Introduction
La berceuse landaise, au-delà de sa fonction première d'endormir les enfants, représente un vecteur puissant de transmission culturelle et linguistique. Elle incarne un lien intergénérationnel fort, un héritage précieux qui traverse le temps et les frontières, même lorsque la langue elle-même est en perte de vitesse. Cet article explore la richesse et la signification de ces chants traditionnels, en s'appuyant sur des recherches et des témoignages recueillis dans le Sud-Ouest de la France et au-delà.
La Chanson comme Outil de Transmission Linguistique et Culturelle
La chanson, et en particulier la berceuse, joue un rôle fondamental dans l'acquisition et la transmission d'une langue, d'une culture et d'une identité. La pratique de la chanson favorise l'acquisition de la musicalité de la langue. Elle permet d'identifier les composantes sonores du langage. La syllabisation et les rimes indiquent le rythme interne de la phrase et aide l'enfant à restituer la courbe mélodique d'une phrase. Le découpage des chansons (refrain/ couplets,..) permet d'appréhender les structures d'un texte et en favorise la compréhension. La chanson raconte des histoires, des sentiments, et autorise l'enfant à exprimer ses émotions. La chanson favorise l'acquisition de vocabulaire, la mélodie quant à elle est une aide à la mémorisation de mots nouveaux, de tournures de phrases ou encore d'expressions. En résumé, la chanson est une manière ludique de découvrir, comprendre et pratiquer une langue. Dire, redire et comprendre va permettre aux élèves d'appréhender, d'être sensibilisés à une, à des langues.
Dans le cadre de la transmission familiale de chants, les bénéfices sont tout aussi intéressants et C. Dodane dans un article de 2012 a montré l’importance de la prosodie dans l’apprentissage de la langue, en précisant qu’on apprend la langue par contour intonatif. On considère qu’il y a une préséance du sonore sur le visuel car dans le ventre de leur mère les bébés perçoivent déjà les sons, les voix et les battements du cœur de leur mère. Ce bain mélodique joue un rôle central dans la communication mère enfant (Trehub 2003) En 2001 M.F. Castarède, p. 8 précise : « Il y a donc, dès la période fœtale, une excellente transmission du chant et de la musique. La dimension affective de la transmission du chant dans l’enfance y compris dans la toute petite enfance est déterminante.
La chanson permet l’exposition à la langue puis l’imprégnation lorsqu’elle est répétée, et à terme, elle va favoriser la mémorisation (du lexique, des structures verbales, etc.). Elle participe également à l’acquisition de la phonologie et de la prosodie, et permet d’accéder à la culture. Elle est une production culturelle qui rend compte d’une culture et de ses représentations.
La Berceuse : Un Moment Privilégié de Transmission
Dans le cas de la transmission de la mère à l’enfant, le lien maternel va renforcer l’exposition à la langue et la berceuse, par le caractère quotidien au moment de l’endormissement ou des endormissements, va être tout à la fois un moment affectif privilégié et un moment privilégié d’exposition à la langue. Altman de Litvan (2008) souligne que « dès le commencement de la vie, lorsque, pour diverses raisons, les bébés pleurent, les mères se mettent à les bercer, à fredonner des chansons ou des berceuses, connues ou inventées par elles. Elle ajoute que « La chanson et le jeu musical médiatisent le lien de l’enfant à la mère et aux personnes qui s’occupent de lui » p. 30. Elle montre aussi que les paroles de berceuse vont allier le lien personnel et le lien culturel, car les berceuses sont l’expression culturelle du groupe d’appartenance : les mythes, les histoires, le merveilleux propre à chaque culture est ainsi susurré au bébé dès sa naissance.
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Transmission Intergénérationnelle et Identité Culturelle
Dans le cas des langues minoritaires cette transmission y compris lorsque la langue n’est plus pratiquée va intervenir très fréquemment et nous en avons de nombreux exemples : Cette transmission d’un répertoire composé de berceuses et de chansons pourrait transcender les diverses classes sociales, même si l’on constate une stratification des goûts musicaux selon P. Coulangeon (2020). Aujourd’hui une transmission intergénérationnelle pourrait être impactée comme la formation des goûts musicaux par trois phénomènes, : la massification la numérisation et la globalisation avec un résultat inattendu. p.11 L’entrée de l’économie des biens symboliques dans l’ère de la numérisation produit quant à elle des effets partiellement contre-intuitifs. Alors qu’elle pouvait apparaître à ses pionniers comme l’augure d’une extension des opportunités d’accès à des biens culturels diversifiés par la multiplication des canaux de diffusion, elle s’avère surtout porteuse d’effets de renforcement des préférences qui accentuent la segmentation sociale des goûts, des habitudes culturelles et des opinions, tant en termes de classe que de genre, de génération, d’identité nationale ou régionale, d’appartenance ethnique, communautaire ou spirituelle. Malgré ces phénomènes, des effets de renforcement des goûts musicaux et pourraient ne pas remettre en cause la transmission de berceuses et chansons liées à l’identité linguistique et culturelle. J.J. Casteret (2010) précise que la musique et le chant sont l’un des moyens par lesquels un groupe culturel construit son identité et que cette culture est absorbée dès le plus jeune âge et il la conçoit « comme une projection sonore du territoire ». À ce titre, « Elle peut projeter la nostalgie d’un âge d’or passe qui vit la gloire du groupe comme l’espoir d’un avenir merveilleux, et permet de jeter des passerelles entre ces temps imaginaires ».
La transmission de la chanson dans des langues cultures minoritaires peut jouer un rôle important dans la transmission du sentiment identitaire d’une part parce culturellement musicalement et linguistiquement, elle participe à l’identité mais également parce que lorsque celui qui veut transmettre se trouve dans une situation d’une certaine insécurité linguistique le support de la chanson facilite l’apprentissage et la mémorisation. C’est ce que montrent les nombreux témoignages recueillis en Bretagne et présentés dans la thèse de Katell Chantreau. Des mères y expliquent qu’elles ont rencontré des difficultés importantes et qu’elles ont dû limiter l’usage du breton avec leur enfant nouveau-né, en raison de difficultés linguistiques, mais qu’elles ont pu chanter en breton. L’une d’entre elle déclare : « Je manque beaucoup de vocabulaire pour parler aux bébés.
Dans cette même thèse Katell Chantreau donne aussi l’exemple du Pays basque où des ressources sont mises à disposition à destination des parents avec un kit naissance comportant un CD de chansons et un livre jeunesse en basque. De plus, la chanson représente une des ressources les plus facilement disponible et accessible à tous les parents locuteurs, semi-. ou non locuteurs. Elle permet également à l’occasion de la transmission d’enrichir la connaissance de la langue y compris pour celui qui la transmet. Extrait d’entretien n° 54 (P1)PF1. on va plus souvent à la médiathèque mais elles ont des petits elles ont un livre avec euh des petites chansons euh / avec Se canta euh Carnaval es arribat euh fin euh toutes les chansons un peu voilà / qu’elles aiment bien écouter euh mon père leur leur a euh leur a acheté des livres en occitan qu’il leur lit puisque lui il parle / le patois euh (…)G. quand vous dites le patois c’est c’est-à-dire ?PF1.
Enquête sur la Transmission des Chansons dans le Sud-Ouest de la France
Nous avons cherché à savoir si la chanson était un vecteur de transmission de la langue et de la culture d’origine y compris lorsque la transmission de la langue elle-même ne s’était pas faite. Nous avons donc envoyé un questionnaire de 18 questions à des personnes vivant dans le sud-ouest de la France. Les questions concernaient la connaissance de l’enquêté (âge, sexe, âge formation, lieu de naissance, puis langues des parents, des grands parents, transmission de chansons / instruments de musique et transmission à des descendants). Nous avons ensuite complété notre étude en menant 7 entretiens semi-guidés. Nous avons obtenu une centaine de réponses au questionnaire toutefois il est nécessaire de préciser que l’échantillonnage n’est pas représentatif de la population. En effet, ont répondu 69,9 % de femmes 30, 1 % d’hommes. 27 personnes âgées de 20 à 29 ans, 23 personnes de 30 à 44, 27 personnes de 45 à 59 ans, 10 de 60 à 70, et 13 de plus de 70. 22 enquêtés avaient des parents bilingues en français et espagnol, français et italien, français et portugais, français et allemand, français et sénégalais, en français basque 4, et français et occitan 12. Les grands parents pour 45 % des enquêtés parlaient d’autres langues que le français, telles que le lituanien, l’espagnol, l’italien, le basque, l’occitan, etc., qui ne se sont pas transmises car les parents des enquêtés ne les parlaient pas. 20 % des enquêtés déclarent qu’on leur a transmis quelques mots en particulier pour l’occitan2 (gascon, béarnais, etc.)Les langues nationales se sont mieux transmises et bien sûr le français (ce qui est cohérent puisque notre enquête a été menée en France).
Les personnes interrogées associent les chansons transmises dans cette autre langue à l’enfance, à leur culture, au plaisir et à l’affection. Les liens intergénérationnels intrafamiliaux sont évoqués le plus souvent avec les grands-parents qui pratiquaient cette autre langue. D’autres parlent du partage que constituait le chant « pour moi, c’est le plaisir et l’émotion affective liée aux sonorités, aux rythmes, au bonheur de chanter à plusieurs, souvent à plusieurs voix », ou « à un sentiment de bonheur et de partage ». Le partage est aussi une caractéristique du chant, le chant choral dans les Pyrénées, en Pays basque, ou en Béarn, ou dans d’autres régions du monde, comme on l’a vu dans la première partie de notre article, participe à l’identité culturelle du groupe. Les réunions de famille étaient aussi des lieux de chant et de transmission, les fêtes familiales sont évoquées par plusieurs enquêtés : « J’associe ces chansons transmises à une culture, à des traditions qu’il ne faut pas oublier et aussi aux réunions de familles qui finissent très souvent en chansons (le plus souvent en béarnais ou de la région »). Le retour pour les vacances dans la famille est encore un moment privilégié de transmission évoqué par les enquêteurs « à un pays ou je ne vivais pas et que j’appelais “chez nous” ». Enfin, pour quelques enquêtés, les chansons évoquent aussi les mouvements régionalistes des années 70, et les chansons militantes de C. Marti ou du groupe Nadau.
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Plusieurs évoquent l’importance de la transmission qu’ils ont reçue et la nécessité de transmettre à leur tour cet héritage linguistique et culturel, même réduit à un répertoire (parfois limité) de chansons. Tous ceux qui ont appris des chansons en langue d’origine ont reçu des chansons traditionnelles mais parfois en plus s’ajoutent des chansons des années 70 ou des comptines plus récentes ; Reviennent pour l’occitan la berceuse Som som, Adiu Baptiste, Jan petit, a Bordèu que i a nau daunas, quand lo merle sauta au prat ou harri harri et Se Canta qui est la plus citée, très connu dans le Sud-Ouest Lo cèu de Pau apparaît aussi à plusieurs reprises. Parmi les réponses il y a aussi des chants de Noel, tels que Sonatz campanetas, eou la terra es freja, et le chant religieux landais à Marie, Estela de la mar.
Si la majorité des enquêtés a reçu les chansons de leur mère (63 %) mais aussi pour un grand nombre des grands-mères, les hommes ne sont pas absents, pères et grands-pères sont aussi beaucoup cités. La majorité a appris en écoutant et en répétant. Certains précisent qu’ils ont appris en écoutant car le chant était associé à des gestes et à un contact physique (« sur les genoux de mémé »). D’autres disent encore : « en chantant ensemble à l’école (mon père était instituteur) » ou « on me les a fait répéter, on chantait ensemble à la maison ». Me brembi pas… segurament en escotar la mameta cantar e tornar cantar… (je ne me souviens pas, sûrement en écoutant ma grand-mère chanter et rechanter). Plusieurs parlent du partage : « On me les chantait, puis on les chantait à plusieurs voix ensemble ». « J’aimais beaucoup les chanter avec ma grand-mère, et elle aussi je crois ». Enfin à la question concernant la transmission d’une pratique instrumentale, les enquêtés déclarent n’avoir pas appris à jouer d’un instrument dans ce cadre sauf pour 10 d’entre eux.
Malgré un échantillonnage peu représentatif de la population globale (beaucoup de femmes diplômées, ou d’enseignants) malgré tout, notre enquête corrobore les précédentes études, en indiquant une tendance. Quand la langue ne se transmet plus, les chansons passent d’une génération à une autre souvent directement, des grands parents aux petits enfants. Les chansons évoquent l’enfance et un moment privilégié de partage, d’amour familial et de bonheur. C’est un instant qui reste gravé dans la la…
Le Chant Choral : Un Espace de Cohésion Sociale et Culturelle
Les neurosciences ont aussi montré le renforcement de la cohésion sociale (I. Peretz 2006) que permettait la musique et à fortiori le chant choral qui permet de fédérer et de partager des émotions. Le chant choral nous paraît un exemple intéressant sur lequel nous nous arrêtons car il est très pratiqué dans les cultures que nous étudions celle de l’espace occitan et celle du Pays basque. « La pratique polyphonique, collective, investissait jusque récemment tous les cercles de la sociabilité ordinaire et extraordinaire. En premier lieu à la maison, où l’on chantait au sein de la fratrie ou en famille, le chant étant souvent une activité valorisée par les parents. Jean-Louis Laborde-Boy a par exemple commencé avec son père : « à la maison (…) en tirant le lait, le soir avant de s’endormir à la montagne (…) »4. De la même façon, les travaux collectifs, tonte des moutons, tue-cochon, fauchage, épluchage du maïs, aujourd’hui en grande partie disparus, mobilisaient tout ou partie de la famille mais encore le voisinage, particulièrement les jeunes.
Processus de Transmission
Selon Derbaix et Kindt la transmission est un processus qui s’inscrit dans la durée, elle rapproche les générations et précisent qu’elle « s’effectue souvent de manière subtile, implicite, indirecte et inconsciente. Elle traverse le temps dans un seul sens, des adultes vers les enfants (Lutte et al., 2012). Cinq processus sont utilisés par les parents pour transmettre des éléments musicaux à leurs enfants : l’observation, l’exposition volontaire ponctuelle, l’exposition volontaire de long terme à la musique, la réponse aux demandes de l’enfant et l’initiation. Le premier processus rappelle que les transmissions culturelles fonctionnent souvent par imprégnation, plus de manière implicite que par imposition explicite (Octobre et al., 2011). C’est ce que Lahire (2000) appelle la « socialisation silencieuse » et ce que les théories de l’apprentissage social (Bandura, 1980) désignent par « processus d’observation ».
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Exemples de Berceuses et Chansons Traditionnelles
Réalisé en 2004 au Théâtre de l'Alliance française lors du Festival de l'Imaginaire, l’enregistrement présente deux berceuses que l’artiste a apprises à l'école : « Le destin du tailleur » (Hithean hothan) et « Demain, toi et moi, nous partirons » (Thèid mise ‘s tusa ‘màireach). Les deux poèmes font écho au milieu pastoral de cette partie de l’Écosse. Le second texte évoque ainsi l’itinérance des familles de bergers lors de la transhumance de leur troupeau. Chants de funérailles ou de travail (comme ceux qui accompagnaient le travail du tweed), ballades historiques, chansons d'amour : Mary Smith illumine de sa voix douce et grave toutes les expressions du répertoire gaélique traditionnel. Un projet collaboratif autour de la diversité culturelleLa Maison des Cultures du Monde présente « Le monde en berceuses », un projet collaboratif sur le territoire de Vitré Communauté. MCMix#13 - VanuatuLe MCMix met à l'honneur les berceuses présentes dans ses collections. Ce premier extrait est issu du disque « Musique du Vanuatu. Fêtes et mystères » paru en 2013 dans la collection Inédit.
Parmi les réponses il y a aussi des chants de Noel, tels que Sonatz campanetas, eou la terra es freja, et le chant religieux landais à Marie, Estela de la mar.
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