L'expression de la douleur et du deuil prend des formes variées, oscillant entre le murmure et le cri. Cet article explore la signification du cri de souffrance, en particulier dans le contexte des lamentations funèbres et de l'expression collective du deuil, tout en examinant la berceuse comme un contrepoint potentiel, un chant de réconfort ou, paradoxalement, un reflet des angoisses profondes.
Aux Origines : Un Cri Fondateur ?
Selon Varron, l'origine du terme « Quirites », désignant les citoyens romains, remonterait au verbe « quiritare », signifiant « crier à l'aide ». Cette étymologie, bien que contestable, met en lumière l'imaginaire romain du politique comme un lieu de querelles bruyantes. La vie dans la cité romaine était propice au tumulte et à l'émission sonore collective, qu'elle soit de discorde ou d'approbation. Ainsi, aux fondements de la citoyenneté romaine, il y aurait eu un cri.
La Phonosphère Romaine : Variations et Pleurs Publics
La "phonosphère" des Romains connaissait d'amples variations, et les pleurs versés en public y avaient leur place. Ils se faisaient entendre lors des funérailles, de certaines cérémonies religieuses, ainsi que dans les assemblées et dans les tribunaux. Périodiquement, ils emplissaient l'air public, mais il est difficile de restituer leurs formes exactes.
Codification et Intensité des Larmes Antiques
Le rythme, la tonalité et la modulation des larmes antiques nous échappent en grande partie. Cependant, nous pouvons entrevoir leur extrême codification et, dans certains cas, leur sophistication. Les larmes antiques connaissaient des gradations d'intensité, laissant deviner le danger symbolique que les effusions portaient en elles. Cicéron distinguait ainsi, en crescendo, la « lacrimula » de la « lacrima » et du « fletus ». Les pleurs oscillaient du murmure au sanglot bruyant, du gémissement au cri puissant qui pouvait être sanctionné par la loi, en passant par l'« ululatus », cet ululement/hurlement qui servait si souvent à caractériser l'expression douloureuse des Romains, et plus particulièrement des Romaines.
Le Bruit des Larmes Funèbres : Les Pleureuses Professionnelles
Dans l'Antiquité romaine, les pleureuses professionnelles, appelées « praeficae », étaient les plus aptes à produire les lamentations funèbres. Ce sont des femmes de modeste condition : elles sont esclaves ou affranchies. Elles étaient coutumières des automutilations. Ce qu'entonnaient les « praeficae », ce sont des « neniae », c'est-à-dire des complaintes, qui se joignaient à l'éloge du défunt. Le terme de « nenia » est très problématique et a peut-être servi, dans un tout autre registre, à désigner une berceuse, sans qu'on puisse en avoir la certitude.
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Comparaison Ethnographique : Les Pleureuses Modernes
Ce recours aux pleureuses, de la part des familles endeuillées, est resté vivace dans tout l'espace méditerranéen. Pour comprendre la forme et l'importance de tels rites, l'anthropologue Ernesto De Martino observait les pleureuses qui officiaient encore dans les Pouilles de l'après-guerre. Leurs chants peu précis, émis d'une voix traînante, remplacent le « planctus » désordonné des premiers temps du deuil. D'après De Martino, ces lamentations auraient pour objectif de rendre acceptable la douleur du décès en l'excluant du présent.
Accompagnement Musical : Tibiae et Cornicines
Si ces pleureuses modernes peuvent rappeler en quelque manière celles du monde antique, elles s'en distinguent par leur chant a cappella, alors que, dans l'Antiquité, elles pouvaient être accompagnées de musiciens. Paul Diacre dit précisément que la « nenia » est un chant de deuil accompagné par des « tibiae » et des « fides ». Pour certaines cérémonies funèbres, des joueurs de trompes ou de cor (c'est-à-dire des « cornicines », joueurs de cornu) étaient aussi convoqués.
Interdiction du « Lessus » : Régulation des Lamentations
Les textes anciens informent que des manières singulières de se lamenter ou qu'un cri spécifique, le « lessus », étaient interdits dès les origines de la République romaine. L'une des premières législations romaines, la loi des XII Tables, prohibait l'émission du « lessus », soit qu'il ait été considéré comme un bruit exagérément funeste, soit qu'il ait participé de cette compétition entre grandes familles dans le « faste » funèbre que le régime républicain se devait de réguler.
« Ululatus » et « Planctus » : Expressions Exubérantes de l'Affliction
Il arrive aussi que ces déplorations soient qualifiées, dans les textes, d'« ululatus » ou de « planctus ». Le premier terme peut se traduire par « cri de lamentation », mais signifie d'abord « hurlement ». Le « planctus » sert à décrire des gémissements ou des chants accompagnés de gestes de déploration. « Ululatus » et « planctus » semblent correspondre à des façons exubérantes de dire l'affliction.
Animalisation des Bruits Funèbres
En latin, l'« ululatus » peut renvoyer au monde animal : au hurlement des loups et des chiens ainsi qu'au cri des oiseaux de nuit. À travers ces uluements, c'est la gamme sonore des bruits funèbres qui se dévoile. Le deuil bouleverse donc l'ordinaire des sons par l'entremise d'animalisations. Celles-ci prouvent que l'endeuillé devient autre, quand bien même son apparence reste humaine.
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La Berceuse : Contrepoint ou Reflet de la Souffrance ?
L'essai de Philippe Beck, « La Berceuse et le Clairon », explore la question de l'expression littéraire et la nature de la foule qui écrit. La berceuse, dans ce contexte, peut être vue comme la parole « endoxale », le consensus, qui berce les angoissés mais qui peut aussi voiler le contemporain et la douleur du monde. La berceuse, livrée à elle-même, est un péril. Elle peut charmer et envoûter, incarnant le chant des sirènes « mainte à l'envers ».
La Berceuse comme Expression de l'Inconscient
La chanson, au même titre que le rêve, le mot d'esprit, le lapsus, l'oubli du nom, l'acte manqué ou le symptôme, peut être dans certaines circonstances cette faille par laquelle surgit l'inconscient dans le langage. Des expériences en milieu pédiatrique montrent comment des chansons, et notamment des berceuses, peuvent révéler des peurs et des angoisses profondes, même chez des patients dans le coma.
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