Les berceuses des Antilles sont bien plus que de simples mélodies pour endormir les enfants. Elles sont un reflet de l'histoire, de la culture et du patrimoine de la région. Elles peuplent nos souvenirs et bercent, évidemment, des pans d’antan lontan. Qui n’a pas la mémoire d’une aïeule, voguant doucement sous le porche, et plaçant le jour sous ses auspices ? Cet article explore les origines, l'histoire et la signification culturelle des berceuses antillaises, en mettant en lumière leur rôle dans la transmission de la mémoire collective et l'expression de l'identité créole.
Berceuses et Comptines Afro-Caribéennes: Un Héritage Métissé
Les cultures créoles sont mises en lumière à travers la présentation d'illustrations colorées, invitant parents et enfants à partager ces berceuses et comptines afro-caribéennes. Nées sur les terres d’Afrique, emportées dans le cœur des esclaves embarqués à fond de cale des vaisseaux négriers, métissées sous les alizés des Caraïbes, ce sont des comptines caractéristiques de différentes cultures créoles et cultures africaines. Les dessins aux couleurs vives de l’artiste nous plongent dans le quotidien de la vie ordinaire de ces parents de l’autre côté de l’océan, d’Est en Ouest. Ces illustrations nous permettent de goûter différemment sur le plan culturel, à la tradition du maternage que constitue l’utilisation des berceuses présentes dans toutes les cultures du monde. Là où nous chanterions : “Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bien vite” on peut entendre : “Hé bikilou ngonzie ngonzi, hé bikilou ngonzi diani mwana” (Petit sommeil, berce, berce, petit sommeil, berce cet enfant). On réalise combien, par delà les mers, notre patrimoine humain est commun.
Une exposition permet de découvrir le travail préparatoire de Judith Gueyfier. Carnets de recherche, dessins de voyage, notes, crayonnés des illustrations finales, petits objets, miniatures, coquillages… Toute une diversité d’objets à mettre sous vitrine pour permettre aux enfants de comprendre comment naissent les dessins des albums qu’ils regardent et lisent. De plus, il est possible d’habiller l’espace du lieu de présentation de nombreux éléments de scènographie fournis avec le travail de l’artiste. Ceux-ci viennent mettre en “volume” ce qui est représenté dans les illustrations : kakémonos d’entrée d’exposition, natte africaine à disposer au sol, tenues vestimentaires coupées dans des tissus Wax chamarrés, instruments de musique africains, ustensiles de cuisine ou de toilette en plastique multicolore, décors de grande taille réalisés par l’illustratrice elle-même comme ce bus, où les enfants peuvent s’installer pour voyager en imagination puis se faire prendre en photographie… C’est tout un univers afro-caribéen qui s’organise pour dépayser les jeunes visiteurs et les emmener en voyage au fil des chants et rythmes de percussions contenus dans le CD. Un univers où les enfants pourront s’amuser grâce aux jeux mis à disposition et déclinés dans l’esprit du travail de l’illustratrice. Enfin l’exposition permet d’aborder avec des enfants plus âgés les thèmes du mélange des peuples et des cultures, d’interroger l’histoire sur les conséquences de l’esclavage. Elle permet aussi de parler de parentalité et de maternage avec des adultes d’origines culturelles très différentes.
"Adieu Foulard, Adieu Madras": Un Chant Emblématique
"Adieu Foulard, Adieu Madras" est souvent considéré comme un chant national des Antilles. Il s'agit plutôt d'un chant populaire, comparable au célèbre "Ce n'est qu'un au revoir". Ce chant, vieux d'environ deux siècles, est attribué au Marquis de Bouillé, gouverneur de la Martinique puis de la Guadeloupe à la fin du XVIIIe siècle. Son style rappelle les berceuses de cette époque.
Ce chant ne se prête pas à l'accompagnement au tambour, mais s'harmonise plus facilement au piano ou à l'orchestre symphonique. Son texte exprime une mélancolie particulière, différente des thèmes courants du folklore antillais, qui s'intéresse davantage au travail, à l'argent, à l'ironie et à la fidélité. Le thème de l'émigration, souvent présent dans les proverbes et contes antillais, est généralement exprimé avec optimisme ("I pa’ti pou’ ché’ché la vie!"), tandis que "Adieu Foulard, Adieu Madras" évoque un regret et un "dolce-farniente", s'appliquant davantage au voyageur qui quitte les îles avec tristesse.
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L'Influence de l'Esclavage sur la Musique Antillaise
Les traditions musicales populaires antillaises sont intimement liées à l'esclavage à travers les siècles. Ce lien permet de faire le parallèle entre les musiques antillaises et afro-américaines, qui partagent des origines et des caractéristiques communes. Le terme "musiques" englobe les instruments, l'interprétation, les chants, les danses et les textes, qui composent un véritable langage propre à ces cultures. Cet ensemble a permis aux esclaves de mieux surmonter les abominations de l'esclavage et de transmettre un art fondateur.
En Guadeloupe et aux Antilles, on retrouve la biguine, le mayolè, la calenda, le gwo ka. En Amérique du Nord, on retrouve des descendants d'esclaves, de la musique cadienne (cajun), des représentants de la culture Gullah, du Delta Blues, du Folk Blues.
L'Héritage Tamoul dans les Berceuses Antillaises
Depuis plus de 150 ans, les descendants des immigrants tamouls des départements français d’outre-mer organisent des rites au temple hindou, des pièces de théâtre, récitent des prières et chantent en tamoul. Ils conservent ainsi une part du patrimoine amené par les engagés tamouls dans les îles sucrières, essentiellement dans la seconde moitié du xixe siècle. Ces derniers apportèrent ces éléments sous deux formes, orale et scripturale. L’existence même du terme postengom (puttagam), qui signifie « ouvrage religieux » chez les descendants de Tamouls aux Antilles (L’Étang 1989 : 91), atteste que les engagés avaient emporté avec eux des livres en tamoul. Il en reste d’ailleurs quelques-uns, conservés dans des conditions précaires, qui s’effritent en poussière. Les contes chantés que nous avons « reconstitués »1 le montrent aussi. S’il est important de signaler que dans la tradition tamoule indienne, les chants, contes, proverbes, récits et prières sont transmis par la parole (savoir dans la société tamoule de l’Inde, c’est savoir par cœur), la voie scripturale existe également.
Deux enquêtes en Martinique et en Guadeloupe ont permis d'enregistrer une cinquantaine de chants tamouls. Selon les recherches, il semble qu'un répertoire de plus de quatre cents chants, prières et pièces de théâtre aurait été préservé. Deux types de textes ont été identifiés: des chants rituels, des contes et des pièces de théâtre provenant du pays d’origine. L’ensemble de ce corpus transmis oralement depuis plus d’un siècle et demi met en lumière deux faits qui ont évolué au cours du temps : 1) le phénomène de changement linguistique dû au contexte sociolinguistique des îles ; 2) le remplacement d’une tradition orale et écrite par une tradition uniquement orale. Après avoir dégagé les principales règles de changement phonétique, nous avons pu identifier certains chants et les comparer aux textes équivalents imprimés en Inde au début du xxe siècle (mais déjà imprimés au siècle précédent).
La pratique du tamoul oral a commencé à se perdre avec l’apparition de la génération post-immigration, et l’accès aux textes écrits a été impossible encore plus tôt. Cependant, la vie dans les plantations, malgré des difficultés connues, offrait des conditions de préservation des cultes et des arts ancestraux. La transmission du savoir par la parole requiert comme préalable la sollicitation de la mémoire et la pratique de la langue orale. Ces dernières s’effectuent dans un cadre initiatique. Dans ce parcours particulier, il y a d’abord rencontre entre un maître et un disciple. Le maître, vatialou (vāttiyār) est investi d’un pouvoir spirituel. D’où la hiérarchie maître-disciple dans la tradition tamoule, en Inde comme aux Antilles.
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La Berceuse et le Rocking-Chair: Symboles de Douceur et d'Histoire
Les berceuses, ou rocking-chair pour leurs pendants nord-américains, sont d’abord la promesse d’un après-midi tout en douceur et en oscillations. Aux Antilles, elles sont souvent taillées dans les bois précieux : les premières sont en acajou ou en poirier pays. Dans leur conception, le cannage joue également un rôle majeur, qui porte d’ailleurs un marqueur d’histoire des îles coloniales : Il est réalisé à partir du rotin, palmier grimpant, dont les tiges sont bien adaptées au tressage.
On retrace la berceuse en Europe, avant son débarquement au cours du XVIIe siècle dans les toutes neuves colonies d’Amérique. Eminemment britannique elle s’acclimate autant aux chaleurs étouffantes de la Nouvelle-Orléans qu’aux sécheresses du futur Texas et frimas du Nord déjà canadien. Si les traces certaines sont déjà perdues dans le flot de l’histoire, ce sont sans doutes les échanges curieux entre la Martinique et le Canada, encouragés au par une mère patrie commune, ont pu favoriser l’arrivée sur l’île de cet outil d’autorité. Enfin installée sur l’île, la berceuse martiniquaise, à proprement parler, se caractérise, dans ses premières apparitions, par une très grande sobriété. Il semble exister une infinité de berceuses, de techniques de fabrication et, finalement, d’usages. Et pour chaque modèle d’ailleurs, l’artisan aura toujours le loisir de laisser sa morsure dans la chair du bois. La berceuse habite encore les intérieurs de la Martinique comme elle enflamme la mémoire populaire des visions sucrées et rassurantes de notre histoire antillaise.
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