées par le chant. Leurs tubes, qui se fondent sur une « politique de la voix émue » du chanteur, opèrent une communication émotionnelle avec le public, en prônant l'intégration des problématiques individuelles dans une sorte d'égalitarisme « démocratique ». Tous les grands spectacles de comédie musicale développent ainsi les grandes caractéristiques de la psychologie positive (résilience, empathie, convivialité…) à partir des motifs de l'argument dramatique (héroïsme vertueux, éthique chevaleresque, obstacles à surmonter, courtoisie…) que les productions font fusionner avec les problématiques contemporaines du spectateur.
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La Sensualisation du Corps et la Fête Collective
À l'ère des réseaux, les communautés de fans, le star system et les personnages des fictions musicales dialoguent et fusionnent. Le dramatique se situe dans les effets médiatiques ; l'esthétique dépasse l'artistique ; et le spectacle devient de l'Entertainment émotionnel de masse. Derrière l'hyperspectacle apparaît en gloire une figure populaire et humaine qui a été longuement médiatisée, qu'elle est reconnue et révérée au-delà de son rôle, mais qu'elle devient un personnage en tant que tel obéissant à des codes scéniques. La vedette doit sensualiser son corps. Le public a soif de chaleur humaine et sous l'impulsion de la production qui choisit d'afficher le chanteur avec des attributs esthétiques liés à la sensibilité charnelle, le fan construit son idole. Dans Mozart l'opéra-rock, Dracula ou La Légende du Roi Arthur, c'est l'androgynie du corps masculin, partiellement dénudé, au visage fardé, qui le rend sensuel. Plus globalement, des spectacles musicaux font du feel good leur marque de fabrique et communiquent sur ce registre que les productions considèrent comme synonyme de fête collective et de convivialité partagée autour des tubes des spectacles de comédie musicale des années 2000-2015 (Starmusical ; Les Comédies musicales, le grand show).
Il faut y voir, dans la verve des concerts revivals des années 60-70 et 80 (comme Âge tendre et tête de bois ou Stars 80…), le prolongement d'un souvenir et d'une émotion portée par les chansons stars des spectacles. Les books musicaux et les Juke box musicaux usent ainsi d'une stratégie commerciale de la reprise et du réarrangement des tubes tout en proposant un enjeu dramaturgique. Le feel good fonctionne quand on ambiance un public, mais également quand on lui raconte une histoire et qu'à l'instar d'un enfant, on le fait rêver. Le synopsis de Je m'voyais déjà fonctionne ainsi : comme Charles Aznavour à ses débuts, six jeunes chanteurs refusés des castings de comédie musicale décident de se battre pour percer dans le monde du spectacle. Ils s'entourent d'une chanteuse oubliée (Diane Tell) et revivifient le répertoire aznavourien en se réappropriant un modèle pour construire leur propre comédie musicale. Le spectacle Salut les copains ! ou Les années Twist prennent pour espace-temps la France des années 60, tout en inventant des personnages contemporains au public. Si le cadre socio-esthétique des années 60 est conservé, l'invention de figures nouvelles permet d'offrir aux titres un nouvel usage et un nouvel arrangement à ces chansons. Le book et le Juke box offrent ainsi une ambiance positive : Y'a d'la joie… et de l'amour écrit à partir des titres célèbres de Charles Trenet en 1997 débute par le tube « Je chante » et se montre ainsi performatif dans l'usage festif qui est fait de la chanson. « Que la fête soit belle et qu'elle ne s'arrête jamais ! ». C'est le slogan que pourraient arborer nombre de spectacles de comédie musicale.
L'Expression Collective et la Simplification du Rapport à la Chanson
Qu'elles soient de comédie musicale ou non, les chansons feel good ambiancent l'auditeur et invitent à s'ouvrir à une fête collective dans le rapport entre la scène et la salle, ou de manière plus ténue, à l'écoute entre le chanteur et l'auditeur à qui il s'adresse. Dans le documentaire d'Eléna Mannes, « L'instinct de la musique » diffusé sur Arte le 11 octobre 2009, la musique populaire est présentée comme un art de l'émotion collective qui permet de « rassembler, dans un même élan, d'immenses foules vibrant en un seul corps ». C'est justement ce que permet le feel good : la standardisation des airs de comédie musicale, connus et reconnus de tous, mais également la facilité des constructions syntaxiques simplifient le rapport de l'auditeur à la chanson et au spectacle. Les textes sont marqués par la simplicité de l'expression, assurant la lisibilité et l'audibilité du propos, et par sa brièveté. Ils permettent la mémorisation des tubes tout en laissant une place de choix au rythme et à la musicalité pour faire vibrer le public dans un même élan collectif.
Ces chansons « à mémorisation mécanique » reposent sur des titres fondés sur des monosyllabes (« Ho hé » dans Les trois Mousquetaires ; « Terre » dans Adam et Ève, la Seconde chance). Leur texte témoigne d'anaphores (« Ça marche […] Ça roule […] Ça tourne » dans Le Roi Soleil, ou d'antépiphores (le verbe « j'en ai l'habitude » dans « Rêver j'en ai l'habitude » de Molière, le spectacle musical). Dans Autant en emporte le vent, la chanson « Tous les hommes » utilise l'anaphore et la tautologie (« Tous les Hommes / Tous les Hommes / Nous ne sommes / Que des Hommes ») qui permet de valoriser la circularité et la répétition rythmique. Nombre de titres de comédie musicale procèdent d'un patron rythmique initial sur lequel le texte doit s'imprimer. Ainsi, l'usage d'expressions clichées, si figées soient-elles, permet une confirmation de la structure mécanique musicale. Cette stratégie d'écriture, par le biais de la mémorisation des structures syntaxiques, vise à intégrer le public dans un corps rythmique et collectif. Olivier Cathus signale d'ailleurs que « le rythme est une construction sociale de la réalité dans la mesure où il permet à un ensemble d'individus de se synchroniser ».
L'Ambiance et les Effets de Rythme
L'ambiançage passe donc par des effets de rythme. Les productions commerciales d'hyperspectacles usent et abusent « des rythmes urbains et des sons électros ». Robin des Bois et Les trois Mousquetaires offrent au public des rythmes que l'on pourrait qualifier de techno. Le groupe NRJ a d'ailleurs sa part dans la production de spectacles à l'image des Trois Mousquetaires : « L'innovation, l'audace, la modernité » sont des mots d'ordre et des choix esthétiques véhiculés par le groupe, ce qui explique l'ambiance musicale régnant dans ces types de production. Le Roi Soleil avait déjà instauré dans les partitions de l'acte II un morceau de beat box, tandis que la chanson « Ça Marche », dans l'acte I, se voit segmentée d'un court moment de break danse fondé sur une composition de bruitages. Le corps du performer est celui d'un ambianceur qui emmène le public dans un rythme cathartique. Encore une fois, il trouve sa raison d'être dans le contact établi avec le public. Avec « On se moque », titre de Molière qui campe le mariage antidogmatique de Jean-Baptiste et d'Armande et qui célèbre la liberté d'aimer, c'est sur la rythmique tenant d'un zouk (quoique modernisé) que le spectateur est convié à la fête qui se joue sur le plateau. Le spectateur est par conséquent intégré à la fois dans la pratique spectaculaire et dans la référence à sa propre pratique culturelle.
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Le Brisement du Quatrième Mur et l'Émotion en Live
Myriam la sœur de Moïse dans Les Dix Commandements entonne la chanson « L.I.B.R.E » au moment de la libération du peuple juif du joug des Égyptiens. Écrite sous forme de slogan, cette chanson de liesse possède un aspect ludique, dont l'exultation est contagieuse : la mise en scène de Kamel Ouali joue sur une ouverture du décor, un éclairage plein feu sur le public, et surtout une sortie des comédiens et danseurs dans le public, brisant ainsi le quatrième mur et emmenant la salle dans une sorte de délire collectif. Le breakdance ajoute à la performance et à la libération des corps. Olivier Cathus le signale : « une musique populaire n'existera et ne s'exprimera pleinement que dans un contexte particulier, celui du rassemblement et de la communion, live and direct » où se crée cette capacité de fusion d'un tout collectif notamment en fin de spectacle.
À l'issue du combat initial avec d'Artagnan, les Mousquetaires se rallient par leur devise « Un pour Tous et Tous pour Un ». Le public acclame la devise reconnue, passant de la mention littéraire à l'usage contextualisé en scène. Le groupe fait ensuite face au public, sur le proscenium, et se lance dans une marche au rythme soutenu, incitant le public à frapper des pieds, des mains, et à jouer avec eux. Les finales de comédie musicale embarquent la salle sur un rythme euphorique au lieu de conclure le drame sur un point d'orgue tragique dans Le Rouge et le noir, la chanson « Évitez les roses » témoigne de la séparation de Julien Sorel et Madame de Rênal sur un rythme pop soutenu et dans une profusion de lumières colorées qui invitent le spectateur à frapper dans les mains. La chanson relève davantage d'une volonté d'ambiancer la salle sur un rythme euphorique que de conclure le drame sur un point d'orgue dysphorique.
La « sentence » que subissent les chanteurs leur « ouvre le ciel » plutôt qu'elle les achève. Elles sont des temps d'émergence de la lumière et de fusion collective à laquelle le spectateur est invité physiquement et émotionnellement (invitation à venir chanter dans la fosse et célébrer les stars en scène). Le spectateur est alors invité à descendre dans la fosse d'orchestre pour entrer en contact avec les personnages, dans un élan sensible et optimiste qui favorise la starisation. Sur le plan dramaturgique, il s'agit de véhiculer à ce moment-là le topos du happy end. C'est ici l'émotion en live qui compte. Le spectateur doit passer un bon moment et en avoir pour son argent. La dramatisation de la salle est nécessaire par de multiples expériences kinesthésiques. Sans devenir un karaoké géant, le spectacle de comédie musicale à la française fait chanter le public. Les Américains nomment ce genre le « Sing Along Show », et quelques productions récentes - notamment chez Disney - ont montré tout l'intérêt que le public pouvait y porter : dans le spectacle consacré à la Reine de Neiges (Frozen, 2019), le public est amené à chanter avec les personnages en suivant les paroles des chansons sur des écrans géants. Natacha Campana et Thierry Gondet, quant à eux, ont souhaité utiliser cette technique en l'associant au cinéma. Ce que l'on dénomme désormais « l'écran pop » permet au spectateur dans une salle de cinéma de jouer, chanter et danser ce qui est projeté à l'écran, comme s'il devenait l'acteur même du film qu'il visionne. En 2018, au Grand Rex notamment, le film Les Demoiselles de Rochefort a été projeté, avec les paroles sur l'écran.
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